RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE
dit rien non plus, mais ce sont les Suédois arrivés ici en dernier lieu qui me tourmentent. »
Je ne cachai pas à Sa Majesté que le choix, en admettant même l'unanimité la plus parfaite du Roi et de la nation, me paraissait infiniment plus une question française et russe que française et suédoise, et je lui demandai ce qu'il comptait faire. « Je laisserai faire la nation, me dit l'Empereur, et je ' ferai tout ce qu'elle voudra, sans influencer son opinion. Si les Suédois prennent pour Roi un maréchal, c'est pour reconquérir la Finlande; s'ils prennent le prince d'Augustenbourg, ils se vouent à la paix. Si un maréchal monte sur le trône de Suède, je me trouverai dans des complications naturelles avec la Russie, que je suis bien loin de chercher, mais que peutêtre je ne pourrai pas éviter. »
L'Empereur me congédia après une conversation de plus de deux heures, et voilà, Sire, la manière dont j'envisage les choses dans le grand moment de crise auquel nous touchons de près.
L'Empereur, le jour même où il gaiantit à l'Empereur Alexandre les Principautés, ne visait qu'à le gagner à ses intérêts, et agit d'après son impulsion ordinaire, qui le porte à placer toutes les puissances dans une attitude dépendante de lui et forcément inquiètes entre elles. La fin de la guerre entre la Russie et la Porte ne lui convient pas; la prolongation d'une brouille dans laquelle les Russes usaient de grands moyens, et qui, en nous présentant en perspective un résultat fâcheux pour nos intérêts, nous tenait également en suspens, devait lui convenir sous tous les rapports; et c'est dans ce sens qu'effectivement il souffla à la fois la discorde à Saint-Pétersbourg et à Gonstantinople. Mais le moment est arrivé où il va voir une armée russe, naguère occupée, se placer sur des points menaçants pour lui; il doit craindre qu'avec le sentiment de la force ne renaisse en Russie celui de l'indépendance ; il veut et doit donc vouloir mettre à profit les combinaisons du moment, pour nous attachera ses intérêts; et c'est dans cette considération si naturelle et si simple, dans cette considération qui se lie si intimement à la nature même des choses, que réside à mon
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avis Ja grande faute politique du Cabinet russe, faute que des acquisitions, sûres également en d'autres temps, ne sauraient compenser.
Nul doute que la Russie ne songe pas à des complications avec la France; elle ne peut pas vouloir en provoquer après la triste épreuve qu'elle a faite dans les campagnes de 180G et de 1807, sans compter les raisons qui ressortent du caractère connu de son Souverain; mais elle voudrait mettre à profit les résultats auxquels elle est arrivée. Jouir paisiblement d'immenses conquêtes, concentrer ses moyens militaires dans ses provinces les plus menacées par les tendances de l'esprit qui y règne, vivre en paix avec nous, cajoler la France, soutenir même les restes de l'Empire Ottoman pour ne pas évoquer des copartageants, — tel sera sans doute son système politique le plus prochain. Pourra-t-elle le mettre en pratique? Parviendra-t-elle à la jouissance paisible de conquêtes qui nous imposent une foule de privations, qui sapent jusque dans ses fondements la puissance ottomane, qui, en laissant l'Empire russe s'avancer dans tous les sens vers le centre de l'Europe, provoquent par la force même des circonstances mille complications? Je ne puis qu'en douter. Je trancherais la question si les affaires allaient mieux pour la France en Espagne et en Portugal. Jamais Napoléon n'eût souffert les résultats actuels de l'ouverlure de la campagne russe, sans un empêchement majeur qu il ne lui a pas été possible de vaincre jusqu'à présent. Mais, s'il ne peut pas s'opposer aussi activement qu'il le voudrait à ce qu'il regarde lui-même comme entièrement contraire à ses intérêts, il ne doit pas moins viser à laisser tout en suspens et à fatiguer les Russes par un état continuel d'inquiétude ; inquiétudes qui, à ce que je sais de source bien certaine, gagnent journellement plus d'intensité à Pétcrsbourg.
Mais quelle doit être notre conduite dans ce moment si important? Nous ne pouvons pas nous flatter de nager entre deux eaux, déjouer un rôle tout à fait neutre, dans des questions aussi importantes, entre deux puissances qui empiètent tour à tour, ou sur nos propriétés, ou sur nos intérêts. Nous sommes appelés à jouer un grand rôle; nous sommes, j'ose