‹ MémoiresChapitre 81 sur 121 · RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE

avec lui. Je me bornai à lui dire que depuis longtemps nous avions regardé les rapports d'amitié avec la France comme conformes à nos intérêts ; que ces mêmes intérêts se réunissaient sur la conservation de la Porte, comme d'un voisin tranquille et nullement inquiétant ; que nous étions les premiers appelés à regarder la possession de Tune des rives du Danube par les Russes comme très-préjudiciable, et que cette même perte devait nous faire regarder le retour de points commerciaux sur l'Adriatique comme infiniment plus précieux encore.

L'Empereur me dit : «Tout peut revenir; ces points-là sont des bouts de cheveux pour moi ; la Carniole même n'a point de valeur. « — Et il revint toujours à la phrase : « Oui, voilà l'alliance véritable entre nous, alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable; il n'existe pas encore d'alliance entre nous; une alliance de famille est assurément quelque chose, mais elle n'est pas tout. Romanzow, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, parce que, en me brouillant un jour avec 1 Impératrice, je me brouillei'ais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que l'Empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme ; qu'il ne se brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports; ainsi, une alliance de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout... »

Je m'accrochai à l'alliance de famille; je lui en développai tous les avantages, et ne touchai pas plus que les précédentes fois à la corde de rapports politiques plus intimes, convaincu de la nécessité de ne pas m'aventurer, et de le forcer à me développer lui-même ses idées. Je n'en saisis pas moins de nouveau cette occasion pour le supplier de terminer le plus vite possible mes affaires, afin que je pusse aller rejoindre Votre Majesté Impériale. « Les questions politiques deviennent trop importantes, lui dis-je, pour que le ministre ne soit pas près de son Maître. » L'Empereur me promit qu'il mettrait immédiatement la main à l'œuvre pour me faire partir.

366 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

Votre Majesté Impériale doit avoir été informée directement des détails des derniers événements de Suède.

Peu après la mort du Prince Royal, le Roi expédia ici un courrier à l'Empereur Napoléon, pour l'informer qu'il était résolu à proposer à la Diète le choix de son successeur dans la personne du prince Christian, frère du Prince Royal défunt. L'Empereur m'assura, en m'apprenant cette nouvelle, qu'il n'avait rien à dire contre ce choix, et qu'il l'approuvait comme le })arti le plus sage. « Le choix du fils de Gustave, me dit-il, eût été plus légitime, mais sa grande jeunesse présente do véritahles inconvénients. » Je n'en ai pas moins appris depuis que l'Empereur avait, sur une soi-disant invitation de la nation suédoise, songé à donner ce Royaume à un prince de sa fiimille. Il avait pensé au Roi de Naples, et, dans cette supposition, il donnait Naples à Jérôme et la Westphalie à Louis. Tous les membres de la famille ayant protesté contre la couronne de Suède, il songea à Berthier ou à Bernadotte. Voulant éclaircir directement cette question bizarre, je saisis le moment où nous parlions des affaires polonaises, pour lui dire que les Russes ne craignaient pas seulement le duché de Varsovie, mais qu'on avait à Pétersbourg des inquiétudes sur les rapports qui avaient l'air de s'établir entre lui, Napoléon, et la Suède. L'Empereur me répondit sans hésiter : « Les Suédois se jettent absolument à ma tète. Ils veulent maintenant fjue je leur donne un de mes maréchaux pour Roi. Ils me parlent de Berthier ou de Bernadotte. Berthier ne quittera jamais la France; mais Bernadotte, c'est autre chose. Ils désireraient un de mes parents; mais il y a un obstacle insurmontable, celui de la religion. Un maréchal n'y regarde pas de si près. Je vais vous montrer ma correspondance avec le Roi de Suède. » — Et il appela son secrétaire de cabinet, Meneval, pour lui demander ces papiers; après avoir fait des recherches, celui-ci vint nous dire que les pièces étaient entre les mains de Ghampagny.

Ne voyant pas les lettres, je demandai à l'Empereur si le Roi partageait le vœu de la nation. « Il ne m'en parle pas, me dit l'Empereur, ma correspondance de Copenhague ne m'en

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