NÉCESSITÉ D'UNE ALLIANCE AUSTRO-RUSSE
foi depuis longtemps de la conviction intime que j'ai nourrie de la possibilité de cette catastrophe. Napoléon ne fait que soulever davantage le voile , assurément transparent , qui couvre ses intentions générales ; il croira lui-même ne rien avoir fait ni d'extraordinaire ni de nouveau lors de son retour des Pyrénées ; tout ce qui est en deçà de la ligne de la Confédération lui paraît tellement soumis à son bon plaisir, que les changements qu'il aura opérés en Espagne ne lui paraîtront guère plus considérables que la nomination de son beau-frère au gouvernement du Piémont. INIais comme il est impossible qu'il ne porte pas ses regards au delà des limites de ce qu'il appelle son Empire, nous serons sans nul doute exposés à des complications majeures d'ici à très-peu de temps. Nous avons encore la faculté de prévoir, de fixer notre volonté et notre marche ; nous n'aurons ni le temps ni la possibilité de le faire le jour où nous serons abordés par des questions directes. Je me suis convaincu , avec infiniment de satisfaction , que notre auguste Maître s'occupe, dans sa haute sagesse, à déterminer les bases invariables de sa conduite prochaine. Qu'il daigne me permettre d'aborder de loin les questions les plus imminentes !
Il reste trois puissances qui peuvent fournir des champs de bataille à l'homme qui ne saurait s'en passer, l'Autriche, la Russie et la Turquie. Une alliance, quelque monstrueuse qu'elle soit, garantit pour le moment la Piussie d'une attaque directe. Rien n'annonce des vues hostiles de Napoléon contre l'Autriche; toutes les mesures qu'il prend depuis longtemps visent à la destruction de la Porte : elle ne peut être sauvée que par la plus ferme volonté et la plus intime réunion des Cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, parla paix immédiate avec la Russie et par une guerre heureuse des deux Cours impériales contre la France. Il ne suffira pas à la Turquie, pour éviter les coups que lui prépare Napoléon, que nous nous tenions à l'écart; notre inaction ne la sauvera pas, et elle nous perdra.
Toutes les puissances, et je n'en excepte pent-étre que l'Angleterre , qui , après avoir commis la faute de signer la
paix d'Amiens, n'y a pas ajouté celle de ne pas se préparer sur-le-champ à une nouvelle guerre, ont tout perdu en attachant aux traités qu'elles ont conclus avec la France la valeur d'une paix. Il n'en existe pas avec un système révolutionnaire ; et que Robespierre déclare la guerre éternelle aux châteaux, ou que Napoléon la fasse aux puissances, la tyrannie est la même, et le danger n'en est que plus universel. Croire que nous puissions rester au delà d'un certain terme spectateurs tranquilles des bouleversements présents et à venir en Europe , baser cet espoir sur des promesses de la France , serait se tromper étrangement. Elle nous inviterait au repos , que nous aurions un motif de plus de ne pas confondre cette offre avec l'état de calme et de quiétude auquel il faut renoncer aussi longtemps que vivra Napoléon.
La Turquie est menacée; elle croulera, parce que jamais cet homme n'a menacé en vain et que je ne vois nulle part les moyens prêts pour la sauver. Il faut donc que toutes les inquiétudes que peuvent nous inspirer les complications qui doivent résulter poumons de ce bouleversement, loin de nous paralyser, excitent toutes nos facultés. Refuserons-nous d'agir de concert? on agira sans nous. Refuserons-nous le passage des troupes françaises à travers notre territoire? il faudra donc étie prêt à se battre pour les en empêcher, ou voir effectuer des passages de troupes contre notre gré. Reste à savoir si notre refus n'arrangerait pas mieux Napoléon que noire consentement.
Rien assurément n'est plus dangereux que d'admettre des troupes françaises sur son territoire : l'exemple de l'Espagne le prouve suffisamment.
Votre Excellence sait que de tout temps je suis parti du point de vue que le salut de l'Autriche et de la Russie dépend de leur plus parfait accord sur des questions d'un intérêt commun. Supposons qu'il soit possible d'établir cet accord. Il est dans l'ordre des choses que ces deux puissances fassent tous leurs efforts pour dissuader Napoléon de ses projets destructeurs contre la Porte, mais qu'elles finissent par y prendre une
NECESSITE DUNE ALLIANCE AUSTRO-RUSSE (1808). l"!
