‹ MémoiresChapitre 54 sur 121 · RETOUR DE NAPOLÉON D ERFURT · texte numérisé non relu

RETOUR DE NAPOLÉON D ERFURT

(Note 26, p. 223, t. I.) 126. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 30 octobre 1808.

126. Le retour du général de Vincent doit avoir mis 8a Majesté Impériale entièrement au fait des conférences d'Erfurt, et de la tournure qu'y ont prise les affaires. Je me suis d'autant moins pressé d'expédier le présent courrier, que j'ai prévu pouvoir informer Votre Excellence en même temps du retour de l'Empereur dans sa capitale et de son départ pour Bayonne, pour où il s'est effectivement mis en route dans le courant de l'après-midi d'hier

J'allai trouver M. de Champagny, qui, d'après la manière dont il m'accueillit, me prouva sur-le-champ que si on avait de l'humeur contre nous, on croyait de son intérêt de le cacher. Notre entretien, quoique roulant sur les conférences d'Erfurt, ne mérite pas la peine d'être retracé. M. de Champagny se borna à m'assurer que rien ne s'y était passé de contraire au.x intérêts de l'Autriche ; il me parla aussi de la démarche faite vis-à-vis de l'Angleterre , sans entrer dans aucun détail.

L'audience diplomatique du 23 se passa sans nul incident. L'Empereur fut infiniment poli pour moi, et notre conversation, lors de sa seconde tournée, — le moment critique est celui où il lance ses manifestes oraux, — ne roula que sur la durée et les formes de la Diète de Hongrie, sujet scabreux, et qui, prêtant à des commentaires, fut probablement entamé

>238 REr.UEIL l»i; DOCLUM FINIS (1773-1815)

par rEnipercur pour faire dans cette occasion preuve de douceur

Une circonstance digne de remarque, parce quVlle prouve combien il est important de ne pas se laisser surprendre par 1rs assertions françaises, quelque catégoriques qu'elles aient 1 air d'être, est celle que depuis le retour do l'Empereur ici, ni lui ni le ministre n'ont touclié, même de loin, le sujet âc. la reconnaissance des Rois promise et non effectuée. Voulant toutefois avoir le cœur net sur cet objet, j'en trouvai l'occasion toute naturelle en résumant la marcbe de cette négociation pour établir le point de vue duquel nous partons dans ce moment.

« Nous avons réorganisé notre système militaire , dis-je à M. de Cbamj)agny, vous en avez pris de l'alarme, et nous avez demandé à être rassurés ; nous nous sommes expliqués avec la franchise qui convient à une grande puissance ; l'Empereur, après quelques discussions, m'a dit que tout était fini; il nous a fait déclarer officiellement que la reconnaissance des nouveaux Rois serait de notre part une garantie suffisante de bonnes intentions dont il ne s'était jamais permis de douter. Je vous fis pressentir que l'Empereur mon Maître puiserait la réponse à une question toute nouvelle pour lui, dans les intentions amicales qui l'animent vis-à-vis de l'Empereur des Français, et dans les intérêts et la dignité de sa couronne et de ses peuples. La nouvelle des conférences d'Erfurt arriva à Vienne en même temps que mon courrier. Les Cours de France et de Russie firent depuis vis-à-vis de l'Empereur ime démarcbe uniforme pour la reconnaissance des Rois. INfon Maître, qui dans l'occurrence ne pouvait que laisser en suspens une question tenant aux rapports généraux de l'Europe et à ses rapports particuliers avec les deux Empereurs réunis à Erfurt, n'était au départ du courrier informé de rien de ce qui s'y passait. Je ne me permets pas de douter, ajoutai-je, que M. de Vincent n'ait été mis à même, par les deux Souverains auxquels il fut envoyé, de faire juger Sa Majesté Impériale de l'ensemble de leurs vues, et par conséquent de Ses propres intérêts. »

RETOUR DE NAPOLÉON D ERFURT (1808). 23t>

« — Mais, me dit M. de Champagny, lorsque rEmpereur V0U5 exprima le vœu de la reconnaissance des Rois, il le mit en corrélation avec la promesse de retirer ses troupes de vos frontières, et Fépoque des conférences d'Erfurt, arrêtées en principe depuis Tilsit, n'était point connue. »

« — Vous avez retiré vos troupes, repris-je, avant que vous ayez su si nous reconnaîtrions les Rois, et nous n'avons pu que voir dans ce fait une preuve de plus en faveur de la thèse que j'ai toujours défendue, que lEmpereur Napoléon lui-même, malgré ce qu il voulait nous faire croire, était loin d'attribuer des intentions offensives à nos réformes militaires; ce qu'il nous a dit de contraire n'était que des phrases; j'en ai acquis une preuve nouvelle par le résumé du premier entretien de M. de Ynicent avec lui à Erfurt. L'Empereur, ajoutaije, avait apparenmient calciilé que M. de Vincent pourrait ignorer qu'il m'avait dit, et que vous m'aviez écrit, que nos armeinents ne seraient plus un sujet d'inquiétude pour lui. Quant à notre ignorance sur l'époque des conférences d'Erfurt, en supposant que ce secret fût le résultat d'un calcul de votre part, il prouverait que vous auriez tâché d'enlever notre reconnaissance par surprise, — et je ne me permets pas d'admettre cette supposition. »

M. de Champagny ne pouvant défendre cette thèse, l'abandonna sur-le-champ, et en revint à protester que les intérêts de l'Autriche n'avaient nullement souffert par la rencontre des deux Empereurs

Une vérité très-évidente pour moi, c'est que le résultat des conférences d'Erfurt n'a nullement répondu aux idées qu'on y apportait.

