‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 124 sur 370 · CARACTÈRE DE MADAIME DE RUPELMONDE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE MADAIME DE RUPELMONDE

la commission au lieu de demander à parler à Mme de Rupelmonde , et la faire appeler à la porte du salon. Elle ne vouloit point quitter le jeu , moitié honteuse , moitié effrontée ; mais Mme la duchesse de Bourgogne la fit sortir. Le mari fut tué bientôt après. Le deuil fini, la Rupelmonde intrigua plus que jamais, et à force d'audace et d'insolence, de commodités et d'amourettes , parvint longtemps depuis à être dame du palais de la reine à son mariage, et par une longue et publique habitude avec le comte depuis duc de Grammont , à faire le mariage de son fils unique avec sa fille rousse et cruellement laide, sans un sou de dot.

Les ducs d'Elbœuf, père et fils, gouverneurs de Picardie, avoient une dispute avec le maréchal et les ducs d'Aumont, gouverneurs de Boulogne et de Boulenois , qui étoit devenue fort aigre , et qui avoit été plus d'une fois sur le point de leur faire mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. M. d'Elbœuf disoit que Boulogne et le Boulenois étoient du gouvernement de Picardie, et le prouvoit , parce qu'il étoit en usage de présenter au roi les clefs de Boulogne quand il y étoit venu, et d'y donner l'ordre , M. d'Aumont présent ; mais il prétendoit de là mettre son attache aux provisions de gouverneur de Boulogne et du Boulenois, et c'est ce que MM. d'Aumont lui contestoient. Le roi enfin jugea cette affaire en ce temps-ci , et M. d'Aumont la gagna de toutes les voix du conseil de dépèches.

La Feuillade , arrivé au commencement de janvier, présenté par Chamillart , et reçu en conquérant , ne dédaigna pas de danser à Marly avec nous. Il avoit laissé sa petite armée en Savoie, dans les vallées voisines , et au blocus de Montméliant. Le voyage fut court et brillant; un mois après il travailla avec le roi et Chamillart chez Mme de Maintenon, comme les généraux d'armée , prit congé et s'en retourna. Il ne tarda pas à marcher à Nice et à Villefranche , et détacha Gévaudan pour s'emparer de Pignerol tout ouvert. Le marquis de Roye , lieutenant général des galères, les mena devant Villefranche avec des vaisseaux chargés de munitions; elle fut bientôt prise l'épée à la main. Il fut de là à Nice, où il ouvrit la tranchée le 17 mars, et cependant le château de Villefranche se rendit aux troupes qu'il y avoit laissées. Nice se rendit le 17 avril, et la garnison se relira au château qu'on ne songea pas à attaquer , entre lequel et la ville on fit une trêve indéfinie , à laquelle M. de Savoie consentit.

L'électrice de Brandebourg mourut au commencement de février. Elle étoit sœur du duc d'Hanovre, fait neuvième électeur, et qui depuis a succédé à la reine Anne à la couronne d'Angleterre. Cette princesse mérite d'être remarquée pour n'avoir jamais approuvé que l'électeur son mari prît le titre de roi de Prusse. On n'en prit point le deuil, parce qu'il n'y avoit point de parenté avec le roi.

Villars , après avoir travaillé avec le roi , prit congé de lui les premiers jours de février. Il revint un mois après; il avoit été faire un tour sur la Moselle ; quinze jours après il s'en alla à Metz en attendant qu'il pût assembler son armée.

Marsin arriva d'Alsace, et Arco de Flandre pour y retourner bientôt.

Courtebonne , lieutenant général , mourut. Il étoit excellent officier

[1705] MORT DE l'ÉVÊQUE DU MANS. 159

et gouverneur d'Hesdin , frère de la femme de Breteuil , conseiller d'État , mère de Breteuil que nous verrons deux fois secrétaire d'État de la guerre. Le roi se servit de ce gouvernement pour faire plaisir à Mme de Maintenon. Elle trayoit d'ordinaire une demoiselle ou deux de Saint-Cyr des plus prêtes à en sortir, pour se les attacher , écrire ses lettres et la suivre partout. Le roi, qui les voyoit là sans cesse, prenoit souvent de la bonté pour elles et les marioit. Mlle d'Osmont se trouva dans ce caslà, avec plus d'esprit et d'agrément que la plupart des autres. On lui trouva un parti , d'Avrincourt , qui avoit quelque peu servi de colonel de dragons en Italie. Il avoit du bien en Artois; Hesdin lui convenoit, il en donna vingt-cinq mille écus aux enfants de Courtebonne , et on lui donna cent mille livres sur l'hôtel de ville. Ce fut un homme d'esprit et adroit qui, au lieu de se laisser étranger et sa femme , sut plaire et en tirer les meilleurs partis, moyennant quoi il s'enrichit extrêmement, et trouva moyen , même longtemps depuis la mort du roi , d'avoir un régiment royal de cavalerie , et son gouvernement pour son fils. Mme la duchesse de Bourgogne s'amusa fort de cette noce, et donna la chemise pour se divertir et faire sa cour à Mme de Maintenon.

Il mourut en même temps un autre homme qui avoit fait bien des manèges en sa vie , qui avoit succédé à l'archevêque d'Aix dans la charge de premier aumônier de Monsieur : c'étoit Tressan , qui ne put aller plus loin que l'évêché du Mans, et qui enfin, de guerre lasse, s'y confina et vendit sa charge à l'abbé de Grancey.

Gela me fait souvenir d'une tracasserie qui arriva lors entre M. et Mme la duchesse d'Orléans. Saint-Pierre, qui avoit beaucoup d'esprit et de l'intrigue, et qui, très-bon marin, avoit été cassé pour n'avoir pas voulu prendre du petit Renault les leçons publiques de marine que le roi avoit ordonnées, avoit amené sa femme de Brest, plus intrigante encore que lui et fort vive. Elle avoit été jolie quoique jeune encore, et avoit été fort sur le trottoir à Brest, d'où elle étoit. Je ne sais qui la produisit à Mme la duchesse d'Orléans. Elle devint sa favorite, s'établit partout à sa suite, quoique sans emploi chez elle, et vécut comme à Brest. Elle avoit de l'esprit, de la gaieté, de la douceur. Elle plut et s'insinua fort avec le monde sous la protection de la princesse.

Saint-Pierre étoit un homme froid, se piquant de lecture, de philoso- 1 hie et de sagesse. A la dévotion près , et dans le bas étage , c'étoit un ménage tout comme celui de M. et de Mme d'O , de chez qui aussi ils ne bougeoient. M. le duc d'Orléans n'en faisoit pas grand cas, et ne trouvoit ni l'importance du mari à son gré, ni le fringant et le petit état de la femme propre à figurer favorite de Mme la duchesse d'Orléans. Ils vouloient une place à se fourrer, à quelque prix que ce fût, qui leur donnât quelque consistance. Liscoët mourut qui avoit les Suisses de M. le duc d'Orléans, et la place est lucrative. Saint-Pierre et sa femme se mirent après. Mme la duchesse d'Orléans prétendit que M. le duc d'Orléans la lui avoit promise. Nancré . qui étoit Dreux comme le gendre de Chamillart, étoit un garçon de beaucoup d'esprit, d'agrément et fort orné; il avoit quitté le service, lassé d'être lieutenant-colonel, où il avoit percé par ancienneté. Son père étoit mort lieutenant général et

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