part commune dans le cas que ces efforts fussent infructueux. C'est alors qu'il s'agira de mesures diplomatiques, et surtout militaires, pour couvrir les deux Empires contre les entreprises que les Français pourraient tenter en dehors des lignes qu auraient à traverser leurs colonnes. A ce moment, les armées autrichiennes et russes qui ne seraient pas destinées à agir en Turquie (et il en resterait de fortes masses) devraient se regarder comme une seule et même armée et prendre des positions militaires assez fortes pour leur permettre de serrer le sac dans lequel on aura fait entrer les armées françaises. Supposons, au contraire, que le Cabinet de Saint-Pétersbourg continue à suivre aussi imprudemment qu'il le fait les impulsions qu'il reçoit d'ici ; qu'il les exagère même, comme il n'a pas laissé de le faire ; que nous ne parvenions pas à faire écouter la voix de la raison à cette Cour, et dans cette supposition surtout il deviendra urgent de prendre une part active à des projets impossibles même à modifier, si nous n'y entrons pas directement. Si la France et la Russie conviennent de ladestruction de la Turquie et nous demandent d'un commun accord le passage de troupes françaises, le refuserons-nous? Je suppose que nous le fassions, et que l'intérêt qu'auraient les deux alliés de ne pas nous voir troubler leurs projets, ou de ne pas les arrêter dans leur exécution, les porte à ne pas insister sur cette demande, qu'opposerons-nous au retour de t armée frafiçaise, après la conquête de la Turquie?
Votre Excellence voit que j'établis ici la possibilité que les armées françaises puissent arriver à Constantinople en ne pénétrant que par l'Albanie et par l'Ukraine ; j'ignore si cette possibilité existe ; mais il ne paraît guère probable que, dans ce cas même. Napoléon fasse respecter longtemps, par les troupes qui viendraient du duché de Varsovie, la neutralité de la Galicie , en leur faisant contourner sa frontière.
Je résume ce long et sans doute trop fastidieux raisonnement. — Il me paraît constant :
1° Qu'il est impossible de regarder l'état de paix avec la France comme un état de repos;
2° Que le retour de Napoléon après son expédition d'Espagne sera le signal de nouveaux mouvements ;
3° Que la partie occidentale de l'Europe étant soumise et avant subi les changements de dynastie et de forme que Napoléon médite depuis longtemps, il ne peut tourner son activité que vers l'Orient ;
4" Que tout indique que le partage de la Turquie est le premier but vers lequel il tend ;
5" Qu'une alliance offensive et défensive entre la Russie et l'Autriche, ayant pour résultat une guerre heureuse contre la France, l'arrêterait seule dans ses projets ;
6° Que cette alliance, vu les dispositions morales et physiques des deux Empires , n'étant pas possible , il est essentiel de songer à un accord de nature à garantir leur existence réciproque ;
7° Que si nous ne parvenons pas , d'un commun accord avec la Russie , à arrêter par la voie de la persuasion les ■projets destructeurs de Napoléon contre la Porte, il faut y prendre une part active ; que si on parvient à soustraire la Turquie au danger qui la menace, il n'en faut pas moins se concerter sur les mesures à opposer à l'inquiète activité de ce Prince ;
8" Que si Napoléon ne renonce pas à ce bouleversement, qu'il ne peut guère entreprendre sans nous, il s'agit de prendre des mesures diplomatiques et militaires pour ne pas le laisser sortir d'une ligne de conduite à convenir.
Je regarderais cette dernière entreprise comme entièrement chimérique, si la conquête de la Turquie présentait aussi peu de difficultés que celle du Portugal et si nous étions aussi isolés et aussi faibles que l'Espagne ; si nous avions l'élite de notre armée sur la Baltique, un Souverain tel que Charles IV et des ministres tels que le prince de la Paix, Mais c'est dans ces nuances considérables que consiste la différence de notre position avec celle de l'Espagne. Nos dangers sont grands, ils sont imminents ; la chute du deuxième trône des Bourbons ne les augmente pas; elle aura produit un immense bienfait si elle réveille généralement un sentiment d'indignation, et chez
nous en particulier la conviction que la paix avec Napoléon n'en est pas une, et que nous ne pouvons nous sauver que par la plus prudente activité et par le plus constant emploi de nos puissants moyens.
PREMIERS INDICES DES INTENTIONS BELLIQUEUSES DE NAPOLÉON CONTRE l'aUTRICHE.
(Note 28, p. 223, t. I.)
108. MeUernich à Stadion (E. D.), Paris, le23 juin 1808. — 109. Metteinich à Stadion (E. D.), Paris, le !'■■ juillet 1808.