240 RECLTEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

Sin LES ÉVENTfALITKS d'lNE Gl EURE AVEC LA FRANCE. (Note 30, p. 224, t. I.)

127-128. Deux Mémoires de Metternicli, rédigés à Vienne le 4 décembre 1808.

127. 11 est essentiellement nécessaire de commencer un travail de la nature de celui que je me propose, par fixer les points de départ et les points iXarrivéc.

J'ai quitté Vienne en 180G, peu après la paix de Presbourg. La Monarchie autrichienne, sapée dans ses fondements, ne Apurait dans la balance des puissances opposées à la France que comme une masse inerte ; son état militaire désorganisé, sans confiance en lui-même, privé d'une foule de moyens matériels, attendait une création nouvelle. La France victorieuse couviait la presque totalité de Tancien Empire d'Allemagne avec ses armées enivrées par des succès aussi prompts que facilement achetés par peu de fatigues, de privations et de pertes. La guerre de 1805 n'avait par ses résultats que servi à doubler les moyens militaires et financiers de la France ; ses movens militaires par de nouvelles conscriptions et par la réunion de nouveaux confédérés; ses moyens financiers par de nouveaux impôts, auxquels la guerre servit de prétexte, et par la possibilité de faire indéfiniment vivre ses armées sur le sol et aux frais de l'étranger.

11 serait difficile d'évaluer dans la même proportion les secours moraux qui vinrent renforcer Napoléon. Ses vues s'agrandirent par ces secours aussi extraordinaires quiuattendus; son étoile fit trembler les hommes sages parmi ses propres peuples; elle parut invincible.

Il semblait prouvé aux yeux de tous que le salut de l'étran-

I ger se concentrait dans une marche uniforme à la sienne.

' Treize années de guerres soutenues avec des chances plus ou

moins égales, n'avaient, jusqu'à la campagne de 1805, point

fait douter de nos forces, mais de leur bon emploi; — il en

fut autrement après la paix de Presbourg; le dernier boule-

vard de Tindépendance de TEurope était miné; il avait croulé en partie; le public de TEurope, la France et l'Allemagne surtout, nos peuples mêmes, ne nourrirent plus de doute que les seules chances de salut pour l'AuU'iche se trouvaient dorénavant dans l'amitié la plus intime avec la France, ou du moins dans le système de la plus stricte neutralité.

Peu d hommes d'État calculèrent, dans le silence du cabinet, qu'amitié et neuti^alité sont deux mots vides de sens pour Napoléon, et portent sur deux idées également impossibles à réaliser par toute puissance qui, vu sa grandeur, ne peut confondre soumission et abandon avec amitié et neutralité. La suite prouve que leurs calculs furent justes ; mais il fut réservé à Napoléon de porter lui-même cette vérité jusqu'à l'évidence.

Napoléon, qui toujours prépare le terrain de son activité future, tandis que le public (et malheureusement trop longtemps tous les Cabinets) le croit uniquement occupé de l'objet du moment, assez vaste sans doute pour absorber des facultés communes, avait pendant la guerre de 1805 préparé la guerre contre la Prusse.

Cette guerre, plus malheureuse dans ses résultats, dans la juste proportion de la différence entre les forces réelles et intrinsèques de la Prusse et de l'Autriche, dans la juste proportion surtout de l'état moral de leurs armées, dont l'une éprouvée par le malheur avait sous des chefs habiles su lui résister, — dont l'autre était et ne pouvait être imprégnée que du poison d'une longue inactivité et d'une nullité méthodique, — cette guerre, dis-je, eut l'air d avoir été entreprise pour anéantir les partisans du système de neutralité. Si en décembre

1805 il parut prouvé qu'il était impossible de se tirer d'affaire comme ennemi de Napoléon, il fut définitivement prouvé en

1806 que le rôle des neutres n'était pas plus facile à soutenir. Mais nous arrivons à une époque où la dernière des positions dans laquelle une puissance pouvait se placer vis-à-vis de la France, devait ne pas échapper plus que les autres aux atteintes de sa part. Napoléon avant la fin de la guerre avec la Prusse préparait la destruction de l'Espagne. La chute du plus ancien, du plus éprouvé, du plus désintéressé des alliés,

242 lîKCUElL DE DOCl MENTS (ITIS-lSl 5).

non-seulement de Napoléon, mais de tous les gouvernements antérieurs de la France (remarque importante parce qu'elle renverse l'argument basé sur les incompatihilités dynastiques), devait prouver à l'univers qu'il est impossible pour toute puissance de se préserver par Vamitié, si elle se trouve en travers du chemin de l'Empereur des Fran(^ais.

Ni ennemi, ni neutre, ni ami : — quel parti restait-il donc à prendre à une puissance qui ne peut pas, comme le Porlujjal, plier bagage et se séparer par la mer du fléau qui consîime l'Europe? Il fallait rester soi-même, et l'exemple de l'Autriche prouve qu'on peut le faire quand on ne perd pas un moment pour réparer des désastres passagers causés par un dangei permanent. La Providence marque des bornes à toute puissance usurpatrice : l'Espagne fut appelée à sauver l'Europe ; ces chances encore se seraient écoulées en vain, si nous les avions attendues pour reprendre la seule attitude qui nous convient.

