ARRIVEE DE METTERNICH A PARIS
répondit TEnipereur; j'étais difficile à déloger de Vienne, mais vous auriez fait une meilleure paix ; vous m'avez envoyé de bien faibles négociateurs. »
L'Empereur me dit qu'il venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg qui lui prouvaient que son mariage y produisait une très-forte sensation. Je l'assurai que je n'en avais jamais douté, mais que je n'étais pas sans inquiétude sur les résultats de la position nouvelle des questions. Le comble de nos vœux est la paix et la tranquillité; il ne peut donc pas entrer dans nos vues que la Russie se compromette. — « Qu'entendez-vous par se compromettre? « me demanda l'Empereur, — « La Russie n'agit que par la peur, lui dis-je; elle craint la France, elle va craindre nos rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude elle va se remuer. » Il entra de là dans beaucoup de détails sur ses rapports avec la Russie, qui tous me confirment ce que je n'ai que trop de raison de craindre, que les choses en sont venues à un point où il faudra toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre Majesté Impériale pour éloigner une brouille. L'Empereur saisit cette occasion pour me parler du dernier séjour que fit ici M. de Romanzow*; il s'expliqua fortement sur le compte de ce ministre, qu'il taxe de manquer de jugement et de caractère, et de ne jamais sacrifier qu'à des chimères. Si je ne connaissais l'Empereur, j'aurais pu être étonné de lui entendre soutenir la thèse, si souvent défendue par moi et attaquée par lui, que c'est à la conduite faible du ministre russe que nous avons dû la dernière guerre.
L'Empereur me parla de la Prusse dans des termes très-peu ménagés. « Quel pays et quel gouvernement! » s'écria-t-il. — « S'ils sont à plaindre, lui dis-je, c'est sans contredit l'Empereur des Français seul qui peut les sauver ou les accabler; le premier me paraîtrait infiniment plus conforme aux intérêts de l'Europe entière et plus digne de Votre Majesté. » — «Mais à qui voulez-vous que l'on parle dans ce malheureux pays? il n'y a ni Souverain, ni peuple, ni ministère, ni argent. Je ne
• Voir Mission de Romanzow {n°^ 134-136). {^ole de l'Editeur.)
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veux pas écraser la Prusse, mais elle doit remplir les engagements qu'elle a pris. »
J 'entamai la question de la négociation avec l'Angleterre : je savais que des pourparlers fréquents avaient lieu entre les deux gouverncinenls, je le dis à rF>nq)c'rc'ur. Sa IMajcsté n'en disconvint j)as, mais me témoljina >a conviction (jue la paix ne serait possible qu'autant que lord Granville se trouverait à la tète du ministère britannique. Il croit lord Welleslcy peu propre à suivre une négociation, parce que les intérêts de l'Espagne et du Portugal sont devenus sa propre cause, et pour ainsi dire celle du nom de Welleslcy. Je soumis à l'Empereur ridée s'il ne serait pas dans l'ordre naturel des choses (jue l intervention de l'Autriche, la seule puissance de premier ordre entièrement étrangère à toutes les questions de législation maritime, et par conséquent la seule essentiellement neutre, fût réclamée dans une occasion aussi importante pour le salut du monde entier. L'Empereur n'objecta rien à mon idée, qu'il admit même comme tout à fait naturelle; « mais, ajouta-t-il, il ne faut pas songer à une négociation dans ce moment. Les ministres sont trop occupés de leurs propres affaires, et à se soutenir contre les attaques du parlement, pour qu avant quelques semaines, avant la fin de la session actuelle, il soit possible d'entamer sérieusement et avec quelque espoir fondé de réussite, une négociation quelconque. Nous en causerons alors, France et Autriche. »
Voilà, Sire, les lignes principales d'un tableau que j'ai d'autant moins cru devoir achever, que la négociation que j'entame maintenant avec le ministre des affaires étrangères peut seule éclaircir les questions, et les placer dans leur véritable jour.
