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BRUITS RELATIFS AU DIVORCE DE NAPOLÉON

fice pour son cœur. L'Impératrice, préparée à la question, demanda avec le plus grand sang-froid à Fouché si la démarche qu'il venait de faire lui avait été ordonnée par l'Empereur. « Non , lui répondit-il , je parle à Votre Majesté comme ministre chargé de la surveillance générale, comme particulier, comme sujet attaché à la gloire de sa patrie. »

« — Je ne vous dois donc nul compte, interrompit l'Impératrice; je regarde mon lien avec l'Empereur comme écrit dans le livre des plus hautes destinées. Je ne m'expliquerai jamais que vis-à-vis de lui-même, et ne ferai jamais que ce qu'il ordonnera. »

Plusieurs jours se passèrenrt; sans qu'il fût question de rien entre le couple impérial, quand tout à coup l'Empereur vint de nouveau partager lappartement de son épouse , et saisit un moment propice pour lui demander raison de la tristesse qu'il lui voyait depuis quelque temps. L'Impératrice alors lui conta l'entretien qu'elle avait eu avec Fouché. L'Empereur confirma que jamais il n'avait chargé son ministre de pareille commission. Il ajouta qu'elle devait le connaître assez pour être sûre qu'il n'avait hesoin de nul intermédiaire pour s'entendre avec elle ; il lui fit promettre qu'elle lui rapporterait tout ce qu'elle apprendrait sur la suite de cette affaire.

Fouché, peu de temps après, réitéra la même demande à l'Impératrice dans une longue lettre qu'on dit être un chefd'œuvre d'éloquence et de force de raisonnement. Elle alla la porter sur-le-champ à l'Empereur, qui la reçut très-froidement, et qui, après beaucoup de plaintes et de reproches sur sa susceptibilité, et ce qu'il appela sa jalousie, lui répéta ce qu'il lui avait dit précédemment. Il lui promit qu'il laverait la tête à Fouché, et les courtisans prétendent effectivement s'être aperçus du froid qu'aurait témoigné l'Empereur à son ministre.

Sa jNIajesté partit pour l'Italie. Le public s'occupa toujours, avec plus d'apparence de certitude , de bruits que personne ne démentit, quand, le 23 de ce mois, le commissaire du Gouvernement près la Banque de France réunit les négociants présents à la Bourse, pour leur dire qu'il était chargé par le

ministre de la police de démentir formellement le bruit de divorce répandu depuis quelque temps dans le public.

Le simple récit de ce (|ui s'est passé dans l'intérieur de la famille , son rapprochement avec le rôle que joue Fouché , suffit pour prouver qu'il est effectivement question de la chose. Aucun ministre n'ose faire ici ce que ne lui ordonne pas l'Empereur; aucun d'eux surtout ne risquerait la récidive. Il est donc clair que Napoléon ne veut pas avoir l'air d'avoir donné des ordres.

Mais si ce fait me paraît prouvé, s'il est pleinement confirmé par la confidence que plusieurs sénateurs ont laite d'un prochain sénatus-consulte pour supplier te Chef de l'Etat, au nom de la nation, d'assurer sa succession en ligne directe; s'il l'est même par l'inquiétude et les larmes de l'Impératrice qu'elle ne cache pas devant ses confidentes intimes, il n'est que plus urgent de connaître la princesse sur laquelle tombera le choix de l'Empereur. Le public la nomme depuis longtemps, mes derniers rapports la désignent également. Le comte de Tolstoy m'a assuré, de son côté , d'une manière si positive qu'il ignorait absolument la demande que Napoléon aurait faite d'une Grande -Duchesse, qu'il est très-difficile de rien préjuger sur l'état véritable de cette négociation.

Il me paraît clair qu'il a été question de cette alliance entre les deux Souverains lors des conférences de Tilsit ; chercher à déterminer le mode plus ou moins direct, plus ou moins prononcé , de la proposition do l'Empereur des Français est impossible ; il ne me serait pas moins difficile de décider la manière dont Alexandre y a répondu , si je ne connaissais le caractère de ce prince , et si je ne trouvais dans la marche de l'affaire des faits à l'appui de mes suppositions. Je crois donc que l'Empereur de Russie , trop peu décidé pour ôter sur-lechamp tout espoir à Napoléon, n'a nullement préjugé la question; qu'à peine sauvé de la gène du tête -à -tète, il a espéré se tirer daffaire par des biais , et que des considérations d'amour-propre l'ont effectivement empêché de rien dire à son ambassadeur.

Je sais, de manière à quasi n'en pouvoir douter, que le

BRUITS RELATIFS Al DIVORCE DE NAPOLÉON (ISO"). 113

{général Caulaincourt est char^jé de la demande formelle. La refusera -t -on , oui ou non? Voti'e Excellence, qui connaît infiniment mieux le terrain de Saint-Pétersbourg que moi, est également plus à même de résoudre cette énigme. Toutes les chances sont ouvertes et préparées ici ; le public s attend à un sénatus - consulte ; il traitera également de fagots les bruits du divorce, s'il ne se fait pas, et nous ne verrons clair qu'à l'époque où l'Empereur sera informé par son ambassadeur des dispositions d'Alexandre I". Il ne laisse pas que d'être probable que cette négociation n'ait directement influé sur le clioix de ^I. de Caulaincourt, et qu'elle ne soit un des motifs qui l'aient fait préférer à M. de Laforest.

Metternich à Stadion. Paris, le 6 décembre 1807.

102. L'affaire du mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de consistance. Le bruit en est si général, l'Impératrice elle-même s'explique si hautement sur son divorce , qu'il serait difficile de ne pas croire à ce dernier , et également difficile de supposer que la Cour tolérât des bruits d'alliance, si elle n'avait pas plus que de l'espoir de réussir dans le choix de la princesse. On désigne M. le grand-duc de Berg pour aller faire la demande formelle. Cette affaire doit, d'une manière ou d'autre, avoir d'immenses suites. S'il est prouvé que les alliances entre familles souveraines n'ont guère influé à la longue sur leurs relations politiques , il n'est pas moins vrai que celle-ci influera momentanément sur la marche du Cabinet russe d'une manière plus directe que toute autre proposition. Si Alexandre refuse sa sœur, nous verrons sur-le-champ naître des complications dont l'étendue est impossible à déterminer. On ne peut trop se dire que toute brouille entre la France et la Russie ne peut plus se borner à une simple interruption de relations ; les deux puissances sont devenues limitrophes depuis qu'un des grands intermédiaires a disparu et que nous vovons un Etat s'organiser sous l'influence directe, sous la garde même de la France, et qui compromet autant notre sûreté que celle de la Russie.

PLANS DE NAPOLl'ON RELATIVEMENT AU PARTAGE DE LA TURQUIE. (Note 33, p. 226, t. !.)•

103. Metternicli à Stadioii (E. D.), Paris, le 18 janvier 1808. — 104. Metternicli à Stadlon (E. D.), Paris, le 26 janvier 1808.— 105. Notices de Metternich sur son entretien avec Najioléon. Paris, le 22 janvier 1808. — 106. Metternich à Stadion (K. D.), Paris, le 26 février 1808.

105. M. de Talleyrand , qui fait maintenant profession d'attachement à la Cour d'Autriche, et qui dans les derniers temps m'a fourni de véritahles gaçes de son désir d'établir entre nous et la France des relations plus intintes, a eu avec moi, deux jours de suite, des conversations dont il me suffira de retracer à Votre Excellence les principaux traits, pour la convaincre do la considération qu'ils méritent.