Mes rapports, depuis près d'un an, renferment trop de faits propres à asseoir un calcul précis sur le mal indubitable que la perfide entreprise contre l'Espagne causa à la France, pour qu'il me paraisse nécessaire de les répéter ici. En admettant que ses moyens contre nous se soient réduits de moitié (supposition très-peu hasardée), que nos moyens disponibles en cas d'attaque de sa part se soient doublés (supposition également modérée), lesforcesde l'Autriche par ra|)port à la France en 1805 se trouvent quadruplées à la fin de 1808.

Ce calcul mathématique s'apj)uie sur les données suivantes, impossibles à évaluer de loin, mais inmienscs dans leurs résultats et dans leur influence sur les vues futures et constantes de Napoléon et la possibilité de les mettre à exécution.

Ce n'est plus la nation qui combat; la guerre actuelle est la guerre de Napoléon, ce n'est même plus celle de son armée. 11 l'a senti en énonçant aux représentants rassemblés fie son peuple que ses inclinations et ses goûts 1 éloignaient de son centre pour le précipiter dans les tourbillons d une guerre devenue guerre civile. Il a voulu gagner l'armée en se jetant entre ses bras; habituée à vaincre sous lui, la j)iésence du

Chef de l'Etat est sans doute nécessaire à cette armée ; mais le Souverain qui déclare à son peuple que son armée lui est également nécessaire, dévoile un secret affreux, — il n'est plus le père de ses peuples, il est le chef de son armée.

Et tels sont les rapports actuels entre Napoléon et la nation française. Il n'est possible qu'à l'homme qui se trouve à même déjuger sur les lieux des dispositions de la nation à son égard, de préciser toute l'étendue de l'influence que ses dernières entreprises ont eue sur l'esprit du peuple français.

Mais n'essayons point de baser nos calculs sur la disposition d'un peuple aussi éloigné que tout autre d'être l'allié de l'étranger, et qui plus que nul autre nous a prouvé sa tolérance continue à l'égard des lubies de ses gouvernants. Le peuple français ne peut et ne doit entrer dans nos calculs qu'en tant qu'il opposera moins de résistance aux efforts que pourraient tenter des hommes tirés de son sein et animés d'un esprit régénérateur.

J'ai depuis longtemps indiqué l'existence d'un parti opposé aux vues d'envahissement de Napoléon. Ce parti médita, se rapprocha, se grossit dans le silence; il fut également réservé à Napoléon lui-même de lui donner force et consistance. Tels seront toujours les résultats d'une entreprise aussi fausse que l'a été dans sa conception et dans son exécution le bouleversement de l'Espagne.

Deux hommes tiennent en France le premier rang dans l'opinion et dans l'influence du moment, MM. de Talleyrand et Fouché. Jadis opposés de vues et d'intérêts, ils ont été rapprochés par des circonstances indépendantes d'eux-mêmes ; je ne crains pas d'avancer que dans ce moment leur but et les moyens de l'atteindre sont les mêmes; ces derniers offrent des chances de réussite, parce qu'ils sont conformes aux vœux d'une nation fatiguée à l'excès par une longue suite d'efforts, effrayée de l'immensité de la carrière que veut lui faire parcourir encore le maître actuel de ses destinées, d'un peuple aussi peu disposé que tout autre à soutenir au prix de son sang et de sa fortune des projets qui ne sont plus que personnels à ce maître.

244 UECL'EIL DE DOCUMENTS (n-3-1815).

INI. de Talleyrand a, dès la campagne de 1805, conçu le plan de s'opposer de toute son iniluence, comme ministre des affaires étrangères, aux projets destructeurs de Napoléon; — influence subalterne quant au point de vue politique de l'Empereur, mais puissante dans les moyens journaliers d'exécution. Nous lui devons positivement des nuances plus ou moins favorables dans la négociation de Presbourg ; il s'opposa aussi longtemps qu'il le put à la campagne contre la Prusse. La fougue de l'Empereur l'emporta de nouveau, dans cette occasion, sur toutes les considérations que lui présenta son ministre; mais après la fin de la campagne, ce dernier fut, sous un brillant prétexte, éloigné d'une place qui fut confiée à l'homme que Napoléon reconnaissait comme un instrument plus nul, mais plus soumis.

C'est dans cette nouvelle situation que M. de Talleyrand songea à se rapprocher de Fouché. Un même intérêt les unit. Consolider le nouvel ordre de choses dans leur patrie, reporter les regards de l'Empereur sur l'intérieur; travailler à une pacification générale : tel fut leur but. Le choix des moyens dut être commun à tous les deux; M. de Talleyrand ne put, sans le concours actif de Fouché. espérer aucune réussite de ses plans, basés encore sur l'espoir de tenir Napoléon dans de certaines bornes, de fixer par conséquent le nouvel ordre de choses établi par lui en France et en Europe sur des bases quelconques; Fouché, de son côté, baissa les armes devant les conceptions politiques de Talleyrand, que nous verrons toujours à la hauteur des circonstances. Il fallut alors aviser aux moyens d'entretenir la paix entre les puissances du continent, pour qu'il fût possible d'espérer quelque réussite d'un plan qui dan-, ses résultats devenait essentiellement populaire. La marche que suivit M. de Talleyrand dans ses rapports avec M. de Vincent et moi, les différentes explications entre Fouché et moi que renferment mes dépêches, coïncidèrent avec le point de vue arrêté entre eux.

