LA SITUATION DE TALLEYRAND ET LES PARTIS
Il existe en France deux partis , aussi opposés les uns aux autres que les inlérêls de l'Europe le sont aux idées particulières de l'Empereur.
A la tête de Fuu se trouvent l'Empereur et tous les militaires. Le premier ne veut qu'étendre son influence par des moyens de force, et c'est à un dejjré de népotisme dont il n'y a peut-être pas d'exemple, sentiment au moins aussi fort en lui que Végoïsme; c'est, de plus, au pli guerrier qu'une longue habitude a fait prendre à son esprit, et à la fougue de son caractère, que nous devons tous les bouleversements qu'en sens inverse de toute raison, de tout calcul de politique sain et fixe, il essaye et malheureusement n'exécute que trop tous les ans. Napoléon ne voit en France que lui; en Europe et dans le inonde entier, que sa famille. Il suffit de le voir, contre toute prudence , s'isoler de tous les membres de sa famille pour les placer loin de lui sur des trônes acquis au prix de tant de sang et de sacrifices, de l'en voir culbuter des princes faibles, entièrement soumis à ses volontés, même à ses lubies, pour donner ces couronnes à des frères ou parents sur lesquels il exerce injininient moins d'influence, — vérité prouvée journellement, à son grand chagrin, — pour ne pas pouvoir douter f|ue son ambition même est soumise à son penchant pour le népotisme. Les militaires ne cherchent que plaies et bosses, depuis surtout que celui qui échappe à la mort est sûr de récompenses immenses. Il n'y a en France qu'un état qui ouvre le chemin à tout, à la fortune, aux titres, à la protection constante du Souverain : c'est l'état militaire ; on dirait la France peuplée uniquement par des soldats et par des citoyens créés pour la servir à la sueur de leur front.
L'autre parti est composé de la grande masse de la nation, masse inerte et sans malléabilité, comme les résidus d'un volcan éteint. A la tête de cette masse se trouvent les personnes les plus éminentes de l'état civil, et principalement M. de Talleyrand, le ministre de la police, et tous ceux qui ont des fortunes à conserver, qui n'entrevoient aucune stabilité dans des institutions basées sur des ruines et qu'au lieu d'appuyer sur un état de choses durable, le génie inquiet de 1 Empereur
n'entoure que de ruines nouvelles. Ce parti existe depuis 1805; la guerre de 1800 et de 1807 a renforcé ses moyens; le mauvais succès de Tentieprise contre 1 Espagne en 1808 a rendu populaires les chefs du parti et leurs arguments; ce que les succès précédents n'avaient pu amortir a dû se trouver consolidé par des revers provoqués par le plus désastreux et le plus immoral des calculs. Il est de l'essence des choses que deux partis directement opposés ne peuvent acquérir de la force que l'un aux dépens de l'autre. Les revers en Espagne, la destruction de plusieurs corps d'armée, le refluement sur l'intérieur de troupes entretenues, nourries jusqu'à présent aux dépens de l'étranger ; le tarissement d'une foule de ressources pécuniaires, le mouvement que donne à la France le passage de tant de colonnes qui la traversent en tous sens, ces faits, joints à cent autres considérations, ont affaibli le parti de la destruction universelle et renforcé par conséquent celui de la consolidation intérieure , qui ne se compose que d'éléments également conservateurs pour nous.
M. de Talleyrand est sans doute plus dangereux qu'un ministre incapable, il nous l'a prouvé pendant douze années de ministère. Mais ce qui était danger aussi longtemps qu'il marchait dans le sens destructeur, devient profit dans le chef de lopposltlon.
Votre Excellence est dans l'erreur si elle attribue beaucoup de ce qu'elle croit entrevoir de plus régulier dans la marche suivie dans les derniers moments, à l'infiacnce de M. de Talleyrand. Il n'en a point eu sur la demande de la reconnaissance des Rois. Ce qui prend de loin la forme de la prudence n'a plus de près que celle de la crainte. L'Espagne, et toujours 1 Espagne, les désastres*, la destruction d'une grande et belle armée, voilà les grands moteurs. La seule nuance qui, je n'en doute pas, provienne de M. de Talleyrand, c'est l'écbange des décorations; mais elle n'est pas en ce moment dictée j)ar l'Idée de nous avdir, mais bien par celle de nous réunir.
* Allusion probable à la capitulation de Baylen. (Note de l'Éditeur.'^