‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 197 sur 370 · CHANSON FACÉTIEUSE SUR LE GRAND PREVOT · texte numérisé non relu

CHANSON FACÉTIEUSE SUR LE GRAND PREVOT

Aussi dînant un jour chez Dangeau avec le maréchal de Yilleroy et beaucoup d'ambassadeurs et d'autres gens , car Dangeau aimoit à faire les honneurs de la cour et les faisoit fort bien et magnifiquement, il lui échappa une fatuité pour faire le grand seigneur , mais fort véritable. a Messieurs , dit-il à la compagnie , de tous nous autres gouverneurs de province, il n'y a que M. le maréchal qui ait conservé l'autorité dans la sienne. » Le rire me surprit. Mme de Dangeau, qui me regarda et qui plaisantoit la première des sottises de son mari , quoique vivant à merveille ensemble , ne put s'empêcher de sourire. Il avoit acheté le gouvernement de Touraine , et il ne vouloit pas que ces étrangers ignorassent qu'il étoit aussi gouverneur de province.

Le grand prévôt obtint trois cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge pour son fils , qui épousa une Mlle du Hamel de Picardie , fort riche, et qui ne fut pas heureuse. Heudicourt, le fils, qui étoit une espèce de satyre fort méchant et fort mêlé dans les hautes intrigues galantes , fit dans la suite sur tous ces Montsoreau ' une chanson si naïve , si fort d'après nature et si plaisante, que quelqu'un l'ayant dite à l'oreille au maréchal de Boufflers pendant la messe du roi où il avoit le bâton , il ne put s'empêcher d'éclater de rire, C'étoit l'homme de France le plus grave , le plus sérieux , le plus esclave de toute bienséance. Le roi se retourna de surprise, qui augmenta fort voyant le maréchal pâmé , à qui les larmes en' tomboient des yeux. Rentré dans son cabinet , il l'appela et lui demanda ce qui l'avoit pu mettre en cet état , à la messe. Le maréchal lui dit la chanson. Voilà le roi plus pâmé que n'avoit été le maréchal, et qui fut plus de quinze jours sans pouvoir s'empêcher de rire de toute sa force sitôt que le grand prévôt ou un de ses enfants lui tomboit sous les yeux. La chanson courut fort et divertit exti'èmernentla cour et la ville.

Le premier écuyer obtint , quelques jours après , aussi un brevet de quatre cent raille livres sur sa charge. En même temps le roi répandit quelques grâces pécuniaires dans le domestique de Mme de Maintenon.

Je reçus en ce temps une véritable aftliction par l'exil de M. du Charmel, avec qui depuis longtemps j'avois lié une vraie amitié, et que je voyois le plus souvent qu'il m'étoit possible dans sa retraite de l'Institution. Les ressorts de cet exil méritent de trouver place ici, et c'est une histoire qui demande des connoissances et des souvenirs pour être bien entendue. Il faut d'abord connoître le Charmel , se souvenir de ce que j'ai dit de lui sur sa vie à la cour . du grand monde , de gros jeu , et de la manière dont il se retira, de la bonté avec laquelle le roi lui parla alors, et de la dureté avec laquelle il lui répondit qu'il ne le verroit jamais. Il faut maintenant expliquer quel il fut dans sa retraite. Ce fut un homme à cilice , à pointes de fer, à toutes sortes d'instruments de continuelles pénitences. Jeûneur extrême et sobre d'ailleurs à l'excès, quoique naturellement grand mangeur, et d'une dureté générale sur lai-même impitoyable. Il passoit les carêmes à la Trappe , au réfectoire soir et matin à la portion des religieux , et sans manquer aucun de leurs

i , Nom de famille du grand prévôt.

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