‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 106 sur 370 · CERCLES · texte numérisé non relu

CERCLES

duchesse de Bourgogne, ne permit pas d'y penser depuis son arrivée jusqu'en ce temps-ci que le roi, toujours touché des cercles, la crut assez formée pour les tenir. 11 voulut donc que tous les mardis , qui est le jour que tous les ministres étrangers sont à Versailles, Mme la duchesse de Bourgogne dînât seule, servie par ses gentilshommes serrants; qu'il y eût, à son dîner, force dames assises et debout; et qu'ensuite elle tînt un cercle où Mme la duchesse d'Orléans , les princesses du sang et toutes les dames assises et debout se trouvassent avec tous les seigneurs de la cour. Cet ordre commença à s'exécuter de la sorte à la mi-novembre de cette année, et se continua quelque temps; mais la représentation sérieuse, et l'art d'entretenir et de faire entretenir un si grand monde , n'étoit pas le fait d'une princesse vive , timide en public , et encore bien jeune. Peu à peu elle en brûla et à la fin ils cessèrent sans qu'ils aient été rétablis depuis.

Le duc de Berwick avoit appris son rappel étant à la tête de son armée en présence des ennemis; il avoit continué à donner ses ordres sans la moindre émotion. Ils trouvèrent moyen de se retirer en lieu où ils ne purent être attaqués; alors Berwick rendit publique la nouvelle qui le regardoit, comme s'il n'eût pas été question de lui. Outre qu'il étoit froid et naturellement silencieux, fort maître de soi et grand courtisan , peut-être que , content d'avoir dépassé les lieutenants généraux par le commandement en chef d'une armée , il regretta peu un pays où il avoit trouvé tant de mécomptes et une cour si passionnée, où il n'y avoit de salut ni de résolution que par la reine, et par l'esprit absent de la princesse des Ursins. Tessé et lui se rencontrèrent arrivant à Madrid chacun de son côté. Ils conférèrent, et Berwick prit aussitôt congé et salua le roi à Versailles , le 3 décembre.

Le marquis de Gharost et les ducs, ses père et grand-père, vinrent dîner dans ma chambre à Marly, où il y avoit longtemps que je retournois, venant faire signer au roi le contrat de mariage du marquis de Gharost et de la fille , devenue héritière , de la duchesse de Ghoiseul , sœur de l'ancien évèque de Troyes Bouthillier retiré, de la maréchale de Glérembault , etc. , et de son premier mari Brûlart , mort premier président du parlement de Dijon. C'est elle que nous voyons remariée au duc deLuynes et dame d'honneur de la reine , lorsque la maréchale de Boufflers, qui l' avoit été malgré elle, remit cette place et se retira à Paris. La bonne femme Gamaches, veuve du chevalier de l'ordre, mère de Cayeux, qui alors prit le nom de Gamaches, mourut à plus de quatrevingts ans. Elle étoit fille et sœur des deux Brienne-Loménie , secrétaire d'État, et tante paternelle de sa belle-fille. G'étoit une femme aimable, de beaucoup d'esprit toute sa vie, fort du grand monde, et qui conserva sa tête , sa santé et des amis jusqu'à la fin. Elle avoit été amie intime de Mme de Longueville, depuis son dernier retour, et dans la plus étroite confiance de la princesse de Conti Martinozzi. J'ai ouï conter à mon père que toutes les semaines, à jour pris, elles venoient toutes les deux dîner chez sa première femme , la meilleure amie qu'eût la princesse de Conti, que mon père alloit ce jour-là dîner chez ses amis, et qu'elles dînoient toutes trois la clochette sur la table et passoient en-

[1704] BOULIGNEUX ET WARTIGNY TUÉS. 135

semble le reste du jour. Toutes deux alors étoient fort belles. J'en ai trouvé , à la Ferté, deux petits portraits en pied de ce temps-là en pendants d'oreilles les plus agréables du monde que j'ai conservés avec soin.

Enfin le vieux duc de Gesvres mourut aussi et délivra sa famille d'un cruel fléau. Il n'avoit songé qu'à ruiner ses enfants et y avoit parfaitement réussi. J'ai assez parlé de cette espèce de monstre pour n'avoir rien à y ajouter. Le duc de Tresmes avoit, depuis longtemps, la survivance de sa charge et de la capitainerie de Monceaux ; il eut le lendemain de cette mort le gouvernement de Paris.

Le président Payen, homme d'esprit, de bonne compagnie, et qui étoit assez parmi le grand monde et les gens de la cour, étant en ce temps-ci chez Armenonville à Rambouillet, qu'il vendit depuis au comte de Toulouse , sortit un moment avant souper hors la cour , apparemment pour quelque nécessité ; et comme il avoit de gros yeux sortants qui voyoient fort peu, il tomba dans le fossé, où on le trouva mort, la tète cassée sur la glace; il fut fort regretté. Le roi l'avoit chargé de gouverner les abbayes du grand prieur, et lui donnoit deux mille livres de pension. Il étoit vieux et point marié.

Bouligneux , lieutenant général , et Wartigny , maréchal de camp , furent tués devant Verue ; deux hommes d'une grande valeur , mais tout à fait singuliers. On avoit fait l'hiver précédent plusieurs masques de cire de personnes de la cour , au naturel , qui les portoient sous d'autres masques , en sorte qu'en se démasquant on y étoit trompé en prenant le second masque pour le visage , et c'en étoit un véritable tout différent dessous; on s'amusa fort à cette badinerie. Cet hiver-ci on voulut encore s'en divertir. La surprise fut grande lorsqu'on trouva tous ces masques naturels , frais et tels qu'on les avoit serrés après le carnaval, excepté ceux de Bouligneux et de Wartigny, qui, en conservant leur parfaite ressemblance , avoient la pâleur et le tiré de personnes qui viennent de mourir. Ils parurent de la sorte à un bal, et firent tant d'horreur qu'on essaya de les raccommoder avec du rouge, mais le rouge s'effaçoit dans l'instant, et le tiré ne se put rajuster. Cela m'a paru si extraordinaire que je l'ai cru digne d'être rapporté ; mais je m'en serois bien gardé aussi . si toute la cour n'avoit pas été comme moi témoin, et surprise extrêmement et plusieurs fois, de cette étrange singularité. A la fin on jeta ces deux masques.

Le 18 octobre mourut à Paris la duchesse d'Aiguillon, sœur du duc de Richelieu , qui ne fut jamais mariée. C'étoit une des plus extraordinaires personnes du monde , avec beaucoup d'esprit. Elle fut un mélange de vanité et d'humilité , de grand monde et de retraite , qui dura presque toute sa vie; elle se mit si mal dans ses affaires, qu'elle raccommoda depuis, qu'elle cessa d'avoir un carrosse et des chevaux. Elle auroit pu, quand elle vouloit sortir, se faire mener par quelqu'un ou se faire porter en chaise. Point du tout, elle alloit dans ces chaises à roue qu'on loue , qu'un homme traîne et qu'un petit garçon pousse par derrière, qu'elle prenoit au coin de la rue. En cet équipage, elle s'en alla voir Monsieur qui étoit au Palais-Royal, et dit à son traîneur d'entrer. Les gardes de la porte le repoussèrent; il eut beau dire ce

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