«La négociation avec l'Angleterre* peut être regardée comme finie, me dit avant-hier M. de Talleyrand au sortir d'une longue conférence avec l'Empereur; les suites que doit nécessairement avoir l'obstination du ministère anglais sont immenses, et il faut que vous preniez maintenant un parti, et cela le plus vite possible. Vos relations avec la France sont placées dans la véritable ligue ; vous avez joué le plus beau et le plus honorable rôle; il faut ne pas vous endormir, et au contraire vous immiscer dans les affaires qui se préparent. Toute illusion de votre part serait plus que dangereuse, elle vous perdrait. L'Empereur nourrit deux j)rojets; l'un est fondé sur des bases réelles, l'autre est du roman. Le premier est le partage de la Turquie , le second celui d'une expédition aux Indes orientales. Il faut que vous soyez des deux; il ne doit paraître de soldats français et russes que là où il y aura égale-

• Le comte de Starhemlterg avait été cliarné de faire accepter à la France et à l'Angleterre la médiation de l'Autriche; mais sa mission échoua par suite de l'opposition de Caiining. (Ao/e de l'iidileur.)

ment des Autrichiens, et le même jour devront entrer des Français, des Autrichiens et des Russes dans Constantinople. — Quelles sont vos idées à cet égard?»

« — Mes idées sont très-simples, lui dis-jc. Une grande puissance doit faire tout ce qu'elle peut pour parer à des bouleversements qui ne sont heureux pour personne , dans un siècle surtout où déjà tant a été détruit; elle a deux moyens de parvenir à ce but, celui de l'opposition ouverte, et celui de la persuasion. Dans le calcul d'une opposition ouverte doit nécessairement entrer celui de toutes les chances de la guerre; dans celui de la persuasion, le plus ou moins d'espoir de réussir. Le jour où cette puissance est convaincue que l'un et l'autre de ces moyens sont infructueux, elle doit se décider à se mettre de la partie. »

« — Voilà également ma manière de voir, me dit M. de Talleyrand ; il faut vous mettre de la partie , parce que , vous aurez beau faire , vous ne parviendrez pas à arrêter le torrent : si vous vous opposez , vous serez écrasés ; si vous restez passifs , vous serez réduits au second rang des puissances. Vous savez que de nouveaux bouleversements n'entrent point dans mes plans ; mais rien ne peut influer, sous ce rapport, sur les déterminations de l'Empereur, dont vous connaissez le caractère. La France et la Russie veulent partager la Turquie; on ne demandera pas mieux que de vous voir rester spectateurs tranquilles; c'est surtout la Russie qui le désirera, et toutes deux se réunissent sur un calcul très-simple et sans contredit très-peu honorable ; mais les parts seront plus petites en les faisant pour trois , au lieu de les faire pour deux.

«Vous envoyez un courrier à Vienne, ajouta-t-il , et vous aurez un beau rapport à faire à votre Cour. »

Le reste de la conversation roula sur la négociation avec l'Angleterre ; M. de Talleyrand établit en thèse que l'Empereur eût fait la paix aux conditions suivantes :

Mettre de côté , de part et d'autre , les questions de droit ;

Garantir à l'Angleterre les possessions de Malte, du cap de Bonne-Espérance i lui demander Sainte-Lucie et Tabago pour la France ;

146 RECUEIL DE DOCUMENTS (mS-lSK)).

(îarantir aux Rois de Sicile et do Sardaigiio leurs possessions actuelles ;

Rendre à TAnf^leterre le Hanovre et à la Suède la Poméranie ;

Rendre à la Maison de Bragance le Portugal.

Le sort de Surinam pourrait être un point de contestation.

« Je suis convaincu, ajouta-t-ii, que, la paix faite, l'Empereur n'eût que très-difficilement i-epris les armes ; maintenant, rien ne les lui fera poser. »

Je ne me permets pas de décider à quel point sont vraies les précédentes thèses de M. de Talleyrand , et si l'après-coup ne les embellit point. Les Moniteur des 7 et 10 janvier parlent toutefois en leur faveur, et M. de Talleyrand m'a dit plusieurs fois dans ces derniers temps, ainsi qu'à M. de Tolstoy, que le Portugal ne serait pas un point de litige.

Nous avons parlé de la Prusse. Le résultat que M. de Talleyrand tire de nouveau de sa position est celui de la déclarer perdue sans nulle ressource. Il prétend que le moment actuel influe sur cette destruction, mais que les événements seuls de la guerre Pont mise dans un état à ne pouvoir se relever , et qu'on ne fait que l'achever par le système fiscal sous lequel on Ta placée en ce moment. «Vous me devez, me dit-il, d'avoir fini à Presbourg l'affaire des contributions, et l'Empereur m en a voulu souvent depuis; aussi m'a-t-il écarté à Tilsit de cet arrangement, et si les militaires s'en étaient mêlés chez vous, vous n'en auriez pas fini encore. »

Je revis M. de Talleyrand hier au soir. « Eh bien , me dit-il , avez-vous ruminé notre conversation d'hier? Quelle est votre façon de voir aujourd'hui? Ltes-vous d'accord avec moi? »

« — Mes principes ne changent pas d'un jour à l'autre, réj)ondis-je, et je suis prêt à vous répéter tout ce que je vous ai dit hier. » — « Avez-vous envoyé votre courrier? » me dcmandat-il. — « Non, je ne perds rien à attendre un jour do plus; peut-être aurons-nous des nouvelles d'Angleterre, et le cercle de ce soir me fournira-t-il des données intéressantes. >) — «Crovez-vous qu'on entrera à Vienne dans vos idées?» — «Vous devez vous être bien convaincu depuis longtemps que nous y voyons juste, repris-je , et lo parti qu'on prendra sera

conforme à nos véritables intérêts ; mais vous tombez comme une bombe dans ma maison , et je m'en vais , d'après tous les droits de la guerre, vous la renvoyer. Croyez-vous qu'on nourrisse à Pétersbourg le désir du partagée de la Turquie?» « — Oui, on l'y a conçu bien longtemps avant nous, parce que notre politique a jusque dans les derniers temps toujours été conservatrice pour la Porte " , répondit M. de Tallevrand.

« — Où le désire-t-on plus? A Paris ou à Pétersbourg? » — n A Pétersbourg naguère, mais je crois que la partie est égale maintenant. »

« — Viendra-t-on à nous si nous ne disons mot? » — a Non, par des raisons que je vous ai dites hier. » — « Mais si nous nous annonçons, nous acceptera-t-on? » — « Oui, parce qu'on aura grand besoin de vous. »

« — Est-on convenu de quelques bases de partage? » — « Non; mais le partage est entamé, parce que même la France ne parviendra pas à faire évacuer la Valachie et la Moldavie aux Russes. »

« — Connaissez-vous beaucoup la Turquie, et ne vous faitesvous peut-être pas une idée fausse des moyens qu'il faudrait employer pour la réduire? »

« — Je le crains, et nous sommes le Gouvernement européen qui connaissons peut-être le moins la Porte ; vous la connaissez mieux , mais vous savez que pareille considération n'arrête jamais l'Empereur ; il fait connaissance sur les lieux. »

« — Oui, je crois effectivement que nous jugeons mieux la Turquie, parce que nous la jugeons sans partialité, que nous ue formons de vœux que pour sa conservation. Les Russes voient par des lunettes grecques, et nulle lunette n'est bonne en politique. Eh bien, je vous réponds que la conquête de la Turquie coûtera trois cent mille hommes en peu d'années, par les maladies, les brigandages, etc., et que dans vingt-cinq à trente ans ces pays ne se ressentiront encore d'aucune civilisation sous un règne quelconque. » — « Je le sais, mais ces considérations n'arrêtent pas l'Empereur. »

