MARÉCHAUX NOMMÉS CHEVALIERS DE L*ORDRE
comme les évêques. Harcourt avoit le bâton pendant la cérémonie, parce que, au changement de quartier parmi les capitaines des gardes, celui qui sort garde le bâton jusqu'au sortir de la messe du roi , et à la porte de la chapelle le donne à celui qui le relève. Tandis que Puysieux prêtoit son serment, le roi se tourna par hasard, vit Harcourt vêtu de son justaucorps à brevet et fat choqué que ce qui l'approchoit là de si près ne fût pas chevalier de l'ordre. Cette fantaisie, qui ne lui avoit jamais pris et qui ne lui revint plus dans la suite , le frappa tellement pour lors et il le dit ensuite,, que dans le moment il voulut faire Harcourt: puis, songeant qu'il y en avoit d'autres à faire s'il faisoit celui-là, il rêva qui faire et qui laisser pendant le reste de la cérémonie. Enfin il s'arrêta aux maréchaux de France, parce que, les faisant tous, aucun d'eux n'auroit à se plaindre, et que, se bornant à ce petit nombre, cette borne n'excluoit personne personnellement. Il y auroit eu grandement à répondre à un raisonnement si faux.
Jamais les maréchaux de France n'avoient eu droit à l'ordre comme tels, et plusieurs ne l'ont jamais eu. Une dignité ou plutôt un office de la couronne purement militaire, tel qu'est celui-là, et qui est la récompense du mérite militaire, est donné sans égard à la naissance, et c'est pour la naissance que l'ordre a été institué. Alors même le cas en existoit. De neuf maréchaux de France qui n'avoient pas l'ordre, il y en avoit plus d'un qui n'étoit pas né pour cet honneur-là; et plus d'un aussi qui , ayant quelque noblesse , n'étoit pas fait pour porter l'ordre. En un mot. le roi le conçut et l'exécuta. En sortant de la chapelle, il fit dire de main en main aux chevaliers d'entrer dans son cabinet, au lieu de demeurer en haie dans sa chambre, €t qu'il vouloit tenir chapitre. Il le tint donc tout de suite en rentrant, et nomma en bloc les maréchaux de France, d'où M. de Lauzun dit que le roi, comme les grands capitaines, avoit pris son parti le cul sur la selle. C'est depuis cette promotion, d'après laquelle on s'est infatué de croire que le bâton donne l'ordre de droit, que M. le Duc étant premier ministre, et qui haïssoit les rangs et les dignités parce qu'il leur devoit ce qu'il ne vouloit devoir ni rendre à personne , tout confondre et que tout fût égal et peuple devant les princes du sang, fit les maréchaux de France en 1724, excepté ceux qu'il fit maréchaux de France le même jour, et ne fit point les ducs que ceux qu'il lui plut de faire, tandis qu'aucun d'eux, en âge et non en disgrâce marquée , n'avoit jamais été omis comme tels en pas une grande promotion, même par Louis XIV, qui les dépouilla et les avilit tant qu'il put toute sa vie, et qui publiquement, au chapitre de la promotion de 1688 , fit les excuses qu'on a vues sur les trois seules qu"il ne fit pas, et en voulut bien dire les raisons. Le cardinal Fleury , depuis son règne , a fait tous les maréchaux de France , quoiqu'il n'ait fait que de petites promotions de l'ordre; en sorte que le droit établi et suivi depuis l'institution de l'ordre en faveur de la première dignité du royaume (et qui, au contraire de l'office de maréchal de France, suppose tellement la grande naissance que les érections ont menti là-dessus quand la faveur déplacée y a élevé des gens du commun) a été pour ainsi dire aboli et transmis à un office de la couronne,
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qui ne suppose et qui souvent tombe sur des gens de peu ou d'aucune naissance . depuis que la fantaisie momentanée du feu roi a été prise pour une loi . parce qu'on Ta voulu de la sorte , tandis que lui-même a fait des maréchaux de France depuis , à qui il n'a jamais songé de donner l'ordre, et qui ne Font eu que longtemps après sa mort. Cela peut s'appeler un rare échange. Mais achevons tout de suite cette promotion du Saint-Esprit.
