CARACTÈRE DU P. DE LA TOUR
p. de La Tour: que c'étoit un janséniste qui la perdoit; qu'il y avoil dnns Paris d'au'res personnes doctes et pieuses dont les sentiments n'etoient point suspects; qu'on lui laissoit le choix de tous ceux-là; que c'étoit pour son bien et pour son salut que cette complaisance étoit exigée d'elle; que c'étoit une obéissance qu'elle ne pouvoit refuser au roi: qu'elle étoit pauvre depuis la mort de son mari; enfin que si elle se conformoit de bonne grâce à cette volonté, sa pension de six mille livres seroit augmentée jusqu'à dix.
Mme de Caylus eut grand'pein? à se résoudre; la crainte d'être tourmentée prit sur elle plus que les promesses; elle quitta le P. de La Tour, prit un confesseur au gré de la cour, et bientôt ne fut plus la même; la prière l'ennuya, les bonnes œuvres la lassèrent, la solitude lui devint insupportable ; comme elle avoit conservé les mêmes agréments dans l'esprit, elle trouva aisément des sociétés plus amusantes, parmi lesquelles elle redevint bientôt tout ce qu'elle avoit été. Elle renoua avec le duc de Villeroy pour lequel elle avoit été chassée de la cour. On verra bientôt que cet inconvénient ne parut rien aux yeux du roi et de Mme de ]\Iaintenon. en comparaison de celui de se sanctifier sous la conduite d'un janséniste. Le P. de La Tour, qui excelloit par un esprit de sagesse, de conduite et de gouvernement, étoit guetté avec une application à laquelle rien n'échappoit, sans qu'il fît jamais un faux pas. Le roi qui , poussé par les jésuites et Saint-Sulpice, lui cherchoit noise de tout son cœur, s'eat plusieurs fois écrié avec dépit, mais avec admiration, sur la sagesse de cet homme, avouant que depuis fort longtemps qu'il l'épioit, il n'avoit jamais pu le trouver en faute. Sa conversation étoit gaie, souvent salée, amusante, mais sans sortir du caractère qu'il portoit. C'étoit un homme imposant et dans la plus grande considération; avec tout cela ses lumières le trompèrent à la fin, et on le verra dans la suite tomber dans un terrible panneau, où son autorité, croyant éviter un grand mal, entraîna le cardinal de Noailles et le chancelier d'Aguesseau, et eut de funestes suites. Le P. de La Tour fcloit gentilhomme de bon lieu, d'auprès d'Eu, et avoit été page de Mademoiselle.
Pavillon, neveu du célèbre évêque de Pamiers, si connu dans les afiaires du jansénisme et de la régale, mourut vieux à Paris, où il étoit de l'Académie des sciences et des inscriptions, assez pauvre et point marié. C'étoit un homme infirme, de beaucoup d'esprit et fort agréable , qui avoit toujours chez lui une compagnie choisie , mais excellente . où alloient même des gens considérables , un fort honnête homme , et (jiii fut fort regretté.
Livry eut en ce même temps quatre cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge, et le comte d'Évreux bientôt après une augmentation de cent mille livres du sien , qui étoit déjà de trois cent cinquante mille livres.
Le duc de Tresmes fut reçu en grande pompe à l'hôtel de ville, comme gouverneur de Paris; il y fut harangué par le prévôt des marchands, qui le traita toujours de monseigneur. M. de Montbazon et les gouverneurs de Paris qui l'avoient précédé, avoient eu ce traitement,
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qui s'étûit perdu ensuite. Le duc de Créqui le fit rétablir , et les ducs de Gesvres et de Tresmes en profitèrent. La ville lui donna le même jour un grand festin, où il mena quantité de gens de la cour et de Paris, qui furent placés, à la droite d'une table longue, dans trente fauteuils; vis-à-vis, sur trente chaises à dos, furent les échevins, les conseillers de ville et les conviés du prévôt des marchands, qui étoit seul avec le duc de Tresmes ; et à sa gauche , au haut bout de la table , dans deux fauteuils, le prévôt des marchands et tous les officiers de la ville en habit de cérémonie. On parla fort de la magnificence du repas , qui fut en poisson, parce que c'étoit un samedi 24 janvier. Le duc de Tresmes jeta de l'argent au peuple en entrant et en sortant de l'hôtel de ville.
Mme d'Alègre maria en ce même mois sa fille à Rupelmonde , Flamand et colonel dans les troupes d'Espagne , pendant que son mari étoit employé sur la frontière; elle s'en défit à bon marché, et le duc d'Albe en fit la noce. Elle donna son gendre pour un grand seigneur , et fort riche , à qui elle fit arborer un manteau ducal. Sa fille , rousse comme une vache, avec de l'esprit et de l'intrigue, mais avec un effronterie sans pareille, se fourra à la cour, où avec les sobriquets de la blonde, et de voque-à-tout parce qu'elle étoit de toutes les foires et marchés, elle s'initia dans beaucoup de choses, fort peu contrainte par la vertu et jouant le plus gros jeu du monde. Ancrée suffisamment, à ce qu'il lui sembla, non contente de son manteau ducal postiche, elle hasarda la housse sur sa chaise à porteurs. Le manteau, quoique nouvellement, c'est-à-dire depuis vingt ou vingt-cinq ans , se souffroit à plusieurs gens , qui n'en tiroient aucun avantage , mais pour la housse , personne n'avoit encore jamais osé en prendre sans droit. Celle-ci fit grand bruit, mais ne dura que vingt-quatre heures. Le roi la lui fit quitter avec une réprimande très-forte.
Le roi, lassé des lettres de Mme d'Alègre, qui tantôt pour Marly, tantôt pour une place de dame du palus, exaltoit sans cesse les grandeurs de son gendre, chargea Torcy de savoir par preuves qui étoit ce M. de Rupelmonde. Les inform>ations lui arrivèrent prouvées en bonne forme, qui démontrèrent que le père de ce gendre de Mme d'Alègre , après avoir travaillé de sa main aux forges de la véritable dame de Rupelmonde , en étoit devenu facteur, puis maître, s'y étoit enrichi, en avoit ruiné les possesseurs, et étoit devenu seigneur de leurs biens et de leurs terres en leur place. Torcy me l'a conté longtemps depuis en propres termes. Mais l'avis étoit venu trop tard , et avoit trouvé Mme de Rupelmonde admise à tout ce que le sont les femmes de qualité. Le roi ne voulut pas faire un éclat.
Jamais je ne vis homme si triste que ce Rupelmonde ni qui ressemblât plus à un garçon apothicaire. Je me souviens qu'un soir que nous étions à Marly, et qu'au sortir du cabinet du roi Mme la duchesse de Bourgogne s'étoit remise au lansquenet où étoit Mme de Rupelmonde qui y coupoit. un suisse du salon entra quelques pas et cria fort haut : a Madame Ripilmande , allez coucher; votre mari est au lit qui envoie vous demander. » L'éclat de rire fut universel. Le mari, en efiet. avoit en\oyé chcrclier ta femme, et le valet, comme un sot, avoit dit au suisse