108. Votre Excellence m'envoie des rapports de nos commandants militaires qui se trouvent à portée de surveiller de près les manœuvres de l'armée française. Les propos des officiers de celle-ci s'accordent avec des bruits répandus dans l'Europe entière ; une force imposante se trouve placée sur une de nos frontières, munie de tout Tattirail nécessaire pour "la franchir. A Paris et en Allemagne, il n'est bruit que de la prochaine guerre avec l'Autriche; les motifs souvent les plus saugrenus sont allégués pour cette guerre : ce sont tantôt nos prétendus armements, tantôt des prières qu'on aurait faites chez nous pour le salut de l'Eglise et de son Chef visible, tantôt une garantie qu'on nous aurait demandée de notre neutralité dans le cas d'une rupture entre la France et la Russie. D'autres disent que l'Empereur des Français ne veut plus souffrir notre titre impérial, que nous voulons faire la guerre avec les Turcs et partager leurs dépouilles avec la Russie, ou bien que nous venons de conclure avec la Porte un traité contre la France. Je fais ici un court résumé des bruits qui circulent, j'en présente une carte d'échantillons ; chaque jour détruit ceux de la veille, mais ne contredit que les motifs de la guerre; il n'est bruit que de guerre, et nul ne contredit ce bruit-là.
Une responsabilité immense reposerait sur la tète de l'homme qui prendrait sur lui de défendre la cause des inten-
\Ti RECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).
tions pacifiques de Napoléon. Votre Excellence connaît ma façon de penser tout entière; Sa Majesté Impériale a daigné l'apprécier plusieurs fois ; il n'y a sans doute aucune partialité en moi pour un homme que je crois depuis longtemps avoir mieux jugé que beaucoup de mes contemporains. La haute confiance de notre auguste Maître et celle de Votre Excellence m'autorisent donc bien directement à suppléer autant que possible, par un raisonnement que je baserai sur des faits, au manque de données positives sur la grande question : Napoléon veut-il nous Jaù-e la guen-e dès à présent, ou 710 n ?
Toutes les démonstrations parlent pour l'affirmative. Notre situation est différente de celle qu'elle était avant les résultats de la dernière guerre avec la Prusse ; nous ne passons plus par les intermédiaires qui, autrefois, devaient nécessairement précéder l'ouverture d'une campagne. Napoléon n'a point de préparatifs à faire ; il a deux cent mille hommes devant notre front, dans nos deux flancs, dans notre dos. Il n'a pas besoin de faire passer le Rhin à de nouveaux corps pour tomber sur nous ; il peut entrer en Galicie avant que nous sachions à Vienne qu'il nous fait la guerre ; il aurait envahi une grande partie de la Monarchie autrichienne, que cet événement ne ferait pas plus de sensation et de bruit qu'il y a cinq ou six ans l'arrivée d'un escadron français dans le margraviat de Bade : telle est la situation de l'Europe, telle est la nôtre en particulier.
Nous ne pouvons donc plus nous arrêter aux possibilités , il faut nous borner au simple calcul des probabilités. Napoléon médite notre destruction; il la médite parce que notre existence est incompatible , quant aux principes et quant à l'étendue de notre territoire, avec une suprématie universelle à laquelle s'opposent en ce moment trois puissances, la Russie, l'Autriche, et l'Espagne du parti des Bourbons. Les deux ■ premières présentent jusqu'à présent des masses inertes, la dernière succombera sous le poids de la puissance française. Napoléon fcra-t-il la guerre à l'Autriche avant d'avoir soumis l'Espagne au point de pouvoir y abandonner à ses propres
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forces le Roi qu'il vient de proclamer? Nous fera-t-il la guerre sans être sûr du parti que prendrait en cette occasion la Russie ? Il me paraît que c'est à ces deux points que doit s'arrêter tout notre calcul.
Les différents rapports que j'ai joints à ma précédente dépêche ont dû prouver à Votre Excellence que la soumission de la presqu'île coûtera de grands efforts. Il paraît que le soulèvement quasi général n'était point prévu par Napoléon ; nous ne l'avons jamais vu entrer en campagne sans de fortes réserves ; il n'en a pas dans cette occasion. Ne nous flattons pas que le dévouement de la nation espagnole la sauvera de sa chute ; elle succomhera , comme tous les efforts isolés ; mais enfin il existe une véritable résistance ; elle paraît susceptible d'organisation et nécessiter des moyens de vigueur; de plus, la saison avance.
Si Napoléon croit sa présence nécessaire pour soumettre un peuple révolté, à plus forte raison nous rendra-t-il assez justice pour ne pas confier le sort d'une entreprise telle que 1 anéantissement de la ^Monarchie autrichienne à un autre qu'à lui-même. Les affaires d'Espagne ne nous dispenseront pas, à moins de chances extraordinaires, de combattre pour notre existence. ^lais je ne crois pas que Napoléon tente l'aventure avant d'en avoir fini d'un côté entièrement opposé, et qu'il s'expose à voir avorter un plan conçu depuis longtemps, et au succès duquel le sort d'un de ses frères et l'espèce de prestige qui accompagne jusqu'à présent toutes ses entreprises sont intimement liés. Rien n'offre moins de bases à un calcul de probabilités qu'une insurrection; elle peut se prolonger indéfiniment, elle peut cesser du jour au lendemain ; mais nous sommes à la moitié de l'année, et je ne crois pas que ce soit cette époque qu'il choisirait de préférence pour l'ouverture d'une campagne qui, quoique dirigée vers le Midi, peut amener des complications dans le Nord.
