CHAPITRE XI
Siège de Verue par le duc de Vendôme. — Retour de Fontainebleau par Sceaux. — Rouillé sans caractère près l'électeur de Bavière ; son caractère et ses emplois. — Progrès des mécontents. — Ragotzi élu prince de Transylvanie. — Des Alleurs. — Subsides. — La Bavière en proie à l'empereur.
— Trêves et Traarbach perdus. — Marlborough en diverses cours d'Allemagne.— Landau rendu au roi des Romains; Labanie, aveuglé dedans, récompensé. — Séparation des armées. — Coigny colonel général des dragons. — Abbé de Pomponne ambassadeur à Venise. — Puysieux; sa famille; son caractère. — Son adresse le fait chevalier de l'ordre. — Comte de Toulouse, de retour, résolu de perdre Pontchartrain , est arrêté par sa femme. — Caractère de Pontchartrain. — Suites funestes à l'Etat. — Mort de Caylus; caractère de sa femme. — Cercles. — Berwick de retour d'Espagne. — Mariage du marquis de Charostet de Mlle Brùlart, depuis duchesse de Luynes et dame d'honneur de la reme. — Mort de Mme de Gamaches.
— Mort du duc de Gesvres. — Mort du président Payen. — Bouiigneux et "Wartigny tués devant Verue. — Singularité arrivée à des masques de cire.
— Mort de la duchesse d'Aiguillon ; son caractère. — Marquis de Richelieu ; explication de sa prétention de succéder à la dignité d'Aiguillon, rejelée par le roi. — Denonville obtient permission de venir se justifier. — Marlborough passe en Angleterre avec Tallard et les principaux prisonniers. — Vdlars rappelé de Languedoc, où Berwick va commander.
M. de Vendôme s'opiniâtra à vouloir assiéger Verue; il dépêcha, à son ordinaire , un courrier pour mander qu'en y arrivant , le 14 octobre , il avoit emporté trois hauteurs que les ennemis avoient négligé de retrancher, d'où il les avoit chassés à la vue de M. de Savoie et de toute sa cour, qui avoient été obligés de se retirer à toutes jambes. Avec ces fanfaronnades il repaissoit le roi à l'appui de Mme de Maintenon par M. du Maine. Jamais siège si follement entrepris, peu qui aient tant coûté de temps , d'hommes et d'argent. Il influa encore sur la campagne suivante , qu'on ne put ouvrir à temps par le délabrement de l'armée. Le terrain étoit extrêmement mauvais, même dans la belle saison, et on alloit se trouver dans la mauvaise; et tandis que la place étoit attaquée d'un côté, elle étoit soutenue de l'autre par un camp retranché de
128 ROUILLÉ PRÈS l'Électeur de bavière. [1704]
l'autre côté de l'eau , qui rafraîchissoit la place tout à son aise de troupes et de tout , et inquiétoit continuellement notre armée. L'opiniâtreté et l'autorité que M. de Vendôme s'étoit acquise par son crédit remportèrent sur toute raison de guerre et sur le sentiment de toute son armée , qui à peine osa-t-elle témoigner ce qu'elle en pensoit , tant le peu d'officiers généraux , de ceux qui étoient le mieux avec le duc de Vendôme , furent mal reçus dans leurs courtes et modestes représentations. Outre ces difficultés, la subsistance de la cavalerie y étoit d'une difficulté extrême , tellement qu'il fallut, dès les premiers commencements, renvoyer presque tous les équipages de l'armée du côté d'Alexandrie, où M. de Vaudemont leur fit donner des quartiers et du fourrage , mais pour de l'argent, à un prix modique. On comprend ce que ce peut être pour tous les officiers généraux et particuliers qui font un grand siège sans investiture, vis-à-vis un camp ennemi séparé d'eux par la rivière, dans un très-mauvais terrain , sans équipages , et qui sont avec cela obligés de les nourrir hors de leur portée à leurs dépens. Ce fut avec cette bonne nouvelle que le roi partit de Fontainebleau, le 23 octobre, pour retourner à Versailles par Sceaux, où il séjourna un jour. Incontinent après, il envoya Rouillé sans caractère, résider à Bruxellees auprès de l'électeur de Bavière, avec vingt-quatre mille livres d'appointements. Il étoit président en la cour des aides, frère de Rouillé, qui avoit été directeur des finances et qui étoit conseiller d'État, et il étoit revenu, il y avoit deux ans, de Lisbonne, où il avoit été ambassadeur avec satisfaction. C'étoit un homme d'esprit, appliqué, capable, un peu timide . et que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers protégeoient fort. Il figurera dans la suite, et on le verra employé aux affaires les plus importantes et les plus secrètes, où il se conduisit toujours trèsiDien : il est donc bon dès ici de le connoître.
Les mécontents de Hongrie ne se laissèrent point abattre par le grand et inespéré succès de la bataille d'Hochstedt. Loin d'écouter les propositions que l'empereur leur fit faire, ils prirent Neutra. et Ragotzi fut élu prince de Transylvanie. Il en envoya donner part au Grand Seigneur, et lui ofi'rir pour sa protection le même tribut que payoient à la Porte son bisa'ieul et son grand-père en la même qualité. Ils se rendirent depuis maîtres d'Eperiez et de Cassovie , et de cent quarante pièces de canon qu'ils y trouvèrent ; il y avoit déjà du temps que des Alleurs étoit secrètement, de la part du roi, auprès de Ragotzi, à qui il donnoit trois mille pistoles par mois. 11 envoya, en ce temps-ci un officier de confiance à l'électeur de Bavière à Bruxelles, qui le renvoya au roi. Ragotzi vouloit quelque augmentation et moins de secret dans la protection du roi pour se donner plus de crédit et à son armée plus de confiance. La vérité étoit que personne ne doutoit en Europe qu'il ne fût soutenu par la France, quelque obscurément qu'elle le fît. Ils prirent bientôt après Neuhausel , et obligèrent ensuite le général Heister de se hâter de se retirer devant eux.
L'empereur cependant fit à l'électrice de Bavière des propositions si étranges qu'elle ne les voulut pas écouter. Les Impériaux trouvant plus de difficultés qu'ils ne pensoient à leur conquête , la cour de Vienne