« — Quelles sont vos idées sur un partage possible? Je ne

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vois rien qui puisse vous tenter dans la Tur(|uie européenne; je vois, d'un autre côté, une (]uantité de choses qui tentent les Russes, et beaucoup d'autres qui, dans un cas de partage complet, nous seraient de stricte nécessité! »

a — La Morée, les iles adjacentes et rÉgypte nous conviennent : il vous faut le cours du Danube, la Bosnie et la Bulgarie; si les Russes ne possédaient pas la Grimée, Constantinople devrait vous appartenir : dans la position actuelle des choses, ils ont plus de droits à l'obtenir. »

(i — Quand croyez-vous que commencera l'exécution de ce plan? »

(( — Le plus vite possible, et c'est également le plus vite possible qu il faut vous en mêler, car dans peu de mois on ne vous saura plus gré de ce qui dans ce moment vous maintient encore au rang que vous devez occuper. »

Votre Excellence conviendra qu'on ne fait pas de la politique plus laconiquement, qu'on ne partage pas plus facilement un vaste Empire, et qu'on ne se défait pas plus promplemeiit de trois à quatre cent mille combattants. Mais tel est le tableau vérital)le des négociations à Paris, et tout négociateur qui i;e marchera pas ainsi aura beau courir après la vérité et les principes, il mourra essoufflé en route avant d'avoir atteint ses adversaires.

Je glissai dans notre conversation la remarque combien l'Empereur notre Maître était ennemi de tout bouleversement, et combien, sous ce rapport, on avait mal jugé dans les derniers temps son système politique. « C'étaient des chicanes, me dit M. de Talleyrand ; il ne s'agit d'ailleurs maintenant d'aucune levée générale ; une portion de votre armée suffira , et vous aurez d'autant plus de moyens de réorganiser le reste. » — «Mais comment dirigerait-on un pareil n)ouvemcnt combiné?» — « Pouvez-vous croire que 1 Empereur se départirait de cette besogne? 11 mènera tout cela d'Italie. »

Vous trouverez sans doute, Monsieur le comte, dans le présent rapport, de quoi vous occuper longtemps et très-sérieusement; mais c'est en m'appliquant à déblayer le fatras, et à préciser les questions, que je mets ma Cour à même de saisir

des points de vue positifs. Qu'elle me permette d'établir brièvement les miens.

Il me paraît plus que probable que les données que M. de Talleyrand ma soumises sont parfaitement conformes aux vues de l'Empereur. Tout annonce un grand mouvement, et le Sénat a été assemblé avant-bier pour une conscription nouvelle. M. de Cbampagny y a lu un rapport qu'on dit renfermer des passages fulminants contre l'Angleterre. Les sénateurs avaient été invilés à cette réunion dans la nuit.

Il paraît décidé que les grands mouvements qui se portaient vers l'Espagne ne seiont plus poussés avec la même vigueur; la brouille renouvelée avec Lucien Bonaparte peut avoir influé sur cet objet de convoitise. Le moins de valeur qu'on semble attacber au Portugal provient de la résistance très-prononcée qu'ori y éprouve ; il faudra maintenant bien le garder, et par conséquent le défendre; mais je crois qu'on n'en entreprendrait plus la conquête si elle n'était faite. Le marécbal Bessièrcs, qui doit être cbargé du commandement du -4^ corps d'armée qui se rassemble à Bayonne, ne fait aucun apprêt de départ.

On se rejettera donc sur la Turquie faute de trouver mieux sous la main, et parce que l'Empereur nourrit depuis longtemps l'idée de frapper le commerce anglais dans ces parages. Des projets de colonisation et de civilisation, de grands mouvements enfin, ne sont et ne seront jamais indifférents à Napoléon. L'Egypte est pour lui une ancienne thèse à défendre.

Nous devrions beaucoup sacrifier pour la conservation de la Porte ; mais notre existence réelle et notre considération politique, les principaux éléments de la vie d'un grand Etat, doivent mettre des bornes à nos vœux. Nous ne pouvons sauver la Turquie ; il faut donc aider à la partager, et tâcher d'en avoir le plus grand lot possible. Nous ne pouvons rien opposer aux principes destructeurs et envahissants de l'Empereur des Français; il faut donc les écarter de nous.

Je ne suis pas d'accord avec le point de vue de M. de Talleyrand sur la convoitise des Russes. Elle existe sans doute,

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elle est très-ancienne, mais elle a éprouvé de grandes modi fications dans les derniers temps. Les Russes s'agrandiraient volontiers aux dépens de la Porte, mais ils craignent de partager le gâteau avec de plus forts mangeurs, et d'établir encore plus de contact entre eux et la France. Cette crainte que je suppose chez les Russes doit les porter à nous rechercher dans une de ces occasions où tout Cabinet , comme tout individu craintif et ambitieux, doit essentiellement viser à se procurer un point d'appui dans un complice.

Je n'ai pas le projet de communiquer à M. le comte de Tolstoy aucun des faits consignés dans le présent rapport ; nous en avons vingt fois touché les principes , et c'est d'après ces conversations que j'ai cru pouvoir établir ma thèse susmentionnée sur les vœux de la Russie. M. de Tolstoy ne semble pas attacher une grande valeur h la conquête de la Morée pour la France; il croit, et non sans raison, que cette possession absorbera et neutralisera par conséquent une grande masse de ses forces, sans nul fruit pour elle aussi longtemps qu'elle sera en guerre avec l'Angleterre, et que tous les établissements qu'elle formerait seraient bien vite renversés le jour où des circonstances nouvelles disposeraient autrement les questions en France même.

Si M. de Tolstoy devait venir à moi avec quelque ouverture qui pourrait lui être faite ici, je me conduirais vis-à-vis de lui comme je viens de le faire vis-à-vis de M. de Talleyrand, et notre position ne sera jamais plus heureuse que le jour où nous serons priés de ne pas oublier nos propres intérêts par les deux puissances amies pour la forme et rivales au fond. Napoléon commence toujours par agir, et tout retard dans le parti que nous devons prendre me paraîtrait infiniment dangereux.

Il serait assez difficile de supposer que l'on voulût assigner Constantinople aux Russes, et il me parait très-probable que, des trois généraux alliés, le Français aurait le plus de prétentions à y établir son quartier général.

M. de Talleyrand, dans notre conversation d hier, me dit : fR faut que nous devenions alliés, et ce bienfait sera le résultat

du traité de Tilsit; quelque paradoxale que puisse paraître cette "thèse, je ne l'ai pas moins conçue à Tilsit même ; mais l'Empereur n'était alors pas de cet avis. Ce traité, continua-t-il, n'est qu'un expédient qu'on veut faire passer pour un système; il vous met dans la meilleure des positions parce que chacune des parties contractantes a besoin de vous pour surveiller l'autre, et que si vous suivez une marche sage, conforme à l'esprit du moment que ni vous ni personne ne saurait changer, vous sortirez de la grande lutte, en dernier résultat, plus glorieux qu'aucune autre puissance. »

Metternich à Stadion. Paris, le 26 janvier 1808.