Votre Excellence fait observer très-judicieusement le danger qu'il y aurait à agiter officiellement des questions qui jusqu'à présent n'ont point été abordées. C'est ce même calcul qui m'eût toujours empêché de le faire, à moins d'ordres
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exprès, si l'Empereur était même à Paris. II ne m'a pas moins paru très-important de tenter une démarche qui, sans pouvoir nous compromettre, servirait à éclaircir un peu les questions. Je me suis, après mûre délibération, décidé à la suivante, qui, très-franche et très-loyale, devait nécessairement mettre dans l'embarras la partie adverse, position toujours favorable à la cause que l'on plaide.
Il circule des bruits qui se succèdent avec une activité qui prouve des machinations directes. Que Napoléon les fasse répandre ou qu'il les tolère, l'induction qu'il est permis de tirer du fait et le résultat sont les mêmes ; ces bruits ne lui sont pas étrangers. Je suis allé trouver le ministre de la police. Je lui ai dit que depuis longtemps j'avais été tenté de lui parler de ces propos, mais que je savais trop mépriser de simples contes pour avoir jamais pu m'y résoudre. « 11 n'en est plus de même aujourd'hui, continuai-je ; je viens de recevoir des nouvelles de Vienne, qui me prouvent que ces mêmes bruits y sont répandus ; mes lettres d'Allemagne les renferment également, et il y a une concordance telle dans ces contes, qui, pris isolément, présentent trop de non-sens pour pouvoir être inventés en accord parfait aux quatre coins de l'Europe, que j'y vois nécessairement le produit d'une machination. Je ne vais pas à la recherche de la source, elle m'est égale; mais il faut que vous veniez à mon secours pour combattre ces bruits. I^es intentions pacifiques de ma Cour sont connues; personnellement, vous connaissez ma façon de penser : il ne s'agit pas de vous prouver que nous ne songeons pas à la guerre, personne même ne le dit, mais de rassurer le public autrichien, français et allemand, sur vos intentions à notre égard. Il est des époques où on ne saurait se taire sans devenir complice de ceux qui parlent ; je n'ai depuis quelque temps aucune plainte à porter contre vos journaux, mais mettez-moi à même de m'en louer. Faites-y insérer un article qui prouve à tous les lecteurs que nos relations sont parfaites, démentez directement les intentions qu'on vous prête et que vous souffrez qu'on vous prête. Je me suis en toute occasion prononcé ici en ministre de paix; tburnissez-moi une bonne arme pour
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justifier, même vis-à-vis de ma Cour, l'opinion que je lui ai toujours énoncée sur la sincérité des intentions de l'Empereur à notre égard. » '
« — Je connais tous les propos, me dit Fouclié, j'en ignore la source ; mais tous mes rapports à l'Empereur lui ont constamment porté l'assurance que vous ne perdiez pas une occasion de les démentir et de les déclarer complètement faux. Vous concevez que je ne puis aborder la question politique. L'Empereur veut-il vous faire la guerre, ou non? Il ne me le dira pas, et je n'ai pas le droit de le lui demander; si vous voulez connaître mon opinion personnelle , je vous dirai que je ne crois pas ni qu'il veuille ni qu'il doive vous la faire. Je ferai insérer dès demain dans un journal un article dans le sens que vous désirez ; vous concevez que je ne puis pas dire tout ce que je voudrais, mais je dirai le fait. Je déteste les bruits de ce genre. L'Empereur les répand-il? Il les souffre, il n'y a pas de doute, car il dépendrait assurément de lui de les faire cesser dans un moment. Veut-il retremper la nation, distraire ses regards d'un point qui n'a pas son assentiment? Veut-il vous en imposer? Graint-il que vous saisissiez ce moment pour vous déclarer contre lui? Croit-il que vous ne reconnaîtrez pas les changements qu'il opère en Espagne, par suite de vos droits sur cette couronne? Je l'ignore; mais je suis trop prononcé dans mon vœu pour la paix pour ne pas saisir avec plaisir une occasion de servir cette cause. Tous les militaires, officiers, généraux, maréchaux, sont pour la guerre. Depuis que ces derniers sont ducs, ils voudraient être archiducs, et ainsi de suite. Je trouve que la guerre avec vous ne serait pas seulement, comme toute guerre, un malheur : elle aurait le caractère particulier de jeter l'univers dans le vague ; car où se trouveraient les bornes de ce fléau ? Quand on vous aura fait la guerre, il restei'a la Russie et puis la Chine. Enfin, je déteste la guerre et les bruits dont vous vous plaignez, car ils finissent toujours, tôt ou tard, par y conduire; nul ne sait mieux que moi comment cet enchaînement se fait : tous les mihtaires veulent la guerre et ramassent le bruit ; il n'y a pas un malheureux faiseur de projets qui ne n. 12
