‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 147 sur 370 · MORT DU MARQUIS DE VILLAFRANCA · texte numérisé non relu

MORT DU MARQUIS DE VILLAFRANCA

testament de Charles II. Celui-ci étoit demeuré dans la première considération, et sa charge étoit la première de la cour. Le duc d'Albe l'avoit toujours regardée comme la récompense de sa ruineuse ambassade , et tout en lui l'exigeoit , naissance (il étoit Tolède comme Villafranca) , dignité , âge , emploi , fidélité , esprit , application , honneur et probité , splendeur et capacité dans son ambassade , et il plaisoit fort ici et y étoit fort considéré. Le roi voulut bien s'intéresser pour lui auprès du roi et de la reine d'Espagne, et en parler à Mme des Ursins; il sembloit que l'affaire dût aller tout de suite; il n'y a point, en Espagne, de compétiteur si marqué ni si appuyé. Mme des Ursins, à qui le duc et la duchesse d'Albe avoient fait uue cour assidue , promit tous ses bons offices , qu'elle se garda bien de tenir. L'attachement que le duc d'Albe avoit eu pour les Estrées ne pouvoit s'effacer de son cœur; il en coûta cette grande charge au duc d'Albe , de laquelle le roi d'Espagne différa à disposer.

Dès avant que le duc de Grammont partît de Madrid , il s'étoit découvert une conspiration à Grenade et une autre à Madrid, qui toutes deux dévoient éclater le jour de la Fête-Dieu : le projet étoit d'égorger tous les François dans ces deux villes, et de se s;»isir de la personne du roi et de la reine. On crut trouver que le marquis de Legaiiez en étoit le chef. C'étoit un homme d'esprit et de courage , qui , sous Charles II , avoit passé par les premiers emplois de la monarchie, gouverneur des armes aux Pays-Bas, gouverneur général du Milanois, grand maître de l'artillerie, enfin conseiller d'État, des premiers entre les grands, et gouverneur héréditaire du palais de Buen-Retiro à Madrid. Il avoit toujours été fort attaché à la maison d'Autriche et lié avec ceux qui passoient pour en être les partisans; il s'étoit toujours dispensé de prêter serment de fidélité à Philippe V, sous prétexte que l'exiger d'un homme comme lui, c'étoit une défiance qu'il réputoit à injure, et on avoit eu la foiblesse de s'arrêter tout court pour ne pas l'offenser, tandis que tous les autres de sa sorte le prêtoient. On crut en savoir assez pour devoir l'arrêter. Serclaës, capitaine des gardes du corps et capitaine général, en eut la commission ; il l'exécuta le 10 juin dans les jardins du Retire , lui-même , avec vingt gardes du corps à pied. Il le conduisit avec cette escorte à une porte qui donne dans la campagne , où il étoit attendu dans un carrosse à six mules , trente gardes du corps à cheval , et trois officiers de confiance dans le carrosse , qui le menèrent à six lieues de Madrid, à un relais et de là très-diligemment à Pampelune, et tous ses domestiques arrêtés en même temps et ses papiers. On fit mourir, à Grenade, plusieurs convaincus de la conspiration. Elle s'étendoit en plusieurs autres villes; on en arrêta à Cadix, à Malaga, à Badajoz, même le major de la place , et on leur trouva des lettres de l'amirante , mort fort peu après . du prince de Darmstadt et de l'archiduc même. M. de Legaiiez étoit déjà venu à Versailles quelques années auparavant se justifier des soupçons qu'on avoit pris sur lui ; ainsi , quoiqu'il ne se trouvât que des présomptions et point de preuves, on ne le laissa pas longtemps à Pampelune , on l'amena à Bordeaux , où on le mit uans le château Trompette.

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