‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 105 sur 370 · RÉSOLU DE PERDRE PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

RÉSOLU DE PERDRE PONTCHARTRAIN

rine, pour la mettre hors d'état de revoir l'amiral à la mer. Il se le promit et se tint exactement parole ; cela ne fut que trop bien vérifié depuis par les faits , et que les débris de la marine ne l'appauvrirent pas. Le comte de Toulouse ne revit plus ni ports ni vaisseaux, et il ne sortit depuis que de très-foibles escadres, et le plus rarement qu'il se put. Pontchartrain eut l'impudence de s'en applaudir devant moi.

Au commencement de novembre, mourut, sur la frontière de Flandre, un homme qui fit plaisir à tous les siens : ce fut Caylus, frère de celui d'Espagne et de l'évêque d'Auxerre, cousin germain d'Harcourt, qui avoit épousé la fille de Vilette, lieutenant général des armées navales, cousin germain de Mme de Maintenon qui avoit toujours pris soin d'elle comme de sa propre nièce. Jamais un visage si spirituel, si touchant, si parlant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de créature plus séduisante. Mme de Maintenon l'aimoit à ne se pouvoir passer d'elle, au point de fermer les yeux sur une conduite que Mme de Montchevreuil avoit autrefois trop éclairée , et qui , n'étant pas devenue meilleure dans le fond , avoit encore des saillies trop publiques. Son mari, blasé, hébété depuis plusieurs années de vin et d'eau-de-vie, étoit tenu à servir, hiver et été , sur la frontière pour qu'il n'approchât ni de sa femme, ni de la cour. Lui aussi ne demandoit pas mieux, pourvu qu'il fût toujours ivre. Sa mort fut donc une délivrance dont sa femme et ses plus proches ne se contraignirent pas de la trouver telle. Mme de Maintenon se tint toujours dans la chambre de cette belle à son mariage à recevoir les visites, et la princesse d'Harcourt, servante à tout faire, chargée des honneurs à tout ce qui y venoit. Mme de Caylus s'échappoit tant qu'elle pouvoit chez Mme la Duchesse , où elle trouvoit à se divertir. Elle aimoit le jeu sans avoir de quoi le soutenir , encore mieux la table, où elle étoit charmante; elle excelloit dans l'art de contrefaire , et surpassoit les plus fameuses actrices à jouer des comédies; elle s'y surpassa à celles à'E.sther et à'Athalie devant le roi. Il ne la goûta pourtant jamais et fut toujours réservé, même sévère avec elle; cela surprenoit ^ affligeoit Mme de Maintenon. Je me suis étendu sur Mme de Caylus, qui, après de longs revers, fit enfin une sorte de personnage. Ce revers étoit arrivé; plusieurs imprudences en furent cause. Il y avoit trois ou quatre ans qu'elle étoit chassée de la cour et réduite à demeurer à Paris.

Le feu roi, qui n'aimoit la dignité que pour lui et qui aimoit la majesté de sa cour, regrettoit toujours celle des cercles de la reine sa mère, parmi lesquels il avoit été nourri et dont la splendeur finit avec elle. Il essaya de les soutenir chez la reine sa femme , dont la bêtise et l'étrange langage les éteignirent bientôt. Le roi , qui ne s'en pouvoit départir, les releva du temps de Mme la Dauphine, après la mort de la reine. Elle avoit l'esprit, la grâce, la dignité et la conversation très-propres à cette sorte de cour. Mais les incommodités de ses fréquentes grossesses, celles des longues suites de ses couches, la longue maladie qui dura depuis la dernière jusqu'à sa mort , les interrompirent bientôt. L'excessive jeunesse , pour ne pas dire l'enfance , de Mme la

Page 1