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porte à l'Empereur le sien ; tous les agents et espions à l'étranger, qui tous sont des coquins, font leurs rapports dans ce sens, pour faire leur cour; rEmpcreurfinitpar y croire. Vous aurez demain votre article tel qu'il me sera possible de le faire.» Il ne me fut pas difficile d'abonder dans le sens du ministre. Je lui fis observer que si l'Empereur souffrait ces bruits dans l'intention de nous tenir en échec, il se trompait absolument. On nous gagne avec de la confiance, et on nous indispose par le contraire. « Que veulent dire, par exemple, continuai-je, des manœuvres de troupes telles que celles qui viennent de placer votre armée de Silésie sur notre frontière dans la position la plus menaçante? Pourquoi souffre-t-on que chaque officier de cette même armée sème le bruit que sous peu il franchira cette frontière? L'Empereur François n'est animé que d'un seul désir, celui de la paix et de la meilleure harmonie entre les deux Cours; il n'a cessé d'en donner des preuves, et ce vœu est basé sur les véritables intérêts de son Empire. Napoléon et tous ses alentours alarmistes ne sauraient le suspecter. Il y aurait de notre part de la démence à provoquer une guerre avec la France ; il y aurait de la lâcheté à ne pas repousser son attaque avec une extrême vigueur. Calculez notre politique d'après ce point de vue, et vous saurez tout le secret de notre politique. » Fouché m'interrompit pour me demander si la nouvelle que je venais de lui dire d'un mouvement de l'armée française se trouvait dans une feuille publique; qu'alors il la démentirait. «Non, lui dis-je , tous les rapports de nos frontières l'apportent, et elle a eu pour résultat une baisse subite dans les papiers de l'État, qui ne peut nous être indifférente; nous défendons la même cause, pourquoi influer défavorablement sur notre crédit?» Fouché me dit qu'il ferait dès le lendemain mettre sur le compte de l'agiotage la baisse des papiers publics ; il s'expliqua à ce propos très-franchement sur le compte de la pul)lication de la mort du Roi d'Angleterre* par le ministre j^es relations extérieures.
• On avait répandu à dessein la fausse nouvelle de la mort du Roi d'Angleterre; ce prince mourut en 1820. {Note de C Editeur.)
et se servit, entre autres phrases énerjjiques, de la suivante : « J'aime mieux que ce soit M. de Champagny qui ait mis son nom au bas d'un article pareil, que moi; je ne l'aurais d'ailleurs jamais fait : il y a , dans la publication d'une nouvelle reconnue fausse, des nuances indignes du maitre et de son serviteur. »
Il est impossible que Fouché ne connaisse pas la source précise des nouvelles inquiétantes qui ont fait le sujet de notre entretien. Il me demanda si j'en avais écrit à Champagny; je lui dis que non, et que si même Champagny était ici, j'eusse préféré parler à lui, Fouché, d'un fait que je déplore autant comme ami de la paix, comme cosmopolite, que comme ambassadeur d'Autriche. « Je n'ai point de plaintes à former, lui dis-je; il n'y a pas une question ouverte entre les deux Cours, bien moins encore un sujet de discussion quelconque. »
Fouché ne croit donc pas heurter de front les intentions de l'Empereur en glissant dans des articles des vues plus ou moins tranquillisantes. J'ai dit plus haut qu'il ne me paraissait pas devoir entrer dans les calculs de l'Empereur de soumettre à la fois l'Espagne et de nous faire la guerre. ,
Un point de vue nouveau , et qui me frappe d'autant plus que je ne connaissais pas encore la proclamation de Palafox , fut celui de nos prétentions sur la couronne d'Espagne*.
Ne serait-il pas possible que ce fût là le motif principal de tous les bruits que Napoléon répand et entretient visiblement pour nous tenir, pour ainsi dire, en haleine? Une analogie directe vient à l'appui de cette supposition. Votre Exceller.ce se rappelle que, lors de ma négociation de Fontainebleau, ce fut avec une ridicule véhémence que l'on me demanda la reconnaissance des nouveaux Rois. L'Empereur, qui, plus que personne, sacrifie à ses préjugés, croyait pouvoir obtenir plus facilement la cession d'une province que la reconnaissance des
* Dans sa proclamation du 25 mai 1808, le général espagnol Palafox faisiit allusion au choix de l'archiduc Charles d'Autriche comme Roi d'Espagne, en sa qualité de neveu de Charles III.
