‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 13 sur 370 · RUPTURE AVEC LE DUC DE SAVOIE · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC LE DUC DE SAVOIE

plus M. de Vendôme, qui arrivoit et s'en étoit allé aux eaux, comme je crois l'avoir déjà marqué. Vendôme de retour avec ses troupes , fort harassées par la vigilance de l'ennemi dans toute cette longue traversée , il fut question de prendre des mesures contre les perfides intentions d'un allié qui s'étoit laissé débaucher. On fut quelque temps à les résoudre , puis à les arranger , et elles le furent avec tant de secret et de justesse , qu'en un même instant toutes les troupes auxiliaires de Savoie furent désarmées et arrêtées par notre armée. Il devoit y avoir cinq mille hommes , mais il en avoit peu à peu fait déserter la moitié , et on s'assura de même de ce qu'il y en avoit dans les hôpitaux.

Le courrier qui apporta la nouvelle de cette expédition arriva le 5 octobre à Fontainebleau. Torcy fut l'apràs-dînée chez l'ambassadeur de Savoie. On peut juger de l'éclat de cette action par toute TEurope, qu'on ne rendit publique à la cour que deux jours après. Le lendemain, l'ambassadeur, de qui Torcy avoit pris la parole qu'il ne sortiroit point du royaume , par rapport à la sûreté de Phélypeaux , reçut un courrier de son maître , qui lui mandoit qu'il alloit assembler son conseil sur la nouvelle qu'il recevoit de l'arrêt de ses troupes. Il fit prendre en même temps à Chambéry deux mille cinq cents fusils , qu'on envoyoit à l'armée d'Italie, et arrêter tous les courriers de France, et tous les François qui se trouvèrent partout dans ses États. En même temps Vaudemont, qui ne vouloit qu'éviter l'embarras du spectacle de quelque part qu'il vînt, ne fut que peu de jours aux eaux, où apprenant la bombe crevée et de notre part, dépêcha un courrier au roi, pour lui mander qu'à cette nouvelle il quittoit tout , et s'en alloit trouver Vendôme à Pavie, et retourner de là à son armée, qui étoit sur la Secchia. On en fut encore la dupe, et ce double artifice lui réussit fort bien malgré toutes les assurances qu'il n'avoit cessé de donner de la fidélité certaine du duc de Savoie. Bientôt après il en renvoya un autre pour témoigner son zèle, par lequel il manda que M. de Savoie faisoit toutes les démarches d'un prince qui se prépare à la guerre. On le savoit bien sans lui. Cependant Montendre apporta la défaite par M. de Vendôme, le 28 octobre , de deux mille chevaux que Staremberg envoyoit à M. de Savoie, où il n'y eut que vingt hommes de tués de notre parti. Sur l'avis que Phélypeaux et l'ambassadeur d'Espagne à Turin étoient fort resserrés , sans aucune communication entre eux ni avec personne , et un corps de garde posé devant leurs maisons, du Libois, gentilhomme ordinaire . eut ordre de se rendre chez l'ambassadeur de Savoie , d'y loger et de l'accompagner partout. Cet usage en cas de rupture est ordinaire, même à l'égard des nonces. Ce sont d'honnêtes espions et à découvert , à qui la chambre de l'ambassadeur ne peut être fermée pour voir et rendre compte de tout ce qu'il fait et se passe chez lui, mangeant avec lui, et ne le quittant presque point de vue. Quelque incommode, pour ne pas dire insupportable, que soit une telle compagnie, Phélypeaux n'en fut pas quitte à si bon marché. C'étoit un homme d'infiniment d'esprit et de lecture , éloquent naturellement et avec grâce , la parole fort à la main -, extrêmement haut et piquant , qui essuya des barbaries étranges, qui souffrit toutes sortes de manquements et d'tx-

Page 1