C'est à cette époque (peu après le retour de Napoléon de la campagne de Pologne) que les deux conjurés voulurent pénétrer 1 Empereur de la nécessité d'affermir le nouvel ordre de

choses par une succession directe à l'Empire. Fouché se chargea de faire arriver ce vœu à l'Empereur par la voix publique, nécessairement facile à guider en sa faveur. Il en parla lui-même à l'Impératrice ; M. de Talleyrand seconda toutes ses démarches; ils voulurent porter Joséphine à demander elle-même la séparation de son époux; elle déjoua tous les calculs, toutes les manœuvres de ses adversaires; son rôle fut facile en appelant à son secours la forte teinte de superstition qu'a effectivement l'Empereur ; — elle n'eut à lutter, d'ailleurs, que contre des projets dont le résultat devait être de fixer le génie d'un homme inquiet par tempérament, et par conséquent par goût. Madame la grande-duchesse de Berg fut mise du secret par les deux ministres, son influence sur son frère étant de toutes la plus forte ; c'est de cette époque que date entre les deux belles-sœurs un éloignement qui ne se comblera jamais

Le plan échoua, et nous arrivons à une ère nouvelle pour Napoléon, la France, l'Europe entière.

L'Empereur, absorbé par ses vues d envahissement sur l'Espagne, n'écouta plus aucune remontrance contre ce projet, aussi impolitique dans sa conception que ridicule et criminel dans ses moyens d'exécution. Guidé par son insatiable ambition, animé par les conseils perfides de Murât, qui ne visait à rien moins qu'à se voir appelé au trône de l'Espagne et des Indes, toutes ses mesures se dirigèrent désormais vers ce seul Lut. Induit en erreur par les agents du prince de la Paix, il crut l'expulsion des Bourbons facile*; elle eût offert moins de difficultés sans la révolution d'Arânjuez, qui mit le successeur au trône dans le contact le plus avantageux pour lui avec la nation; la force des armées françaises destinées à l'envahissement de l'Espagne ne fut calculée que sur l'échelle de la résistance qu'un gouvernement faible avait, depuis la paix de Bâie, opposée aux exigences de la France ; on se trompa ; le court règne de Ferdinand avait retrempé un peuple plein d'honneur et de volonté. Le grand-duc de Berg mitrailla ce peuple;

* On avait assuré à l'Empereur que la seule difficulté qu'il rencontrerait en Espafjne serait la mauvaise impression produite par son refus d'y réfjner en personne. (Note de P Auteur.)

l'expulsion, la destruction des armées françaises fut le résultat nécessaire de tant de fausses mesures *.

La conduite perfide de Napoléon envers le Roi Ferdinand retentit dans tous les coins de la France ; les défaites de l'armée fiançaise ne purent lui rester cachées. Les provinces du midi sont dans un tel contact avec celles du nord-est de l'Espagne, les rapports de peuple à peuple sont si intimes, que tous les soins, toute la vigilance de la police, la plus active qui jamais exista, n'eussent pu atteindre le but d'amortir l'impression défavorable au Chef de l'Etat que puisa la nation entière dans les nouvelles de chaque jour ; mais cette même police ne fut point active dans cette occasion.

Napoléon, en partie pour punir M. de Talleyrand de l'opposition qu'il avait mise à ses projets contre l'Espagne, en partie invité par la position centrale de Yalençay, établit les princes d'Espagne dans ce lieu, où ils vécurent aux frais du propriétaire jusqu'au jour où ils formèrent leur Maison. Ces circonstances ne sont qu'une des fausses mesures de plus qui rembrunirent dans les derniers temps l'étoile de Napoléon ; mais il serait difficile de préciser quelles peuvent être les suites de cette mesure.

M. de Talleyrand, appelé près de l'Empereur à Nantes, acquit par cette nouvelle marque de faveur une nouvelle sphère d'activité. Il revint à Paris, se déclara sans réserve protecteur du prince des Asturies**, et son opposition aux calculs passés et futurs de l'Empereur pour la conquête de l'Espagne grandit de plus en plus.

C'est à celte époque que les relations de ce ministre avec

* Napoléon était tellement dans l'erreur sur la résistance qu'il rencontrerait en E.s|i3|;ne, qu'il ne voulait dans le principe envoyer dans ce Royaume que la division de Dupont. [Note de C Auteur.')

** La Reine, mère de ce Prince, fit dire à M. de Talleyrand, peu de jours après son retour à Paris, qu'elle le plaignait d'avoir à supporter la |)résence de son fils, qui devait l'ennuyer beaucoup. M. de Tallevrand chaqjea le porteur du message de dire à la Reine : Que jusquà présent il ne s'était point ennuyé, <ju il irjnorait s'il s'ennuierait dans la suite, mais qu'il savait qu'il n'irait jamais se piostituer à Fontainebleau , lieu de séjour de Charles IV.