{Note de l Éditeur.)
Rois ses frères ; je ne serais pas étonné de retrouver en lui la ■ même crainte dans le moment actuel. f, »
Que Votre Excellence traite avec indulfjence le présent rapport. Il est inutile de lui parler de la singulière position dans laquelle je me trouve. Piîivé depuis le départ de M. de Tallevrand de tous movens de contact et de rapport, autres que par écrit (le plus stérile de' tous),- avec le Gouvernement près duquel je suis chargé de surveiller et de défendre nos intérêts, privé même de tout moyen de contrôle dans les voies officielles, je suis seul, entièrement isolé, accablé d'une responsabilité immense. Je serais alarmiste si j'étais crédule, je serais quiétiste si je méprisais ces mêmes bruits.
Je risque tantôt de donner dans des panneaux tels que ceux qu'on a tendus à I\I. de Lucchesini , tantôt d'induire ma Cour en erreur en ne lui donnant pas l'éveil. Mes rapports ont depuis longtemps porté plutôt l'empreinte de l'alarme que d'un excès de sécurité. Ce n'est pas dans ce dernier sentiment que, dans ce moment, je puise la conviction que ce n'est pas demain que nous serons attaqués par la France. Quand le serons-nous? Je l'ignore, mais il est dans le caractère et dans la politique de Napoléon que ce soit dans le premier moment qui lui paraîtra favorable. Je ne crois pas que ce soit de préférence le présent; mais il peut le devenir incessamment, et c'est avec une satisfaction extrême que je vois les efforts bien calculés que fait notre auguste Maître pour le salut de sa Maison et de ses Etats.
Metternich à Stadion. Paris, le 1" juillet 1808.
109. S'il, est, difficile de connaître au juste les plans de Napoléon, il, est -possible de.les .éclaircir par, des rapprochements qui sont Jj^en plus du ressort d'un militaire consommé que du mien ; mais..des données fournies par un observateur quelque peu instruit qu'il puisse être, mais impartial, sont précieuses pour le chef militaire. Elles acquièrent beaucoup de valeur quand elles sont basées sur des Jaùs certains.
INTENTIONS BELLIQUEUSES DE NAPOLÉON (iSOS . 181
. Votre Excellence a depuis longtemps entendu parler de camps que devaient former les armées françaises en Prusse. La disette de vivres dans plusieurs provinces, la ruine totale des habitants des villes servirent de prétexte, et furent peutêtre un des motifs réels de ces rassemblements; on devait former des camps près de Stargard, de Berlin, etc.
Des ordres ultérieurs leur donnèrent une direction différente; les corps de Davoust et de'Mortier (forts, y compris les Saxons et les Polonais,: d'environ cent vingt mille hommes) reçurent ordre de se rassembler dans les environs de Schweidnitz en Silésie. C'est sans doute ce mouvement qui jeta l'alarme en Bohême.
Les maréchaux Soult et Victor, au lieu de rester sur la droite de rOder, durent former deux camps près de Neu- et Alt- Ruppin et de Rathenau. (Leurs divisions peuvent être évaluées à près de soixante-dix mille hommes.)
Un rassemblement d'à peu près vingt mille hommes dut avoir lieu à jNIewe, sur la Vistule.
On fit sons main mettre Tidée en avant que le Gouvernement prussien allégerait , dans un moment de pénurie extrême, ses dépenses, en remettant contre inventaire aux troupes françaises les forteresses qu'elles n'occupent pas encore en Silésie.
Ces mesures, que je puis garantir comme exactes, paraissent ajournées. Ma Cour est plus à même que moi de contrôler les mouvements des corps français en Silésie, mais il est de fait qu'une concentration y paraît effectivement nécessitée par le manque de vivres dans les provinces d'où on tire les troupes qui, d'après cette dislocation, camperont dans la partie la plus fertile et la plus conservée de la Monarchie prussienne.
Que Sa Majesté Impériale me permette de Lui soumettre un aperçu qui, portant purement sur des opérations militaires, n'est peut-être de ma part qu'un songe creux. Mais je vais la carte en main, et je calcule par analogie; toutes les campagnes de Napoléon se ressemblent.
Ne pourrait-on pas voir dans l'armée de Silésie le corps
182 RECUEIL DE DOCUMENTS (m^î-lSls).
principal qui serait destiné à opérer sur une seule ligne trèscourte vers le centre de la Monarchie? En pénétrant en Moravie, elle isole la Bohême, elle coupe la Galicie ; elle a soixante lieues jusqu'à Vienne, et pénètre aussi facilement en Hongrie qu'en Oalicie.
Les camps de Rathenau et de Ruppin ne peuvent-ils pas être regardés comme les réserves de l'armée principale ?