La nuance principale qui m'a frappé dans le cours de mon long entretien, nuance qu'il n'est possible à personne qu à moi d'aj)[)récier dans son entier par les rapprochements que je suis à même de faire avec des époques antérieures, est celle iu sentiment momentanément tres-prononcé chez Napoléon •jue notre existence, loin d'être incompatible avec la sienne, doit lui servir d'égide.
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Cette bonne disposition me permettra peut-être, pendant le court séjour que je ferai ici, d'amener des résultats heureux pour la INIonarchie. J'éclaircirai beaucoup de questions, j'en placerai beaucoup d'autres comme elles doivent l'être; je communiquerai enfin àVotre Majesté Impériale plusieurs résultats importants et d'une utilité réelle,
Metternich à l'Empereur François. Paris, le ft avril 1810.
157. Le rapport que je prends la respectueuse liberté d'adresser à Votre Majesté Impériale par le présent courrier ne la met au fait que des points les plus importants de notre attitude actuelle. Ce n'est pas dans le moment où je tâche de réunir les éléments épars, de les faire servir de base à un édifice sur lequel puisse reposer notre existence, que je me permettrais de préjuger une question quelconque. J'ai toujours eu l'espoir que mon voyage à Paris serait d'une utilité réelle ; j'en ai la conviction maintenant.
Les nouvelles directes de Saint-Pétersbourg, arrivées ici avant-hier, prouvent que les esprits commencent à s y monter beaucoup. M. le comte de Romanzow, toujours hors de la ligne des véritables intérêts de son pays, paraît vouloir maintenant imprimer à la marche de sa Cour ce qui lui paraît du nerf. Elle avait proposé une convention relative aux affaires du grand-duché de Varsovie que l'Empereur des Français n'a pas ratifiée. Le Cabinet russe est inquiet de ce refus : l'inquiétude chez les faibles et les présomptueux prend souvent le caractère de larrogance etde la menace. C'est lace qui indubitablement arrivera à Saint-Pétersbourg, et, prévoyant le coup, j'ai cru devoir préparer et poser les questions vis-à-vis de Napoléon comme je l'ai fait : Votre Majesté Impériale daignera s'en convaincre par mon précédent très-humble rapport (n° 156). Notre manifeste est lâché; nous voulons paix et tranquillité; j'ai déclaré Votre Majesté Impériale l'apôtre de cette belle cause. Rien n'empêchera plus qu'elle ne tienne, en toute occasion, ce même langage tant à Paris qu'à Pétersbourg, etc., et Votre Majesté aura la gloire, en suivant une marche digne.
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droite et calme, d'être le modérateur des destinées do i'Kurope.
Le maréchal Kalckreulh arrive ici dans la journée*. Le Roi l'envoie complimenter rEmpercur sur son maria{}e : faible ressource dans la crise affreuse où il se trouve! Le sort de la Prusse est entre les mains de la Russie. Si elle se brouille avec la France, la Prusse sera la première victime de cet ordre de choses. Il ne me reste pas de doute que les démarches si franches et si loyales de Votre Majesté Impériale vis-à-vis du Cabinet de Rcrlin n'y aient produit le meilleur eflot.
L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris est maintenant celle de l'ambassadeur de Russie avant la dernière guerre. Toutes les attentions sont pour lui; le public français, suivant toujours les impulsions données par la Cour, met dans la circonstance présente une nuance qui n'existait pas auparavant; il a bien moins lair de suivre une impulsion étrangère que la sienne propre. Il règne un enthousiasme général, et qui augmente tous les jours dans toutes les classes du peuple. La cause de la paix et de l'ordre général, par conséquent celle de l'Autriche, s'est fait bien des alliés.
* Dans un rapport ultérieur daté du 15 mai, le comte de Metternich fait l'observation suivante : • Le maréchal Kalckreuth n'est, à quelques vagues promesses près, pas plus avancé encore que le lendcmnin de son arrivée. Il attend avec impatience le retour de l'Empereur, qui n'en décidera pas davantage sur SCS doléances. Ce négociateur prussien n'a d'csjioir et de conliance qu'en Votre Majesté Impériale et dans Ses bons offices, que je fais valoir ici autant que les circonstances le permettent. • ÇNote de l'Éditeur.)