(Note de r Auteur.)

moi prirent une tournure entièrement différente. Déçu dans son espoir de tenir Napoléon dans des limites qu'aurait dû lui fixer le plus simple esprit de conservation personnelle ainsi que le vœu d'établir solidement sa dynastie et ses institutions, les plans de Talleyrand durent éprouver un revirement total, et ce revirement devait les rapprocher davantage de l'indépendance de l'Europe et par conséquent de la nôtre. Si je m'e.xplique ici sur les vues qui Tanimèrent plus que je n'ai pu le faire par mes dépêches, je ne saurais rien ajouter aux détails que renferment ces mêmes rapports sur la marche qu'il commença à développer et qu'il suivit jusqu'à l'époque du retour de Napoléon d'Erfurt.

Ce voyage, entrepris dans la vue explicite d'entraîner l'Empereur de Russie dans des mesures actives contre nous (vœu assez naturel de la part de Napoléon dans un moment où une grande partie de son armée était occupée au pied des Pyrénées, et où il désirait vouer à la conquête de l'Espagne le reste de ses troupes), offrit un point de vue tiès-différent à Talleyrand. Cet homme retors se fit nommer du voyage. Napoléon visait à faire succéder la brouille au froid qui depuis longtemps régnait entre nous et la Russie : Talleyrand, au contraire, cherchait à nous rapprocher de cette puissance. Ce dernier paraît avoir réussi dans son entreprise aux dépens de son antagoniste , car c'est ainsi que nous pouvons regarder dans ce moment les relations entre le Souverain de la France et son premier serviteur.

Un homme auquel depuis longtemps j'indiquais une place mémorable dans les fastes des derniers temps, le comte de Tolstoy (éloigné par le comte de Romanzow des conférences d'Erfurt et apipelé par Napoléon) , ne démentit pas son caractère dans une circonstance d'un intérêt immense pour le salut du monde. Cet ambassadeur, que de très-justes préjugés avaient toujours tenu éloigné de Talleyrand, mais qui visait au même but en portant Napoléon à l'admettre à sa suite, devait se rapprocher du premier à Erfurt. Cet événement, que je regardai d'avance comme un contrôle précieux des véritables intentions de Talleyrand, eut lieu. C'est l'ambassadeur

2iS RECL^EIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

de France en Russie qui fut clifirgé du rapprochement. C'est lui qui, en servant d intermédiaire dans cette importante occasion, nous fournit une preuve de la prétention que M. de Talleyrand m'énonça souvent, sur Tinfluence sans bornes qu'il exerce sur l'esprit de M. de Caulaincourt,

Talleyrand se présenta dès le premier jour de son arrivée chez l'Empereur Alexandre, et lui dit ces paroles mémorables : ■' n Sîre, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son Souverain ne l'est pas; le Souverain de la Russie est civilisé, et son peuple tie l'est pas; c'est donc au Souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français*. »

Le résultat des conférences que m'annonça M. de Talleyrand dès son retour à Paris, se résumait dans sa conviction : Que depuis la bataille d'Austerlilz les rapports d'Alexandre avec l'Autriche n'ont point été plus favorables . « // ne dépendra que de vous, me dit-il, et de votre ambassadeur à Pélersbourg, de renouer avec la Russie des relations aussi intimes que celles qui existèrent avant cette époque. C'est cette réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance de l'Europe; Caulaincourt, entièrement dévoué à mon point de vue politique, est instruit de manière à seconder toutes les démarches que fera M. le prince de Schwarzenberg . »

M. de Tolstov, que j'ai trouvé ici, m'a confirmé en plein ce que m'avait dit ^I. de Talleyrand. La conduite que tint Caulaincourt à Erfurt vis-à-vis de cet ambassadeur ne put lui laisser de doute sur l'étendue de son dévouement au vicegrand électeur. Vingt explications que j'eus avec ce dernier avant mon départ de Paris ne dévièrent jamais du point de vue suivant : Que l'intérêt de la France elle-même exige que les puissances en état de tenir tête à Napoléon se réunissent pour opposer une digue à son insatiable ambition; que la cause de Napoléon n'est plus celle de la France; que l'Europe enfin ne

* Il lui dit dans une nuire entrevue : u Le Rit in, l<<; Alpes, les Pyrenéet sont la conquête de la France; le reste est la conquête de l' Empereur ; la France n'y lient pas. » (^Notc de l'Auteur.)

peut être sauvée que par la plus intime réunion entre l'Autriche et la Russie.

Nous sommes donc enfin arrivés à une époque où des alliés semblent s'offrir à nous dans Tintérieur même de cet Empire; ces alliés ne sont pas de vils et bas intrigants; des hommes qui peuvent représenter la nation réclament notre appui ; cet appui est notre cause elle-même, notre cause tout entière, celle de la postérité!

Ce n'est certainement pas sans le plus sévère examen qu'il est possible d'entrer dans la solution de questions de la nature de celles que je viens de présenter. Mais ce qu'on nous demande doit nous servir à éclaircir la véritable position de M. de Talleyrand et de ses affidés. Les premiers moments du séjour de notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, ceux après mon retour à Paris, fixeront irrévocablement notre opinion. Mais il est indispensablement nécessaire, pour atteindre ce but, d'établir notre point de vue politique, d'être entièrement d'accord avec nous-mêmes et sur l'emploi de nos moyens.

Trois objets d'importance majeure occupent maintenant le tliéâtre politique de l'Europe :

Les victoires ou les défaites de Napoléon en Espagne;

La rupture avec l'Angleterre ou l'entrée en négociation avec elle ;

Le rapprochement entre la Russie et l'Autriche.

