ENTRETIEN DE METTERNICII AVEC NAPOLÉON
heures, et dans laquelle nous touchâmes à peu près èi toutes les questions générales et particulières possibles.
Je ne déroberai pas à Votre Majesté Impériale beaucoup de Ses moments précieux: pour Lui retracer les détails de notre entretien; je me bornerai à établir les points de vue les plus essentiels et ceux surtout qui sont développés jusqu'à l'évidence pour moi.
Nous sommes appelés à faire valoir nos bons offices entre le Saint-Siège et la France. L'Empereur désire que nous envoyions quelqu'un h Savone, et il ne me paraît pas éloigné <le s'arranger sur des bases quelconques, Rome exceptée. Je ne suis pas entré aussi avant dans la question que je l'eusse désiré, n'ayant pas encore le travail que m'a promis l'archevêque de Vienne, dont la connaissance préalable me parait infiniment nécessaire pour ne pas aventurer des points sur lesquels il serait difficile de revenir*.
J'ai tout lieu d'espérer que j'ouvrirai l'emprunt désiré par les finances de Votre Majesté Impériale **.
Je réglerai les relations commerciales. Je ne me permets pas encore de préjuger la question de Fiume ***.
L'Empereur, on ne peut pas plus flatté de l'honneur que lui a fait Votre Majesté en lui accordant la main de Sa fille, calculant les résultats heureux que cette union doit avoir pour lui sous tous les rapports, convaincu jusqu'au dernier moment que le consentement de Votre Majesté ne s'obtiendrait jamais, est dans les meilleures dispositions momentanées pour se rendre utile et agréable à l'Autriche. Il est peu de branches d'administration intérieure de nos Etats que nous n'ayons touchées dans notre conversation. Il en connaît tous les ressorts, et les apprécie tous à leur très-jusle valeur. Il rend complètement justice au caractère et au.x intentions de Votre Majesté Impériale. L'Empereur m'a parlé de deux projets
* Voir Metternlch médiateur entre Pie VII et Napoléon (n°s 158-164).
(Note de C Éditeur.) ** Voir l'Emprunt autrichien a Pariai (x\° 171). [Note de l'Editeur.) *** Voir Convention relative au commerce de transit, etc. (ii° 172).
(Note de l'Editeur.)
qu'il avait conçus pour nous ruiner, dans la supposition que nous eussions continué la guerre, et qu'elle eût été malheureuse. « J'avais tout prêts trois cents millions de billets de la Banque de Vienne, me dit-il ; je vous en inondais. Je garantissais d un autre côté la constitution hongroise. >» Je lui répondis que je ne voyais dans la première mesure qu'un moyen de nous mettre à l'aise, et de décharger la conscience de Votre Majesté sur la banqueroute, inévitable d'ailleurs dans la susdite supposition. Je l'assurai que je n'attachais pas plus de prix à la garantie de la constitution hongroise, mesure vaine en cas de succès de notre part, et n ajoutant rien à nos malheurs dans la chance contraire. L'Empereur se mit à rire et me dit : «Je vous remettrai les faux billets*, et je veux vous prouver qu'il faut que vous songiez à réformer la Hongrie, sans quoi vous ne serez jamais essentiellement forts. »
Je lui témoignai une grande envie d être mis en possession des billets, et que, quant à ses idées de réforme en Hongrie, nous partagions complètement son avis, mais que Votre Majesté ne voulant la chose qu avec les moyens de l'exécute}'. Elle ne suivrait jamais qu'une marche éclairée dans une circonstance aussi importante. Nous parlâmes de la dernière guerre. Plusieurs aveux très-intéressants échappèrent à l'Empereur : « J'étais perdu, me dit-il, si, à la reprise des hostilités au mois de septembre, vous me battiez. » Voyant qu'il en avait trop dit, il se reprit, et remplaça le mot perdu par celui de très-embarrassé. Je ne le lâchai pas et l'assurai que je m'en tenais à sa première phrase, et que cette conviction m'avait, de tout temps, donné beaucoup de force dans mon attitude à Altenburg. Je le remerciai personnellement de m'avoir refusé lors des négociations de Vienne, et l'assurai que jamais je n'y aurais fait la dernière paix. « Eh bien, m'interrompit-il, qu'auriez-vous fait? w — « Une paix bien plus conforme, lui dis-je, à notre force réelle et par conséquent bien meilleure, ou la guerre. » — «Vous auriez eu tort de me faire la guerre.
• Voir les Faux Billets de la Banque de Vienne [\\"^ 165-167).
{jS(jte de l'Edileur.)