Le rassemblement près de Mewe n'est visiblement qu'un corps d'observation sur la Vistule, et assez fort pour disputer quelques importants passages.
Les mouvements de Napoléon sont toujours concentriques, il n'agit pas sur un simple rayon ; le premier contrôle de ce plan serait donc des données certaines sur des rassemblements de troupes dans le ci-devant pays Vénitien, ce qui établirait une base d'opération dont les angles extrêmes seraient en Italie et en Silésie. L'Autriche et la Bohême seraient conquises de fait par l'entrée de l'ennemi en Moravie, ou du moins se trouveraient tellement en arrière de la ligne, que, leur défense nous étant impossible, leur attaque serait inutile. Le corps de Marmont pénétrerait par le bas de la Hongrie, et quelques succès de la part de l'armée d'Italie nous rejetteraient incessamment dans le centre de ce royaume. Les armées bavaroises et confédérées occuperaient de cette manière sans difficulté les provinces à leur portée. Nous devons donc calculer nos mesures de défense comme si nous avions une guerre à soutenir contre la France et contre la Prusse réunies. — Ne sont-elles pas réunies effectivement sous un seul chef, avec des moyens moraux et physiques plus puissants que ceux dont elles disposaient autrefois ?
Ce plan n'est sans doute praticable que dans la supposition de la plus parfaite impassibilité de la Russie.
Son armée est composée de vingt-trois divisions, donl six en Moldavie et Valachie, avec à j)eu près huit à dix mille Cosaques ; quatre en Finlande; quatre en Courlande, Livonie et sur les côtes de la Baltique; trois qui nt; bougent jamais de la Sibérie et du Cauc;i>,e.
Restent cinq divisions dans les provinces polonaises, aux-
quelles il faut ajouter la majeure partie de la cavalerie des divisions qui sont en Finlande.
Ces cinq divisions, qui peuvent à peu près se monter à quatre-vingt-dix mille hommes, sont donc les seules qui, dans les premiers moments d'une déclaration énergique de la Russie, pourraient compter pour nous ; mais elles ne pourraient probablement commencer leurs opérations que par la reprise de la Galicie, contre laquelle sans doute tous les moyens moraux et militaires seraient épuisés de prime abord par les Français. Pourrions-nous enfin compter, après la première défaite, sur les secours d'une puissance qui craindrait de se prononcer avant les hostilités, et ces secours ne seraient-ils pas également trop tardifs pour épuiser les chances qu'offrirait une victoire?
Je me résume :
Nous avons donc une armée d'à peu près deux cent vingt mille hommes qui peuvent entrer en campagne dans notre dos et dans notre flanc, en Silésie et en Prusse. Cette armée devait naguère se partager en une première ligne, une réserve et un corps d'observation.
Les ordres qui devaient ainsi répartir l'armée ne s'exécutent pas dans ce moment.
Il y a donc des motifs à cet ajournement, et ces motifs sont, sans doute, les efforts que nécessitent les insurgés espagnols.
Cette même armée n'a point à attendre des renforts momentanés ; tout ce qu'on peut rassembler de monde est transporté en poste vers les Pyrénées.
L'Empereur voulait appeler la conscription de 1810, mais de fortes représentations sur l'extrême jeunesse des individus qui la composent ont fait préférer le tirage de la réserve de 1802, la seule qui n'ait pas été employée, mesure qui fera beaucoup crier, parce qu'elle ne porte que sur des hommes établis ; je n'ai point de données sur le nombre d'hommes qu'elle peut fournir, mais nous la verrons incessamment publier.
Le produit de la nouvelle conscription se portera sans doute
dans les premiers moments du côté de rEspa{;ne, mais c'e'^l elle éfjalement qui recrutera les armées en Prusse le jour où l'insurrection sera calmée.
Nous avons dans ce moment à dirifjer nos moyens de défense contre une armée é^jalc en nombre à la nôtre, et qui dispose de tous les points vulnérables, non-seulement des Frontières, mais même de l'intérieur de notre Empire.
Cette position embarrassante n'exige-t-elle pas des mesures,^ promptes, parce que le sort nous a ménagé un moment de* répit, — énergiques, parce qu'après elles nous ne disposerons plus d'autres? Des considérations secondaires doivent-elles arrêter les soins que réclame impérieusement notre salut?
Provoquer la guerre avec la France serait de la démence; il faut donc l'éviter : mais on ne l'évite qu'avec de puissants moyens. Ceux que rassemblent les soins de Sa Majesté Impériale, toutes les dernières mesures militaires sont assurément faites pour mettre l'armée sur le pied le plus respectable ; mais notre armée, quelque forte, bonne et retrempée qu'elle puisse être, est-elle en nombre suffisant pour sauver de sa ruine finale une Monarcbie attaquée sur toutes ses frontières à la fois, et privée, dès l'ouverture d'une campagne, de ses movens les plus précieux, de ses provinces les j)lus importantes? Ce n'est donc plus en nous seuls que nous pouvons et devons chercher notre salut; il nous faut le devoir autant à notre intelligence politique qu'à nos moyens militaires.