104 ... Le courrier Mainz m'ayant remis le 21 les dépêches de Votre Excellence, j'ai demandé le même jour encore une audience particulière à l'Empereur pour lui remettre les lettres de notification du mariage de notre auguste Maître. Sa Majesté me fit indiquer l'heure de son lever pour le lendemain, et j'ai rédigé dans l'annexe (n° 105) les détails de mon long entretien avec lui. Ce récit renferme trois points de vue distincts : celui des négociations anglaises ; la question relative à la Porte , dont j'ai tracé le prélude dans un de mes derniers rapports (n* 103) ; les relations générales enfin entre les deux Cours.

Votre Excellence se convaincra; quant au premier, que l'Empereur part de la base que le ministère anglais actuel ne veut pas la paix. 11 ma répété plusieurs fois, dans le courant de notre conversation, que l'on ne parviendrait à la faire que quand il v aurait un changement dans le ministère. . .

L'Empereur ma fait sauter à pieds joints dans la discussion sur le sort de la Porte Ottomane, et si j'avais pu entrevoir une teinte officielle marquée dans les deux conversations que j'avais eues relativement à cet intéressant objet avec M. de Talleyrand (n* 103), je n'étais cependant nullement autorisé à croire qu'il serait aussi directement abordé. . .

Notre longue discussion sur les ministres des deux puissances a été menée par l'Empereur avec une extrême modération dans les expressions et sous le rapport des principes. J'ai mis

dans mes répliques le plus de franchise possiljle, et j'ai su depuis que Napoléon avait été complètement satisfait de mes explications, et en général de toute notre conversation. . .

NOTICES DE METTERNICII SLR SON ENTRETIEN AVEC NAPOLEON. (Annexe du n*> 104.)

105. En remettant à Sa Majesté la lettre de notification du mariage de notre auguste Maître *, j'ajoutai aux compliments d'usage que Sa Majesté regardait comme d'un trèsheureux augure la formation d'un lien fait, sous tous les lapports, pour assurer le bonheur de son intérieur, dans un moment où des relations amicales et satisfaisantes avec la France assuraient pour longtemps le repos extérieur de la Monarchie. — L'Empereur me parla beaucoup de la haute opinion qu'il avait conçue des qualités rares de notre nouvelle Souveraine. « L'Empereur François, ajouta-t-il, a très-bien feit de se remarier; ses penchants et ses goûts simples et concentrés dans le bonheur de ce qui l'entoure ne pouvaient pas se passer d'une société aussi intime que l'offre le lien du mariage. 11 réunit aux avantages personnels du choix qu'il a fait, celui de ne point établir des chances dintrigues étrangères dans sa Cour; celles de 1 intérieur sont toujours moins incommodes et compromettantes.» Il me dit avoir l'honneur de connaître Madame l'Archiduchesse mère, et citer son opinion sur son compte ne serait que répéter ce que la voix publique a de tout temps proclamé au sujet des qualités de cette auguste princesse. J'assurai, au reste, Sa Majesté que dans nulle Cour et dans nul pays on n'était plus éloigné de toute intrigue et influence étrangère ou domestique que chez nous.

L'Empereur passa de cette question aux négociations anglaises. « Ils ne veulent pas la paix, me dit-il; s'ils l'avaient

• Avec l'archiduchesse Marie-Louise d'Esté. [Note de (Editeur.)

voulue , ils auraient depuis longtemps pris une route entièrement différente pour arriver à moi.

« Ils sont très-intrigants, les Anglais, quand ils désirent véritablement parvenir à un but; — j'ai sous ce rapport-là admiré lord Whitwortb, qui par les voies les plus secrètes, par les portes les plus petites et les plus reculées de mes appartements, savait me faire aborder. Ils ont tant de moyens de communiquer avec moi, qu'assurément, le jour oij ils voudront la paix, ils me le feront savoir sans chicaner sur de petites questions. — Ils savent bien que je la veux, et c'est une raison de plus pour croire que dans cette dernière négociation ils n'ont jamais songé à véritablement traiter. Ils sont bien fous, car ils me forceront à leur prouver que j'ai de très-puissants moyens pour les inquiéter jusque dans leur intérieur; — que devaient-ils faire? Poser en principe, établir comme condition première la rentrée de mes armées en France. J'ai huit cent mille hommes: — chacun connaît assez son ménage pour savoir quelle dépense il peut faire ; — je ne puis pas nourrir un pareil nombre de troupes, il faut donc que je les désarme; pour les réorganiser il me faudrait trois ans ; je mettrai en attendant beaucoup de capitaux dans ma marine, je ferai construire, équiper des vaisseaux. » — « Il paraît, d'après toutes mes dernières notions sur l'Angleterre, lui dis-je, que le ministère craint la paix , parce qu'elle lui offre des chances moins favorables que la guerre, les questions posées comme elles le sont maintenant. »

« — Ils ont tort, répondit l'Empereur ; les chances de n'avoir longtemps rien à craindre d'une marine française sont assurées; mais les Anglais n'ont jamais su faire de calcul politique. C'est toujours la question des Pays-Bas qui les préoccupe, et ils ne croient pas que sur le continent personne n'y pense plus. Si j'étais ministre anglais, je ferais la paix; je répandrais pendant trois ou quatre ans beaucoup de millions en Autriche , pour remonter vos finances, car sans argent nulle énergie, et le courage revient avec la prospérité ; je donnerais beaucoup d'argent aux Russes pour les remonter également; il faudrait, s'entend, faire tout cela de manière à ce que je n'en soupçonne

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rien. Ils pourraient au bout de ce temps essayer d'engager une lutte raisonnable; elle ne Test pas maintenant, car elle ne peut que tourner au détriment de l'Angleterre. » — « Pour donner de l'argent, lui dis-je, il faut parvenir à le faire accepter ; je ne vois en ce moment qu'une seule cause commune au continent, et je prie Votre Majesté d'être convaincue que nous la regardons bien comme telle : nous en avons d'ailleurs fourni des preuves incontestables.» — «Vous savez, répondit lEmpereur, que je n'ai lieu que de me louer de la ligne que vous avez suivie depuis la paix de Presbourg; vous avez maintenu la plus stricte neutralité dans la dernière guerre; quand vous n'aviez point de vivres et que vous m'en refusiez, vous en avez également refusé aux Russes; vous avez fait des armements, mais vous ne les avez jamais portés sur un point menaçant pour moi ; si vous aviez voulu faire cause commune avec moi, je vous aurais eu de très-grandes obligations, et j'aurais été à même de vous donner de grandes marques de reconnaissance; vous ne l'avez pas voulu, je ne puis pas m'en plaindre; mais ma reconnaissance ne saurait être la même : j'ai fait venir sur-le-champ devant moi le général Stutterbeim quand vous l'envoyâtes à Tilsit. L'Empereur de Russie refusa de le voir; c était un motif de plus pour moi de le recevoir, pour lui témoigner la satisfaction que j'ai éprouvée de votre parfaite neutralité. »

Je lui redis à ce propos tout ce que dans de précédentes occasions j'avais dit à MM. de Gbampagny et de Talleyrand.

11 repassa aux affaires d'Angleterre , et j'entame maintenant la partie intéressante de notre conversation.