Le point de vue que j'établis sur des secours à attendre dans la marche politique des hommes influents en France ne peut qu'entrer dans notre calcul ; il ne doit pas lui rester étranger. Mais n'étant que favorable dans toutes les suppositions, je n'y appellerai l'attention de la Cour impériale que lorsqu'il s'agira d'agiter la question de l'époque à laquelle on mettrait en œuvre une marche qu'il est essentiel, avant tout, d'arrêter en principe. C'est alors qu'il sera infiniment important de ne jamais perdre de vue la nécessité de concilier le plus intimement possible notre marche à l'extérieur avec celle qu'on suivra à l'intérieur. Une fausse mesure de notre part annulerait d'un trait les intentions qui paraissent animer (juelques chefs de l'administration de l'État en France ; une marche

tergiversante lenr ôterait toute confiance. Si donc le salut de tous se réunit sur la nécessité d'asseoir sur des bases inébranlables non-seulement notre point de vue politique, mais aussi les moyens de l'exécuter, je crois avoir rempli un grand but en portant à la connaissance de Sa Majesté Impériale des données trop secrètes, trop importantes et trop compromettantes pour avoir pu être confiées même à un courrier.

Je joins au présent Mémoire un travail (n" 128) résumant quelques notions sur le séjour de M. de Romanzow à Paris, ainsi que mes idées sur nos relations actuelles et futures avec la Russie, — par lesquelles je n'ai pas cru devoir couper ce Mémoire.

L'ensemble de ces observations fixera, mieux que je ne puis l'exprimer, la différence immense entre la position des rapports intérieurs et extérieurs de l'Autriche dans les années 1805 et 1808, différence que nous devons à l'énergie qu'ont déployée pendant celte période les premières branches de l'administration de notre vaste Empire, et à la marche uniforme que Sa Majesté Impériale a suivie vis-à-vis de l'étranger.

128. La guerre d'Espagne, que dans mon Mémoire principal j'ai envisagée sous le point de vue moral, n'est pas moins importante à éclaircir dans ses rapports militaires.

J'admets que les forces françaises se sont réduites de moitié depuis l'insurrection en Espagne. Ce calcul n'est nullement exagéré.

Je crois que si en vingt occasions (souvent que trop décisives) on s'est trompé en calculant trop bas le nombre effectif des t'ombattants que les généraux français dirigèrent sui' tel ou tel point d'attaque, on ne s'est pas moins souvent trompé en sens inverse sur la force totale de l'armée nationale : erreurs fatales, en ce qu'elles nous firent mépriser les masses imposantes que des marches et des manœuvres aussi hardies que promptes placèrent en présence de nos armées, tout en nous effravant sur un état militaire national infiniment au-dessous de nos calculs.

La guerre contre l'Espagne nous divulgue un grand secret :

celui que Napoléon n'a qu'une armée, — sa grande armée. Cette grande armée, la même qu'avant la guerre de 1805 il organisa sur les côtes de la Manche *, qui combattit sous ses ordres dans les années 1805, 1806 et 1807, ne fut point affaiblie lors de la première expédition contre l'Espagne et le Portugal. On employa la majeure partie de la conscription de 1807 et de 1808 à la formation de nouveaux cadres dans l'intérieur de la France, auxquels les dépôts des régiments existants servirent de noyau. La conquête ou plutôt V occupation de la Presqu'île (car c'est à cela que l'Empereur crut que se bornerait cette opération) fut confiée à ces troupes de nouvelle levée. Les premiers revers des Français en Espagne peuvent en partie être attribués à la chétive formation de cette armée ; mais ces mêmes revers sont importants à observer, parce qu'ils prouvent que des milliers de conscrits français, livrés à eux-mêmes sans être soutenus par d'anciennes troupes de ligne, ne valent pas mieux que de nouvelles recrues de toute autre nation, qui ne seraient point amalgamées avec de vieux soldats.

Il serait difficile d'admettre que sur quatre-vingt-neuf mille hommes qui originairement passèrent les Pyrénées, il en restât encore vingt mille à l'ouverture de la campagne en novembre 1808. Une des pertes les plus sensibles que fit cette armée fut celle de la presque totalité de la garde impériale, qui au fur et à mesure fut envoyée grossir les forces françaises en Espagne.

Les fautes politiques, militaires et administratives commises par le Gouvernement français vis-à-vis des Espagnols ayant soulevé la nation entière. Napoléon se vit forcé d'appeler à son secours sa grande armée.

Les questions que je me propose d'étudier doivent être classées de la manière suivante :

* Cette armée fut créée par Napoléon sous le prétexte de la descente en Angleterre, opération à laquelle il ne songea jamais. Son véritable but était celui de nous faire la guerre. Napoléon, dans un de nos entretiens, me fit lui-même cet aven, qui ne m'étonna pas, ma conviction ayant toujours été qu'une opération aussi hasardée que douteuse au delà des mers n'a jamais été projetée sérieusement par lui. {Note de l'Auteur.)

1' Quelles sont les forces totales de la France et de ses alliés dans le moment actuel?

2° En déduisant de Tensemble de ces forces le nombre d'hommes employés à la conquête de l'Espagne, combien Napoléon peut-il nous opposer maintenant de forces effectives?

3° Quels sont les moyens de Napoléon pour entretenir la guerre à la fols contre l'Espagne et contre nous?