Je regarde le moment actuel comme le dernier où il nous soit possible de nous ouvrir des chances de conservation; ces chances sont frêles, parce que, d'après mes calculs, elles ne reposent que sur la Piussie.
H me paraît urgent, et je dirai même de la dernière urgence, de s'expliquer très-franchement, et surtout trèsdirectement, avec celte puissance. Que peut-il y avoir de compromettant dans la déclaration suivante que ferait un envoyé . prudent et pénétré de toute l'urgence de la chose ? — Il dirait à Alexandre :
« Notre position devient plus embarrassante de jour en jour. Deux cent mille hommes menacent de pénétrer dans
rintérieur de la Monarchie. La France elle-même en accrédite le bruit ; elle nous force à des mesures de précaution qu'elle tolère parce qu'elle ne les craint pas, mais desquelles elle nous fera un grief le jour même où elle aura besoin d'un prétexté. Nous ne voulons rien de personne, nous ne voulons que la paix, mais nous ne la conserverons que réunis à vous ; vous ne devez votre existence qu'à notre conservation. Ne vouloir que la paix n'est plus un moyen de sauver son existence, — voyez l'Espagne. Le jour qui vit descendre de ce trône la dynastie régnante est un appel à tous les Souverains; nous ne souffrirons jamais qu'on vous propose de descendre du vôtre : que direz-vous le jour où on fera cette proposition à l'Empereur François? — Il n'est pas dans l'essence des choses que deux puissances s'entendent dans un moment de crise; et si elles s'entendent même alors, elles n'exécutent que mal ce qu'elles ont conçu. Nous vous demandons donc une déclaration positive sur la conduite que vous tiendrez dans le moment où Napoléon, de retour d'Espagne, ou regardant cette conquête comme assurée, tournera ses regards vers l'Orient. Ils n'y rencontreront que l'Autriche, la Turquie, et en dernier résultat la Russie ! — Ètes-vous d'accord avec lui sur le partage de la Turquie? Nous nous mettrons de la partie; mais ne pourrait-il pas nous amuser tous deux avec des projets qui ne tendraient qu'à éloigner du centre de nos Empires des forces nécessaires à notre propre défense? Veut-il nous attaquer, quel rôle jouerez-vous ? — Voulez-vous empêcher la guerre ? Prononcez-vous contre elle avec énergie à Paris même, et il y a à parier que Napoléon ne nous la fera pas réunis. Craignez-vous cette démarche, à laquelle des propos répandus dans l'Europe entière vous autorisent, dont ils vous imposent même le devoir ? — Convenez avec nous au moins de mesures militaires ; que dans le moment des premières hostilités nous puissions regarder votre armée en Pologne comme l'aile droite de la nôtre, vos armées en Moldavie et en Valachie comme des réserves. — Combinons un plan militaire sur ce principe, le seul qui rende les forces fiançaises disponibles contre nous infiniment plus faibles que les nôtres. Mettez-nous à même de
baser un plan d'opération sur lui. Dites-nous, dans le cas contraire, que vous nous livrez à nos propres moyens, que vous laisserez insurger les Galiciens sans craindre pour vos provinces polonaises, et que vous vous croyez assez puissants pour vous soutenir, tandis que vous craignez de nous appuyer. Il nous faut une réponse prompte et précise sur tous ces points, et c'est elle que nous attendons pour régler notre conduite politique et militaire. »
Nous ne remplirons, en admettant la première supposition, que notre devoir, un devoir dicté à Sa Majesté Impériale par tout ce qu'Elle doit à Sa Maison et à Ses sujets; nous n'aurions rien perdu en admettant la seconde, et nous aurons, de manière ou d'autre, fait cesser un état d'incertitude sur notre existence et les moyens de la défendre contre toute attaque, plus pénible souvent que l'anéantissement lui-même. Aucun des raisonnements que je mets ci-dessus dans la bouche de notre négociateur en Russie n'y est d'ailleurs nouveau. Le comte de Tolstoy ne fait que prêcher dans ce sens, et il est impossible que l'évidence des faits ne finisse par triompher de l'apathique sécurité de ce gouvernement.
Je soumets ce rapport à Sa Majesté Impériale comme une preuve de l'attachement et du désintéressement de la part d'un de Ses serviteurs qui ne variera jamais sur le premier, et qui prouve le second en osant Lui transmettre ses vues sur des questions militaires tellement hors de sa portée, qu'il réclame toute lindulgence des hommes éclairés auxquels elles peuvent être communiquées.