«Comment la question de Gonstautinople ne vient- elle pas dans l'idée des ministres anglais? » me demanda l'Empereur. — « Parce que, apparemment, lui dis-je, ils ne croient pas que lexlstence de la Porte puisse être menacée par Votre Majesté, celui de ses alliés qui s'est toujours le plus fortement prononcé pour sa conservation ! Et après nous , peut-être nulle puissance n'a-t-elle effectivement un intérêt plus direct à la soutenir que la France. »

« — Notre intérêt est plus prononcé que le vôtre , reprit

TEmpereur : vous n'êtes dans le cas de désirer la conservation de la Porte que depuis qu'elle est tombée dans son état de nullité actuel; anciennement étiez-vous, et deviez-vous être rivaux; mais nulle époque dans l'histoire n'a posé les questions de celte manière entre la Fiance et la Turquie. Des circonstances impérieuses peuvent seules me forcer à porter atteinte à cette puissance, que je devrais soutenir par tous les moyens; les Anglais peuvent m'y contraindre malgré moi, et il faut que je les cherche où je les trouve. Je n'ai besoin de rien, de nul agrandissement; l'Egypte et quelques colonies me seraient avantageuses, mais cet avantage ne saurait compenser l'agrandissement prodigieux de la Russie. Vous ne pouvez pas voir non plus cet agrandissement d'un œil indifférent, et je vois que ce qui doit essentiellement nous réunir très-étroitement, c'est le partage de la Turquie, le jour où les Russes...» — Il se reprit ici sur-le-champ, et en ravalant le mot Russes y substitua la phrase : n Quand on sera établi à Gonstantinople, vous aurez besoin de la France pour vous prêter secours contre les Russes; la France aura besoin de vous pour les contre-balancer. Il n'est pas encore question de partage, mais quand il en sera question, je vous le dirai, et il faut que vous en soyez. Quelle que soit la part qui puisse vous échoir, vous aurez un bien puissant intérêt à avoir les mains dans l'affaire, et il faut que vous les y ayez. Vous avez des prétentions tout à fait justes et géographiques (et ce sont les seules qui valent) sur le cours du Danube. »

Je répondis à l'Empereur que ce n'était qu'avec une véritable surprise que je voyais agiter la question de la destruction d'un Empire à la conservation duquel nous étions tous deux si éminemment intéressés; que d'un autre côté je ne pouvais que partager son opinion sur les résultats qui nécessairement devaient être la suite de la chute de l'Empire ottoman; que si la France elle-même abandonnait cet ancien allié, nous n'aurions sans doute pas la force de le soutenir seuls ; s'il devait tomber en lambeaux, ajoutai-je, il serait de la nature des choses que nous ne saurions être indifférents ni sur le choix des acquisitions que feront les puissances coparta-

géantes, ni sur la part qui nous reviendrait. «Votre Majesté voit, lui flis-je, que je lui parle avec une grande franchise; je le puis d'autant plus, qu'elle doit concevoir que sur une question aussi neuve, aussi imprévue, je ne saurais avoir la moindre instruction de ma Cour, et que tout ce que je lui dis ne peut être que le résultat du premier effet qu'elle produit sur moi. Je ne m'appuie donc que sur les thèses générales suivantes : Qu'en Europe il n'existe plus que tiois puissances, que ces j)uissances ont un intérêt réciproque à se ménager; que nous, étant placés entre la Russie et la France, nous avons un intérêt plus direct à être bien avec la France, parce qu'elle pourrait nous faire plus de mal que la Russie ; — que la France s'en t- ouvera toujours mieux si elle compte sur nos principes politiques plutôt que sur ceux de la Cour de Saint-Pétersbourg; — que dans les grandes questions qui s'agitent entre !a France et cette puissance, nous ne pouvons qu'être toujours trèsdirectement intéressés ; — que si enfin un Empire voisin doit crouler, il est digne d'une grande puissance de le soutenir, ou de s'immiscer au moins dans les questions qui doivent naître de tout bouleversement de ce genre. «

« — Vous avez parfaitement raison », me dit l'Empereur; et il partit de là pour déclamer contre les Russes, contre leur peu de civilisation, de stabilité dans les vues et les principes. Il coula cette question à fond avec ample connaissance de cause, et s'il fonde des projets sur la coopération de la Russie, il ne leur en abandonnera certainement pas la conduite.

Il revint sur notre compte. « 11 y a bien quelques petites questions, me dit-il, mais elles ne sont rien, et, comme je viens de vous l'assurer, je n'ai nul sujet de plainte sur votre compte depuis la paix de Presbourg ; s'il y a de petits coups d'épingle, on rend des coups d'épingle. »

« — Votre Majesté veut sans doute me parler de M. le comte de Merveldt*, lui dis-je ; je vois qu'elle croit avoir à s'en plaindre ; mais si de légères imprudences peuvent avoir été commises de sa part, elles prouvent aussi peu contre les

* Ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg. (Note de l'Éditeur.)

intentions de sa Cour que contre beaucoup de qualités précieuses qui lui ont fait méi^iter le choix de son maître. Votre Majesté doit d'ailleurs être instruite directement qu'il n'est pas dans les intentions de l'Empereur de le laisser longtemps à Pétersbourg. «

« — Je sais tout, répondit l'Empereur; le général de Merveldt et M. Savary ont eu quelques conversations tout à fait déplacées de part et d'autre; c'est même de madame de Merveldt qu'on se plaint. « — Il me conta ici en détail l'histoire du dîner, et il prétend que c'est au ministre anglais qu'elle aurait donné la main, en la refusant à M. Savary. Et il ajouta : « — Si ce n'avait pas été un Anglais, la chose n'eût pas tant frappé ; peut-être aussi que Savary s'est trop vite avancé, mais il s'y était cru autorisé en qualité de mon aide de camp. Mais, d'ailleurs, ce n'est rien, et tout cela prouve, ce dont je suis maintenant très-convaincu, que les militaires ne valent rien du tout pour les missions diplomatiques. Vous avez chez vous un homme qui ne vaut pas mieux : — le général Andréossy ne part pas, ainsi que tous ses camarades, du seul point de vue digne d'un diplomate, de se regarder seulement comme des agents de paix, et malheur à l'ambassadeur qui ne sacrifie pas tout pour la conserver, et qui a des reproches du contraire à se faire. » — « Puisque Votre Majesté, lui dis-je, me parle du général Andréossy, je conviendrai que je partage entièrement la conviction que les militaires ne sont guère propres aux emplois diplomatiques ; ils croient nécessairement manquer à leur devoir s'ils travaillent contre ce qui constitue le véritable champ de leur activité ; s'ils ne s'avouent pas cette vérité, elle influe sourdement sur leurs faits et gestes. Le général Andréossy en fournit journellement des preuves. » — L'Empereur, tout en disant que les rapports militaires étaient mauvais, exagérés, acerbes, revint plusieurs fois sur lanimosité qui existait encore dans la société de Vienne , sur son vœu que l'Empereur et son ministre prononçassent un jour quelques phrases qui pussent prouver au public qu'ils désapprouvent des propos contre la France. II rabâcha tout à fait pendant dix minutes sur l'influence qu'exerce le Souverain sur

158 lîECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

, l'opinion de la société ; je lui prouvai qu'entre une conduite décente et des expressions d'amour il y avait une grande différence; que le public de Vienne ne s'écartait jamais de cette première li{jne, que le gouvernement d'ailleurs ne le souffrirait pas. « Quant à l'amour, ajoutai-je, il n'y a pas d'exemple dans l'histoire qu'un peuple ne conserve quelque ressentiment contre un autre contre lequel il s'est battu longtemps, et il est très-simple que ce soit le battu qui en conserve le plus ; soyons amis pendant quelque temps, et vous verrez disparaître ces dernières traces. » — « Nous le sommes, reprit T Empereur, et malgré ce qu on en pense peut-être dans votre société. On n'a pas voulu croire à Vienne que je rendrais Braunau après l'avoir signé; je ne romps jamais ma parole. Je trouve également très-simple que beaucoup de vos grands aient du ressentiment ; — quand, comme les Furstenberg, par exemple, on a été princes souverains, il est dur, j'en conviens, d'appartenir à d autres qui valent moins que vous ; mais c'est la force des circonstances, contre lesquelles il est ridicule de vouloir lutter. Un mot de l'Empereur ou un mot du comte de Stadion prononcé avec énergie ferait cesser tout cela. Andréossy ne vaut rien, mais je crois qu'il y a quelque animosité personnelle entre Stadion et lui, » — « Si peu de la part du comte de Stadion, repris-je, qu'il donne en toute occasion une véritable preuve d abnégation en ne témoignant pas à l'ambassadeur de Votre Majesté qu'il ne suit pas la ligne que nous désirions lui voir tenir ; qu'il voie et qu'il écrive, mais qu il voie juste et écrive ce qui est ; qu il écrive l'histoire enfin, et non du roman, et le général Andréossy se plaira mieux à Vienne et y plaira mieux. »

L'Empereur se rabattit encore sur l'impossibilité pour les généraux de ne pas mettre de l'acrimonie dans leurs relations.