Ad prinnim. Je joins au présent Mémoire un aperçu sommaire des armées françaises, dans lequel j'admets leurs forces (telles qu'elles pouvaient être calculées d'après les cadres) au mois de juin dernier. J'ajoute à ce devis les deux nouvelles conscriptions, savoir : celle des réserves des quatre dernières, et celle de 1810. J'en défalque les pertes que les dernières années ont fait essuyer à l'armée depuis cette époque.

Ad secundum. En admettant que Napoléon emploie en ce moment deux cent mille hommes en Espagne, il disposerait d'une force de deux cent vingt-six mille hommes pour faire la guerre à l'Autriche et tenir les forces nécessaires dans les pays soumis à son influence directe.

Ad tertium. De quels moyens dispose l'Empereur des Français pour nourrir la guerre contre l'Espagne et contre nous? Cette question, d'une importance extrême dans tous nos calculs militaires, me paraît résolue par les dernières publications en France. On a promis aux réserves arriérées et non appelées par le dernier décret, que dans aucun cas elles ne pourront plus être mises en activité de service. On ne vit donc que sur anticipation, et une anticipation de deux ans offre déjà tant de considérations en sa défaveur, qu'il serait difficile d'admettre la possibilité qu'elle pût être étendue plus loin encore. Les conscrits de l'année 1810 ont dix-sept ans; il ne parait guère probable que, même dans un cas extrême, on voulût ou plutôt que l'on pût appeler sous les armes des enfants de quinze à seize ans pour les faire entrer bur-le-champ en campagne.

Le résumé du tableau militaire me parait être celui-ci : a. Napoléon peut nous combattre maintenant avec deux cent

six mille hommes, dont cent sept mille Français et quatrevingt-dix-neuf mille confédérés et alliés. b. Ses réserves ne peuvent dans la suite se composer que de

conscrits au-dessous de Tàge du service.

Mais j'admets ici la durée de la guerre en Espagne. Cette hypothèse me mène naturellement à quelques recherches sur la nature et les moyens d'alimenter cette guerre de part et d'autre.

Il est tout aussi difficile de calculer le peuple espagnol sur la mesure des autres nations européennes qu'il serait possible de calculer la guerre en Espagne sur les chances de celles que les armées françaises ont soutenues jusqu'à présent.

Si le caractère national ne s'est , depuis les temps les pl-us reculés, jamais démenti chez les Espagnols, plusieurs considérations sont particulières à la guerre actuelle. Elle est en même temps guerre nationale , religieuse et commerciale.

Elle est devenue nationale par la conduite que Napoléon a tenue vis-à-vis de la famille régnante et lors de la réunion de la junte à Bayonne.

Aucun peuple ne veut de maître m de joug étranger; toute réforme, quelque salutaire qu'elle puisse être, lui sera toujours odieuse si elle vient du dehors. Louis XIV, en plaçant son petit-fils sur le trône espagnol, ne perdit jamais de vue ce calcul important. Loin de commettre la faute d'imposer à la nation des lois forgées sous son autorité immédiate^ dictées sous l'influence étrangère, il poussa le scrupule jusqu'à ne pas vouloir faire accompagner le nouveau Roi par un seul Français. Beaucoup de fautes furent commises par la suite dans l'intérieur du Royaume ; des intrigants s'accrochèrent au crédit du Roi de France , et cette raison ne fut point étrangère au mouvement national qui imprima un caractère si particulier à la guerre de succession ; mais Louis XIV n'eût jamais consenti à signer une constitution pour la Presqu'île. Le génie de Napoléon , qui ne se borne pas à l'ambition militaire , mais qui le porte à vouloir être législateur univçrsel , lui a fait commettre des fautes qui, plus que le changement de dynastie même, ont influé sur la nation et l'ont placée dans la situation

OÙ nous la voyons. Si jamais guerre fut nationale , c'est la présente.

La certitude de la destruction des ordres religieux, du pillage des églises, d'une refonte totale du clergé le plus opulent de l'Eurojie, l'ont rendue religieuse. Tous les soins de TEmpereur d éclairer le peuple seront infructueux aussi longtemps que tous les moyens de communication avec ce même peuple se trouveront à la disposition du clergé * La position géographique de l'Espagne, ses immenses colonies séparées de la mère patrie aussi longtemps que cotte dernière faisait les plus généreux sacrifices en faveur du système français, et perdues définitivement le jour où elle se soumettrait de nouveau à ce système et à ses vainqueurs, donnent à la guerre actuelle le caractère commercial. Ainsi àox\c ., honneur , sentiment national, religion, intérêt pécuniaire et commercial, tous ces puissants motifs réunissant sous une même bannière dix millions d'hommes généreux, hardis, sobres, endurants. Napoléon a entamé une lutte d'un genre nouveau pour lui. L'Allemagne et ritalie l'avaient gâté. Composées de vingt peuples divers, il n'y trouva à désunir que ce qui jamais ne fut uni, h morceler ce qui depuis longtemps l'était. Telle aurait toujours été la différence essentielle entre la guerre au delà des Pyrénées et celle en deçà du Rhin et des Alpes; mais l'imprudente marche que lui et les exécuteurs de ses volontés suivirent dans cette affaire lui créa des obstacles nouveaux et d'un caractère infiniment grave.