Ces maréchaux étoient le duc d'Harcourt , Cœuvres grand d'Espagne , Villars qui venoit d'être fait duc. Catinat, Vauban, qui s'appeloit Leprêtre, étoit de Nivernois; s'il étoit gentilhomme, c'étoit bien tout au plus. Il montra 'son frère aîné pour le premier qui ait servi de leur race, et qui avoit été seulement de l'arrière-ban de Nivernois, au retour duquel il mourut en 1G35. Rien donc de si court, de si nouveau, de si plat, de si mince. Voilà ce que les grandes et uniques parties militaires et de citoyen ne pouvoient couvrir dans un sujet d'ailleurs si digne du bâton, et de toutes les grâces que le seul mérite doit et peut acquérir. Rosen étoit de condition, on l'a vu par ce que j'en ai rapporté sur le témoignage de M. le prince de Conti , qui s'en informa fort en son voyage de Pologne ; mais je ne sais si c'étoit bien là de quoi faire un chevalier de l'ordre. Chamilly s'appeloit Bouton; il étoit de bonne noblesse de Bourgogne, dès avant 1400, chambellans des ducs de Bourgogne et baillis de Dole. Ces emplois ne se donnoient alors qu'à des gens distingués. Ce nom assez ridicule de Bouton le fit passer mal à propos pour peu de chose. Chàteaurenauld s'appeloit Rousselet , il étoit de Dauphiné. Il falloit que ce ne fût rien du tout, puisque euxmêmes ne montrèrent rien avant le bisaïeul du maréchal , intitulé seigneur de quelques petits fiefs ou rotures , mort en 1564, et qui dut son être et celui de ses enfants à la sœur du maréchal et du cardinal de Gondi qu'il épousa en 1533 , en décembre , c'est-à-dire du temps qu'Antoine de Gondi, son beau-père, étoit banquier à Lyon, et quelques mois avant que Catherine de Médicis y passât après son mariage , et qu'elle y prît Catherine de Pierrevive , sa belle-mère , à son service , qui devint sa favorite , sa confidente , la gouvernante de ses enfants , et qui fit la fortune des Gondi en France. Avec cela, le fils de Rousselet ne fut que le protégé des Gondi. gouverneur de leurs châteaux de Machecoul et de Belle-Ile, et rien de plus. Il acheta d'eux une terre en Bretagne, et Chàteaurenauld en Touraine. Le père n'ayant rien été , qui étoit le beau-frère , le fils ne pouvoit guère être mieux , et cela montre le cas que le maréchal de Retz , si puissant toute sa vie , et le cardinal son frère , faisoient de cette alliance et de leur propre neveu. Leur petit-neveu, père du maréchal, ne fut rien du tout, dont le frère aîné pour tout grade fut lieutenant de la maîtrise de camp du régiment des gardes. Cela est bien neuf, bien chétif . bien éloigné de l'ordre du Saint- Esprit. Pour le bâton. Chàteaurenauld l'avoit dignement mérité. Montrevel. tout au contraire, sans aucune sorte de mérite avec une grande naissance, étoit de plain-pied avec l'ordre , et d'une inégalité au bâton qui faisoit honte à le lui voir entre les mains. Harcourt, s'il étoit Harcourt, comme il le prétendoit, valoit au moins Montrevel pour la nais-
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sance. 11 étoit duc, et on a vu plus d'une fois ici quel personnage ce fut.
Catinat étoit arrière-petit-fils du lieutenant général de Mortagne au Perche, mort en 1584; c'étoient apparemment des manants de là autour, puisque c'est le premier qu'on connoisse. Son fils et son petit-fils furent conseillers au parlement; le petit-fils devint doyen de celte compagnie, et eut Saint-Gratien de sa femme , fille d'un autre conseiller au parlement. De ce mariage, quantité d'enfants, dont le maréchal de Catinat fut le cinquième fils. L'aîné fut conseiller au parlement, puis conseiller d'honneur en faveur de son frère, et laissa un fils aussi conseiller au parlement. Catinat apprit de bonne heure à Paris la promotion des maréchaux de France; il alla à Versailles, et fit demander au roi à lui parler dans son cabinet, qui l'y fit entrer au sortir de son dîner. Là il remercia le roi de l'honneur qu'il venoit de lui faire , et en même temps, lui dit qu'il ne pouvoit le tromper, et lui expliqua qu'il ne pouvoit faire de preuves; il étoit extrêmement mécontent et avec grande raison. Il étoit philosophe. Il s'accoutumoit de propos délibéré à la retraite. Cela se passa de sa part très-respectueusement, mais fort froidement, jusque-là qu'il y en eut qui crurent qu'il n'avoit pas été trop fâché de faire ce refus. Le roi le loua fort, mais sans le presser, comme il avoit fait en pareil cas à l'archevêque de Sens, Fortin de La Hoguette, et toute la cour, qui sut le jour même ce refus, y applaudit extrêmement. Au sortir du cabinet du roi, il s'en alla à Paris, et s'y déroba modestement à toutes les louanges. Ce fut donc le troisième , et tous trois du règne du roi, qui refusa l'ordre, faute de pouvoir faire ses preuves : le maréchal Fabert en 1661 , et ces deux-ci. Combien d'autres en auroient dû faire de même , sans parler des légers !
Venons maintenant au maréchal de Villars , le plus complètement et constamment heureux de tous les millions d'hommes nés sous le long règne de Louis XIV. On a vu ci-devant quel fut son père , sa fortune , son mérite , celui que Mme Scarron lui trouva , et que , devenue Mme de Mainlenon, elle n'oublia jamais. Il passoit pour être fils du greffier de Condrieu. Son père eut pourtant un régiment, peut-être de milice, et passa en 1636, pour sa prétendue noblesse. On sait assez comment se font ces recherches de noblesse : ceux qui en sont chargés ne sont pas de ce corps , et plus que très-ordinairement le haïssent et ne songent qu'à l'avilir. Ils dépêchent besogne, leurs secrétaires la défrichent, et font force nobles pour de l'argent; aussi est le proverbe : qu'ils en font plus qu'ils n'en défont.
La femme de ce grand-père du maréchal étoit Louvet , qui est le nom des Cauvisson . et ces Cauvisson ne sont pas grand'chose. Le père de celui-là eut, disent-ils, un guidon dans la compagnie de chevau-légers du sieur de Peyrand, c'est-à-dire d'une compagnie levée dans le pays par qui en voulut prendre la peine. On le donne encore pour avoir commandé à Montluel et à Condrieu, par commission de M. d'Alincourt, gouverneur de la province. Ce dernier eût été bien étonné , quelque fortune qu'il eût faite , s'il eût vu celle de son fil?. A quel excès l'eût-il dor.c été , s'il eût pu prévoir celle de la postérité d'un manant renforcé,