— «Vous voyez, me dit-il, le général Tolstoy, qui est un trèsbrave et très-loyal homme, duquel je ne puis que me louer, et qui sert bien sa Cour; mais il a également déjà eu quelques conversations avec des militaires qui finissent par donner de l'aigreur, et qui sont surtout déplacées quand on a été battu.

— Vous avez réussi près de moi et près du public d'ici, parce

que VOUS ne parlez pas, et qu'on ne pourrait pas citer un propos sur votre compte. Pensez tout ce que vous voulez, les pensées sont libres, et personne n'a le droit de s'en mêler ; mais les propos n'ont jamais rien avancé. » — « Eh bien, Sire, interrompis-je, ordonnez à votre ambassadeur à Vienne de se conduire comme moi, et nous nous en trouverons mieux tous deux. » L Empereur me reparla du comte de Merveldt ; il m'assura combien il avait été enclin à lui vouloir du bien : «Il a beaucoup été dans notre intimité à Montebello et à Campo-Formio, me dit-il; il a de l'esprit, et nous l'avons toujours bien traité; si on avait voulu me l'envoyer ici, je l'aurais accepté avec plaisir ; mais le malheur commun à la plupart des militaires l'a perdu. » — « M. le général de Vincent, dis-je à l'Empereur, a cependant fourni une très-forte exception à cette règle.» — « Oui, mais elles sont bien rares » , répondit l'Empereur. — A force de prêcher contre la chose, il me prouvait depuis une heure que, quoique Souverain, il lui restait encore une forte teinte de l'esprit militaire dont il prononçait la condamnation.

Il me reparla de la guerre contre les Prussiens, de la désorganisation de cet Etat, de la faiblesse de son ministère, de la duplicité de Haugivilz, qui lui avait offert vingt fois, et entre autres encore à Brûnn , le partage de l'Autriche, ce dont il m'autorisa de demander à voir les preuves à M. de Champagny.

Il avait fait attendre son déjeuner et son service depuis près de deux heures, nous avions parcouru cinquante fois son cabinet, quand à la fin il me dit : « Je n'ai rien à ajouter, résumons notre conversation !

« Vous manderez à votre Cour que depuis la paix de Presbourg je n'ai non-seulement plus eu de sujet de grief contre sa conduite, mais que j'ai à me louer beaucoup de la stricte neutralité qu'elle a observée dans les derniers temps ; qu'il n'est pas encore question du partage de la Turquie, mais que dès qu'il le sera, vous y serez non-seulement admis, mais même appelés, comme de juste, pour défendre et discuter d'un commun accord vos intérêts et vos vues. »

Je dis à l'Empereur que je remplirais ses désirs , et je le quilt.ii.

Metternich à Stadion. Paris, le 26 février 1808.

106. Les dépêches de Votre Excellence renferment les instructions les plus complètes et les plus précises qu'elle pouvait me transmettre sur des questions d'une immense importance. Elles m'ont prouvé que j'ai eu le bonheur de procéder, depuis qu'on les aborda vis-à-vis de moi, dans la ligne que Sa Majesté Impériale regarde comme la plus conforme à ses intérêts.

M'étant rendu le lendemain de l'arrivée du courrier chez M. de Talleyrand, je le prévins que ce courrier avait apporté une réponse à ma dépêche qui renfermait les détails de nos premiers entretiens. «Elle est telle que j'ai pu la prévoir et la désirer, lui dis-je ; on me charge de vous parler franchement, de vous dire que rien ne peinerait plus l'Empereur, ne serait plus contraire à ses principes, à la conviction intime des véritables intérêts de son Empire, que la destruction de la Porte; on m'a ordonné de faire valoir toutes les bonnes raisons qui devraient s'opposer à ce désir même de la part de la France ; on soutiendra la Porte aussi longtemps que l'on pourra, on sera du partage quand il sera impossible de l'arrêter, à la condition expresse cependant du plus parfait accord entre les trois puissances copartageantes. » — « La question me paraît un peu plus éloignée, me dit M. de Talleyrand; vous vous êtes mis dans la meilleure position, et vous ne trouverez jamais personne plus pénétré de votre cause que moi. Je déteste 1 idée du partage de la Porte ; je vous dirai même plus explicitement qu'elle est en désaccord avec mes principes politiques ; mais rien ne peut en faire revenir l'Empereur. Arrêtez-vous à cette vérité, regardez-la comme certaine, et que votre Cour entre tout à fait dans ma manière de voir. Si j'étais Empereur d'Autriche, je dirais ce qu a dit Frédéric II du Roi de France : « Aucun coup de canon ne se tirera en « Europe sans ma permission. » Voilà comme vous vous sou-

tiendrez , comme vous sortirez victorieux de la lutte dans laquelle ont péri tant d'autres. Connaissait-on déjà au moment du départ de votre courrier les détails de votre entretien avec l'Empereur? » (N" 105.) — « Non, répondis-je, mais ces détails ne feront que renforcer Topinion de l'Empereur François, que je vous énonce tout entière ; ils lui prouveront ce que vous me confirmez en ce moment, que les entreprises directes sont ajournées. » — « Ne dites pas ajournées, interrompit iNI. de Talleyrand, je vous dis tout au plus moins imminentes. » — « Mais croyez-vous que la Russie partage les vues de Napoléon?» lui demandai-je. — « Avec passion, me répondit-il ; la conquête de la Turquie est une des idées favorites de l'Empereur Alexandre ; il y attache la gloire de son règne, le gage de sa sécurité personnelle. II s'est, dans plusieurs conversations, expliqué dans ce sens vis-à-vis de moi. »

Je demandai à M. de Talleyrand un conseil, qui me parut tout à fait essentiel, relativement à ma conduite à observer vis-à-vis de M. de Champagny. Je le prévins qde ma Cour avait vu avec plaisir que je n'avais ti^aité jusqu'à présent les questions que dans des voies non officielles ; mais je ne pus m'empêcher de lui faire entrevoir le faux jour dans lequel je serais placé vis-à-vis du ministre des affaires étrangères, depuis mon entretien avec l'Empereur, si ce prince devait avoir informé M. de Champagny des détails de notre conversation. « J'ai sans doute l'excuse, ajoutai~je, de ne pas avoir voulu mettre d'empressement à aborder un sujet qui nous est odieux; mais il ne faudrait pas qu'il pût se douter que je traite la question à son insu.» M. de Talleyrand m'assura non-seulement ne pas savoir que l'Empereur en eût parlé à M. de Champagny, mais avoir même les motifs de supposer que le secret ne subsiste qu'entre le Souverain, lui Talleyrand et moi. Je convins donc avec lui que j'attendrais que M. de Champagny m'accostât de lui-même, et que M. de Talleyrand se chargerait de rapporter à son maître les détails de notre entretien de ce jour.

