‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 14 sur 370 · SIEGE DE LANDAU · texte numérisé non relu

SIEGE DE LANDAU

trémités jusque dans sa nourriture, et qui fut menacé plus d'une fois du cachot et de la tête. Il ne se déconcerta jamais , et désola M. de Savoie par sa fermeté, son égalité et la hauteur de ses réponses, de ses mépris, de ses railleries. Ce qu'il a écrit en forme de relation de cette espèce de prison est un morceau également curieux, instructif et amusant. Tessé partit de Fontainebleau pour aller commander en Dauphiné, entrer en Savoie, et commencer ce surcroît de guerre.

Cependant Tallard avoit formé le siège de Landau. L'armée du comte de Stirum étoit détraite par la bataille d'Hochstedt. Celle du prince Louis, mal payée et délabrée, observoit de loin l'électeur, et il n'y avoit rien au deçà du Rhin qui pût mettre obstacle à l'entreprise. Marsin fit l'investiture, et la tranchée fut ouverte le 18 octobre. Il eût été heureux que la mésintelligence n'eût pas -troublé tout ce qu'il se pouvoit faire sur le Danube, et au delà, où il n'y avoit plus d'armées en état de s'opposer à rien de ce que l'électeur eût voulu entreprendre. Il étoit en état de porter la guerre dans les pays héréditaires et de profiter du dénûment de l'empereur, qui de Vienne, voyoit le fer et les feux que Ragotzi portoit dans son voisinage. Mais une guerre intestine tourmentoit plus l'électeur que ses prospérités ne lui donnoient de joie. Villars, continuant à suivre ses projets pour sa fortune particulière, ne cessoit de traverser ce prince en tout, de lui refuser ses secours pour toutes entreprises qui ne cadroient pas avec les siennes pour s'enrichir, et de le rendre suspect au roi d'abandonner ses intérêts. Les choses en vinrent au point que Villars cessa d'aller chez l'électeur, hors pour des raisons très-rares et indispensables, et d'en user avec lui par ses défiances affectées et ses hauteurs à ne pouvoir plus être supporté. En cette situation, l'électeur assembla chez lui les principaux officiers de l'armée , et en leur présence interpella Villars de lui déclarer s'il agissoit avec lui comme il faisoit par ordre du roi ou de soi-même; le maréchal n'eut pas le mot à répondre, et cette démarche, qui mit les choses au net , acheva aussi de le rendre fort odieux. 11 l'étoit déjà par ses incroyables rapines et par toute sa conduite avec les troupes, tandis que l'électeur étoit adoré de tous. De part et d'autre les courriers marchèrent. Villars, ses coffres remplis et sa femme absente, ne désiroit rien plus que de sortir d'une si triste situation; et l'électeur demandoit formellement d'être délivré d'un homme qui lui manquoit à tout avec audace, qui barroit ses projets les plus certains , et qui tête levée ne sembloit être venu en son pays que pour le mettre à la plus forte contribution à son profit particulier. Le roi enfin , voyant combien il y avoit peu d'apparence de laisser plus longtemps ces deux hommes ensemble, se détermina à leur donner satisfaction en les séparant, et à faire maréchal de France celui qu'il enverroit à la place de Villars, aucun de ceux qui l'étoient déjà n'y paroissant propre. C'en étoit moins la raison que le prétexte.

Chamillart , avant sa dernière grande fortune , l' avoit commencée par l'intendance de Rouen que son père avoit aussi eue. Ils y étoient devenus amis intimes des Matignon , au point que le comte de Matignon , père , longues années depuis , du duc de Valentinois , lui quitta pour

18 coigny; son nom; sa fortune. [1703]

rien la mouvance d'une terre qu'il avoit relevant de Thorigny , ce qui enrichit depuis Matignon sous son ministère, fit son frère maréchal de France et son fils duc et pair et gendre de M. de Monaco dans les suites. Les Matignon avoient marié leurs sœurs comme ils avoient pu. Ils étoient cinq frères et force filles, dont ils cloîtrèrent la plupart, et firent deux frères d'Église : l'un évêque de Lisieux après son oncle paternel ; l'autre de Condom , fort homme de bien , mais rien au delà. L'aîné n'eut que deux filles dont il donna l'aînée à son frère , l'autre à Seignelay, qui se remaria au comte de Marsan, et le dernier frère, qu'on appeloit Gacé, nous le verrons maréchal de France. Les deux soeurs, l'une jolie et bien faite épousa un du Breuil , gentilhomme breton , qui portoit le nom de Nevet , dont elle ne laissa point d'enfants ; l'autre, Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui.

Coigny étoit fils d'un de ces petits juges de basse Normandie, qui s'appeloit Guillot, et qui, fils d'un manant, avoit pris une de ces petites charges pour se délivrer de la taille après s'être fort enrichi. L'épée avoit achevé de le décrasser. Il regarda comme sa fortune d'épouser la sœur des Matignon pour rien, et avec de belles terres, le gouvernement et le bailliage de Caen qu'il acheta, se fit tout un autre homme. Il se trouva bon officier et devint lieutenant général. Son union avec ses beaux-frères étoit intime , il les regardoit avec grand respect , et eux l'aimoient fort et leur sœur qui logeoit chez eux et qui étoit une femme de mérite. Coigny, fatigué de son nom de Guillot, et qui avoit acheté en basse Normandie la belle terre de Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison, ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre le nom, et la facilité de l'obtenir, personne n'en étant plus en droit de s'y opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son nom de Guillot en celui de Franquetot qu'il fit enregistrer au parlement de Rouen , et consacra ainsi ce changement à la postérité la plus reculée. Mais on craint moins les fureteurs de registres que le gros du monde qui se met à rire de Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour bons, parce que les véritables l'étoient, et qu'il ignore si on s'est enté dessus avec du parchemin et de la cire. Coigny donc , devenu Franquetot et dans les premiers grades militaires , partagea avec les Matignon , ses beaux-frères , la faveur de Chamillart. Il étoit lors en Flandre , où le ministre de la guerre lui procuroit de petits corps séparés. C'étoit lui qu'il vouloit glisser en la place de Villars, et par là le faire maréchal de France. 11 lui manda donc sa destination, et comme le bâton ne devoit être déclaré qu'en Bavière, même à celui qui lui étoit destiné , Chamillart n'osa lui en révéler le secret ; mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans l'amertume de son cœur, il lui mit tellement le doigt sur la lettre, que, hors lui déclarer la chose , il ne pouvoit s'en expliquer avec lui plus clairement. Coigny , qui étoit fort court, n'entendit rien à ce langage. Il se trouvoit bien où il étoit. D'aller en Bavière lui parut la Chine; il refusa absolument, et mit son protecteur au désespoir , et lui-même peu après , quand il sut ce qui lui étoit destiné.

On se tourna à Marsin , auquel arriva un courrier devant Landau ,

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