‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 130 sur 370 · J AMELOT AMBASSADEUR EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

J AMELOT AMBASSADEUR EN ESPAGNE

du nom duquel elle agiroit avec toute autorité en Espagne et toute confiance de ce pays-ci. Il étoit bien avec le roi et avec Mme de Maintenon, à portée de recevoir d'elle des ordres et des impressions particulières qui le retiendroient du côté des ministres. Elle s'arrêta donc à lui , et le fit choisir . avec ordre très-exprès de n'agir que de concert avec elle , et , pour trancher le mot, sous elle. La déclaration suivit de près la résolution prise. Amelot eut plusieurs entretiens longs et près à près avec Mme des Ursins; il reçut immédiatement du roi des ordres particuliers, plus encore de Mme de Maintenon. Dès que la nouvelle en fat arrivée en Espagne, le duc de Grammont fut traité avec plus de ménagement, et fut fait chevalier de la Toison , suivant l'engagement que Mme des Ursins en avoit bien voulu prendre.

Elle obtint une autre chose bien plus difficile, parce que le roi s'étoit peu à peu laissé aller à la résolution de ne lui rien refuser. Ce fut le retour d'Orry en Espagne , sous prétexte de la grande connoissance qu'il avoit des finances de ce pays-là , et des lumières qu'Amelot ne pouvoit tirer de personne plus sûrement, ni avec plus d'étendue et de détail que de lui sur ces matières. On se persuada que , sous les yeux d'Amelot, il ne pourroit plus retomber dans les manquements qui, avec ses mensonges, avoient fait son crime, il fut donc effacé. Amelot partit sur la fin d'avril , et Orry incontinent après, c'est-à-dire un mois après la déclaration de son ambassade. Mme des Ursins obtint encore d'emmener en Espagne le chevalier Bourg, avec caractère public d'envoyé du roi d'Angleterre, et six mille livres d'appointements payées par le roi. C'étoit un gentilhomme irlandois , catholique, qui, faute de pain, s'étoit intrigué à Rome et fourré chez le cardinal de Bouillon, qui alors étoit ami intime de Mme des Ursins.

Bourg étoit un homme de beaucoup d'esprit, entièrement tourné à l'intrigue, homme d'honneur pourtant, et malade de politique et de raisonnement. Le cardinal de Bouillon, qui l'avoit trouvé propre à beaucoup de choses secrètes , l'y avoit fort employé. Il avoit fait sa cour à Mme des Ursins, qui l'avoit goûté. Il y eut je ne sais quelle petite obscure négociation sur le cérémonial entre les cardinaux et les petits princes d"Italie. Le cardinal de Bouillon fit envoyer Bourg vers eux avec une lettre de créance du sacré collège. Il s'élevoit aisément et avoit besoin d'être contenu. Il réussit, fut connu et caressé de plusieurs cardinaux. L'état de domestique du cardinal de Bouillon commença à lui peser , il s'en retira avec ses bonnes grâces et une pension. Fatigué dans les suites de ne trouver point d'emploi à Rome , il revint en France , s'y maria à une fille de Varenne , que nous avons vu ôter du commandement de Metz, et bientôt ;près s'en alla vivre à Montpellier. Voyant le règne de Mme des Ursins en Espagne, il alla Ty trouver et en fut trèsbien reçu. Elle s'en servit en beaucoup de choses, et lui donna un accès fort libre auprès du roi et de la reine d'Espagne. Il eut lieu de nager là en grande eau. Il aimoit les affaires et l'intrigue. Il l'entendoit bien, et, avec l'esprit difius et quelquefois confus, il étoit fort instruit des intérêts des princes, et passoit sa vie en projets. Avec tout cela et ses besoins, rien ne l'empêclioit de dire la vérité à bout portant aux tètes

166 bourg; son caractère. [1705]

principales, à Orry , à Mme des Ursins, à la reine d'Espagne et dans les suites au roi et à l'autre reine sa femme , à Albéroni , aux ministres les plus autorisés , qui tous l'admirent dans leur familiarité , s'en servirent au dedans, le consultèrent et reslimèrent, mais le craignirent assez pour ne lui jamais donner d'emploi ., ni de subsistance que fort courte. Je l'ai fort vu en Espagne et m'en suis bien trouvé. Bourg avoit eu un fils, qui mourut, et une fille fort jolie. Il la voulut faire venir avec sa mère le trouver en Espagne ; elles s'embarquèrent en Languedoc et furent prises par un corsaire. La mère se noya, la fille fut menée à Maroc, où elle montra beaucoup d'esprit et de vertu: elle y fut bien traitée, mais gardée longtemps, puis à grand'peine renvoyée en France. Bourg, quelque temps après mon retour d'Espagne, lassé d'y espérer en vain, revint trouver sa fille qui étoit à Paris dans un couvent. Il y trouva encore moins son compte qu'en Espagne , où au moins il voyoit familièrement les ministres. Il me dit son ennui , et qu'il s'en alloit à Rome avec sa fille retrouver son amie Mme des Ursins , et son roi naturel. 11 y fut bien reçu de l'un et de l'autre , et sa fille entra fille d'honneur chez la reine d'Angleterre : mais le pauvre Bourg ne trouva pas plus de jointure à Rome qu'en France et en Espagne. Ainsi cet homme propre à beaucoup de choses, et qui avoit été de part à quantité d'importantes , trouva toujours les portes fermées partout à la moindre fortune.

Parlant d'Anglois catholiques , le feu roi Jacques crut en mourant devoir faire acte de miséricorde ou de justice, je ne sais trop lequel. Le comte de Melford, frère du duc de Perth, avoit été son ministre. II l'avoit exilé à Orléans. Middleton étoit entré en sa place , dont personne n'avoit d'opinion. Il étoit protestant, plein d'esprit et de ruse, avec force commerces en Angleterre pour le service de son maître, disoit-il; mais on prétendoit que c'étoit pour le sien, et qu'il touchoit tous ses revenus. Sa femme, qui avoit pour le moins autant d'esprit que lui, et beaucoup de manège , étoit catholique et gouvernante de la princesse d'Angleterre. Elle le soutint fort, par la reine avec qui elle étoit fort bien. Melford étoit revenu à Paris. Ce ne fut qu'en ce temps-ci qu'il fut rappelé à Saint-Germain et déclaré duc. Le feu roi d'Angleterre l'avoit ordonné ainsi en mourant. Le duc de Perth , son frère , avoit été gouverneur du roi. Middleton craignit à ce retour que Melford ne reprît son ancienne place qu'il occupoit en son absence; il tourna court. Il fut trouver la reine, lui dit que la sainte vie, et surtout la sainte mort du feu roi son mari , et l'exhortation qu'il avoit faite en mourant à ses domestiques protestants, l'avoit converti. Il se fit catholique, et reverdit en crédit et en confiance à Saint-Germain. Melford ne fut de rien, mais lui et sa femme eurent en France le rang et les honneurs de duc et de duchesse comme tous ceux qui l'avoient été faits à Saini-Germain , ou qui y étoient arrivés tels.

Plusieurs personnes marquées ou connues moururent en ce même temps comme à la fois :

Mme du Plessis-Bellière . la meilleure et la plus fidèle amie de M. Fouquet, qui soufi'rit la prison pour lui et beaucoup de traitements

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