Les calculs sur les opérations militaires sont si peu de mon ressort, que je ne m'y livre qu'avec infiniment de réserve. Mais comment se refuser à l'évidence que dans la lutte actuelle Napoléon trouvera des obstacles matériels à vaincre ? Dans la guerre de succession, on se convainquit que Turcnnc eût été embarrassé de faire la guerre en Espagne avec cmquante mille

* Le pavsan espaf^nol ne sacliant point lire, toutes les proclamations et adresses doivent lui être interprétées par le clergé, ou par des employés tout aussi intéressés au maintien de l'ancien ordre de choses.

(yotc de C Auteur.')

hommes. On y jette maintenant deux cent nulle hommes sur une seule et étroite lig^ne d'opération ; on avance dans un pays qui n'offre ni vivres ni fourrages. Les convois doivent filer sur la ligne d'opération même, sans pouvoir en dévier.

La position géographique de la Presqu'île force, d'un autre côté, l'Empereur à changer entièrement son système de guerre et d'attaque. Nous l'avons vu constamment partir d'une large base et agir concentriquement . Cette manœuvre, qui toujours l'a fait arriver sur le point qu'il visait en masses infiniment plus fortes que celles que l'ennemi pouvait lui opposer sur ce point ignoré, me paraît surtout nécessaire quand les armées avancent sans magasins et vivent sur de simples réquisitions. Il en est autrement dans la ^uerre actuelle. En admettant que toute la ligne des Pyrénées puisse lui servir de base d'opération , — base au moins très-inquiétée par les peuples les plus belliqueux et les plus résolus de la Presqu'île, — il doit renoncer à soumettre l'Espagne entière ou agir en lignes divergentes. Quelle peut être la ressource des réquisitions dans un pays où le voyageur ne trouve que ce qu'il porte avec lui, où le paysan ne cultive le champ que pour le plus stiict nécessaire de son ménage, où ce même ménage déserte ses foyers à l'approche de l'ennemi ?

Si le génie de Napoléon est incontestable, s'il est fécond, immense, les difficultés que je viens de relever superficiellement ne sont pas moins grandes, et la lutte qu'il a engagée de gaieté de cœur offre sous tous ces rapports assurément beaucoup d'intérêt à l'observateur militaire et politique.

Tous les hommes de divers bords et partis, essentiellement froids dans leurs calculs et impartiaux dans leurs jugements, se réunissent dans la conviction :

a. Que si, malgré toutes les difficultés qu'elle présente, la conquête de lEspagne est non-seulement possible, mais doit être le résultat nécessaire et définitif d'une lonp^ue lutte entre la France et l'Espagne, la soumission de la Presqu'île offre bien plus d'obstacles ;

b. Que même quant à la conquête, tout dépendra du genre de guerre qu'adopteront les Espagnols. Qu'en lui conser-

256 RECUEIL DE DOCUMENTS (mS-lSlS).

vaut un caractère irregulier, actif, de chicane, le caractère en un mot d une guerre civile et nationale, reml)arras de Napoléon peut se trouver au comble. Que si, au contraire, /si défense espagnole prend une marche régulière, la conquête lui sera infiniment facilitée*.

Une dernière question que je dois agiter encore, est de savoir si Napoléon peut abandonner l'Espagne dans le cas où il voudî-ait repoi'ter contre nous toutes ses forces ?

Cet abandon n'est pas dans le caractère de Napoléon. Nul doute qu'en dernier résultat, et comme chance unique de salut, il abandonnerait les mtéréts de son frère ; mais ces intérêts ne sont-ils pas les siens? Pourrait-il, dans les suppositions les plus heureuses pour lui, songci à faire refouler sur nous la totalité de ses forces? Ferdinand Vil, — car c'est lui seul qu il pourrait replacer sur le trône espagnol, — serat-il son ami sur, son allié, et par conséquent l'ennemi de l'Angleterre? Se privera-t-il des ressources que lui fournissent les colonies, pour attendre que Napoléon, après avoir fini sa lutte d'un autre côté, vienne le retrouver? Des propositions ne seraient-elles pas faites à Ferdinand VII, dans un moment

* Une question très-réelle et très-difficile à résoudre est celle des embarras qu'éprouvent les finances françaises par la durée de la guerre d'Espngne. Le fardeau de l'entretien, de la solde même des armées françaises, ayant pesé pendant les dernières années exclusivement sur réiran[;er, INapoléon a pu faire refluer dans les canaux de l'industrie intérieure les sommes énormes votées tous les ans pour le service militaire. Il était parvenu à créer un trésor de plus de deux cents millions, principalement composé de la solde arriérée des troupes, et qu'en partie on a dû leur payer lors du dernier passage des régiments par l'intérieur. (Plusieurs régiments avaient refusé de passer outre s'ils ne recevaient point d'à-compte.) Les sommes qui n'entraient point dans le trésor servaient au commerce et à faire vivre des milliers d'ouvriers sans travail.

La première campagne contre l'Espagne épuisa le trésor au point que Napoléon, au moment de son départ pour Rayonne à la fin d'octobre dernier, a emporté six millions appartenant à la Banque. Il a annoncé au peuple qu'il n'usnrait jamais ni d'emprunts ni de papier-monnaie ; il le prépara par des discours à de nouveaux impôts. Mais cette ressource est tellement illusoire, qu'il ne vit effectivement que d'einpruntf. L'inscription sur le grand-livre n'est qu'un emprunt, et un emprunt d'autant plus dangereuv pour l'intérrt national qu'il n'est soumis à aucun contrôle, et que ses opérations sont le secret de quelques employés, (iVo/e de F Auteur.")

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