Voilà où en sont les choses dans ce moment-ci vis-à-vis de II. n

162 RECUEIL DE DOCUMENTS (i:-3-l.S15).

la France. J'évite expressément, autant que possible, de montrer soit de l'empressement, soit de l'inquiétude ; je me suis mis dans lattitude d'écouter sans aller au-devant des propos, et mon rùle est basé sur des données tellement fortes, qu'il ne dépendra que de moi de faire valoir mes droits ef d'en user le jour même où j'en croirai le moment venu. Ces détails répondent parfaitement au vœu que m'expiime Votre Excellence dans sa dépêche du 8 février, « de ne faire d'autre usage des données que l'on m'avait antérieurement fournies, que celui indiqué par les circonstances » . Habitué à suivre strictement les ordres de ma Cour dans les moments où mon rôle devient actif, je garderai pour moi seul les instructions plus détaillées au milieu de circonstances où le calme est d'absolue nécessité.

Deux questions très-importantes ressortent de toutes les données que j'ai fournies jusqu'à présent à Sa Majesté Impériale sur le grand bouleversement que M. de Talleyrand m'a le premier annoncé, et que Napoléon depuis m'a confirmé.

La Russie est-elle d'accord avec la France sur le principe général du partage de la Turquie ?

La France veut-elle se servir de notre assentiment y90urya^Ve entrer la Russie dans ses projets ?

M. de Talleyrand établit la première de ces thèses, du moins quant au désir de la Russie.

M. de Tolstoy la combat définitivement quant aux stipulations effectives. Ce fait ne présente point de contradiction directe.

Je suis, depuis l'entretien que j'eus avec l'Empeieur, parti constamment du second point de vue, savoir : que la France pourrait vouloir se servir de notre assentiment pour faire entrer la Russie dans les projets de partage que nous redoutons . Je ne prévois de complication que dans cette seule supposition ; 3'est donc elle qu'il n'a point fallu perdre de vue ; elle admettait même une supercherie assez conforme au caractère de la politique française : on pouvait, en supposant que le Cabinet de Saint-Pétersbourg répugnât au partage, nous y représenter comme ayant les premiers agité cette question et en ayant

même seuls le désir. Il s'agissait de déjouer cette manœuvre sans nous compromettre, dans le cas qu'elle n'existât pas; les moyens de remplir ce but se trouvèrent tout à fait naturellement sous ma main.

J'ai eu l'honneur de pre'venir Votre Excellence que j'avais, après les premières ouvertures de M. de Talleyrand, fait entrevoir à M. de Tolstoy la possibilité de la destruction de la Porte comme un rêve politique à moi. Je lui ai dit, depuis mon entretien avec l'Empereur, que ce rêve avait acquis un certain degré de force par un mot que Napoléon m'avait dit sur la nécessité d'aller frapper des coups contre l'Angleterre partout où l'occasion s'en présenterait, et que le mot de Constantinople même était sorti de sa bouche. Il m'a témoigné beaucoup de curiosité sur les détails qui pourraient avoir accompagné cette expression. Je ne lui en ai point donné, et me suis borné à lui dire un jour: «Malheur à vous si vous ne trouvez pas le mot assez important pour éveiller toute votre attention et la nôtre. » J'insistai pour savoir si pareille corde n'avait pas été touchée vis-à-vis de lui ; cette question, présentée sous vingt aspects différents, ne me valut jamais que des réponses conformes à la première que me fit M. de Tolstoy : «Non ! et si on me parlait du partage de la Turquie, je répondrais : Commencez par exécuter les stipulations du traité de Tilsit, et nous discuterons autre chose après ! » — «Mais, lui demandai-je, vous y refuserez-vous quand on insistera, et ferez-vous la guerre pour défendre la Porte contre les atteintes françaises ? «

L'ambassadeur m'assura qu'il faudrait bien partager le

gâteau d'un commun accord, si on ne pouvait le sauver. Il

; conçut alors l'idée que, comme on commençait à connaître

ici sa façon de penser, il serait possible que M. de Gau-

laincourt fût destiné à faire des ouvertures directes à Péters-

bourg.

Je saisis l'occasion de l'arrivée du courrier pour dire au comte de Tolstoy qu'ayant l'habitude de demander bien longtemps d'avance des instructions sur les points de vue principaux de ma Cour, je venais d'en recevoir sur mon rêve

164 RECIEIL DE DOCrMENTS (1773-1815).

politique, qui ne l'était plus tant depuis que le mot de Constantinople avait été prononcé. « Eli bien, lui dis-je, ces instructions sont tout à fait telles que je les ai prévues, et vous m'en accorderez encore plus de confiance dans ma manière de juger et mon Maître et son ministre. On empêchera aussi longtemps que la saine raison ne s'y opposera pas; on agira quand il faudra agir ; mais ce qui surtout me fait plaisir, c'est Tordre de m'cntendre avec vous et de vous assurer que nous regarderons cette cause comme entièrement commune. Voilà ce que je dirai ici le jour où on me parlerait de quelque chose de plus précis, et voilà ce que je vous autorise à mander chez vous. ') Il désira que je lui promisse de le tenir au courant de ce qu'on pourrait me dire ici ; je m'y engageai à charge de revanche.

Yoilà où en sont les choses vis-à-vis de M. de Tolstoy. Un courrier qu'il eut à expédier peu de jours après notre entretien en porta le récit jusqu'à Saint-Pétersbourg. L'ambassadeur, à ses raisonnements près, ne peut pas y avoir mandé autre chose que ce que je viens d'avoir l'honneur de tracer ci-dessus. Votre Excellence se convaincra que nous sommes dans le cas d'attendre une réponse du cabinet russe à la communication également précise quant au principe, et vague quant au fait, des ouvertures de la France sur le sort de la Porte, communication que je n'ai cru devoir ni plus ni moins préciser. C est maintenant à l'ambassade de Sa Majesté à Pétersbourg à contrôler ce que l'on ordonnera à M. de Tolstoy de me répondre.

Notre position, au reste, me paraît parfaitement conforme à ce que nous aurions désiré. Elle a cela de commun avec toutes celles dans lesquelles les questions sont simplement et franchement abordées. Vous en établissez trois, Monsieur le comte, dans votre dépêche du 1" février, qui, sans contredit, sont du plus haut intérêt :

1* Si la France a déjà fait à la Russie des ouvertures analogues à celles dont j'ai rendu compte ;

2' Comment elles ont été reçues, et sous quel point de vue elles ont été considérées;

3° Jusqu'où en sont venues les explications entre les deux Cours sur les plans d'opération et de partajje.

J'ai répondu autant que j'ai pu aux deux premières dans le cours de la présente dépêche. Un grand système d'abandon aux vues de la France ressort directement du traité de Tilsit ; je ne crois pas que la destruction de la Porte y ait été stipulée. Votre I"lxcellence se sera convaincue que j'ai toutes les raisons de supposer que cette affaire n'a, depuis le rétablissement des missions, point passé ou ne passe point par M. de Tolstoy.

Elle doit donc lui revenir un jour de Saint-Pétersbourg, si M. de Caulaincourt l'y traite ; et c'est encoi-e un des points de vue sur lesquels il sera peut-être possible que notre ambassadeur puisse nous fournir des notions très -intéressantes.

En supposant que la chose soit abordée en Russie, je ne vois nulle raison de supposer que des plans militaires soient arrêtés. M. de Tolstoy m'assure qu'on presse beaucoup sa Cour sur une opération contre les Suédois ; il ne paraît pas qu'elle ait grande envie de s'y prêter, et si elle le fait pour la forme, on se sert de ce prétexte pour renforcer le plus possible l'armée. Toutes mes conversations avec l'ambassadeur, que vingt fois j'ai amenées sur des plans d'opération contre les Turcs (si on était malheureusement forcé de concourir à ce fléau), me prouvent qu'il ignore parfaitement les vues de la France et ses plans d'opération du côté de l'Orient.

Ces mêmes conversations ont souvent ramené les Serbes sur le tapis. Le comte de Tolstoy ne s'est jamais démenti sur les conditions sous lesquelles il n'hésiterait pas à signer la paix avec les Turcs, savoir : l'indépendance de la Valachie et de la Moldavie, sous la condition du dernier traité, et celle de la Servie, sous la protection et la garantie de la Piussie et de l'Autriche. Une des phrases que j'ai trouvées dans les dernières dépêches du comte de Merveldt me prouve que l'ambassadeur doit effectivement avoir des pouvoirs étendus pour avancer ou pour reculer la négociation de la paix.

itJH HECLEIL Di; DOCUMENTS (1773-1815).

M. de Romanzow paraissait convaincu au commencement de janvier que les négociations étaient entamées ici. INI. de Tolstoy s'est toujours refusé au vœu que si souvent lui a exprimé l'ambassadeur otloman d'ouvrir les conférences; il oppose visà-vis de la Cour d'ici le manque de foi de la France envers la Prusse. Le peu de zèle (|ue met le CaLinet des Tuileries dans la poursuite de sa médiation prouve catégoriquement qu'il vise à la destruction de la Porte ; il n'a jamais tenu une question ouverte que dans l'intention d en détruire l'objet.

Je croirais urgent que l'on fit entrer dans les stipulations expresses du plan d'opération la clause qu'il ne saurait être exécuté que par les trois Cours impériales, avec exclusion complète des troupes de la Confédération. La Russie aurait un intérêt égal au nôtre à écarter de toute coopération active de petits Souverains avides d'acquisitions et de compensations pour les frais de la guerre, qui, vu l'état actuel de 1 Allemagne et de la Prusse, ne pourraient plus être prises que sur l'Autriche ou sur la Russie, cession que Votre Excellence regarde avec raison comme absolument inadmissible sous le point de vue même d'agrandissements quelconques.

Les explications les plus franches et les plus simples sur tous ces objets , et vis-à-vis des deux Cours impériales , me paraissent aussi conformes au véritable intérêt de la cause que naturelles dans une occurrence où nous ne désirons <\ue la conservation dune puissance tierce, et où notre coopération dans un sens opposé à nos principes , loin d'être recherchée par nous, ne sera jamais que le résultat de la nécessité dans laquelle se trouve toute grande puissance de concourir à ce qu'elle ne saurait empêcher sans compromettre son existence.

NÉCESSITE D'UNE ALLIANCE AUSTRO-RUSSE (1808). 167 SUR LA NliCESSITÙ d'uNE ALLIANCE AU ST RO- R U S S E.

(iNoie 33, p. 226, t. I.) 107. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 27 avril 1808.

107. Les catastrophes qui font crouler le trône d'Espagne sont assurément faites pour combler la mesure de la politique astucieuse, destructive et criminelle de Napoléon, politique qu'il n'a cessé de suivre depuis son avènement. Qu'on se persuade bien de cette vérité, qu'on se dépouille enfin de toute illusion, et on acquerra ce degré de force que l'on ne retrouve souvent que dans les moments extrêmes. Le bouleversement de l'Espagne n'est, sous le rapport du principe, pas plus que la réunion de la Ligurie, l'organisation actuelle de la Hollande, les cent et une destructions que nous avons vues et desquelles toutes les puissances de l'Europe ont été spectatrices plus ou moins bénévoles , plus ou moins tranquilles. Le fracas de la chute d'un grand trône est épouvantable ; il résonne au loin, et cependant tous les principes n'en sont pas plus lésés que par le passage d'une escouade qui arrache d'un asile sacré un malheureux Bourbon pour le fusiller à Vincennes.

Le sceptre de Charles IV ne lui appartient plus depuis nombre d'années; faible et débile usufruitier de l'héritage de ses pères, on l'appelle maintenant, lui et son malheureux successeur, devant un tribunal monstrueux et d'une création nouvelle : un Roi qui n'ose abdiquer en faveur de son successeur légitime, et le fils qui n'ose régner qu'en vertu de l'autorisation d'un ambassadeur français, ne régnent plus. Votre Excellence se convaincra, par l'affreux article que j'ai marqué dans le journal semi-officiel du 24 avril, que ce tribunal existe ; l'Espagne n'a donc plus de Souverain ; l'arbitre du grand Empire s'est de fait déclaré son maître. Il y a longtemps qu'il prouve qu'il est celui de toute la partie de l'Europe en deçà de l'Inn et de la Vistule.

Je nourrissais, en 1805 et 1806, le rêve d'opposer à ce

168 RECUEIL DE DOCIMENTS (1713-1815).

colosse une barrière marquée par le Wcser, les forêts de la Thuringe et les frontières de l'ouest de la Monarchie autrichienne. La Prusse a déjoué les plans qui devaient la sauver, elle et ses voisins; elle devait nécessairement être victime de ses calculs isolés ; elle le fut, et toutes les puissances qui suivront ses errements le seront également.

Cette ligne, la seule qui couvrait notre flanc droit, qui nous privait de toute inquiétude dans notre dos , et qui , depuis la paix de Presbourg et la perte du Vénitien (la principale et la plus précieuse de toutes les acquisitions que jamais pût faire l'Autriche), depuis la cession surtout de la Dalmatie, ne nous laissait que le soin de veiller à notre flanc gauche, n'est plus à rétablir. La Prusse est effacée de la lisfo des puissances ; la Turquie, dont la faiblesse même était un bienfait pour nous, est en contact immédiat avec la France ; nous la sauvions de sa destruction totale par notre seule position géographique : on ne pouvait l'atteindre sans nous passer sur le corps. S attacher à de vieilles idées, à d'anciens plans peu applicables, serait s'égarer ; ne s'attacher à aucun, c'est se perdre.

L'Autriche et la Russie sont intactes; la Turquie végète, mais elle existe. L'Espagne va sans doute changer de maître, sa chute n'altère pas notre position ; elle n'ajoute rien à la puissance de la France. Napoléon reviendra dans sa capitale ni plus fort ni moins agité que naguère il la quitta. Espérer un laps de temps quelconque sans mouvements de sa part serait se faire illusion; suivre implicitement toutes ses vues serait combler ses projets de destruction ; les heurter de front serait s'exposer à être écrasé sous son poids ; nous ne pouvons donc viser qu'à les modifier. Il faut y entrer pour en avoir le droit, il faut un planyJ.re et inébranlable pour en avoir la possibilité. C'est à cela que tendent tous mes calculs politiques, et il me paraît que c'est également vers ce but que devraient se diriger tous nos soins.

Nous aurions grand tort de mépriser ce qui se fait en Espagne. Je n'avoue pas moins franchement que la chute de ce trône n'est pas une surprise pour moi ; mes dépêches font

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