VOYAGE TRIOMPHANT DE VENDÔME A LA COUR
mot de courriers continuels dont le roi vouloit bien être la dupe et se persuader tout ce que vouloit Vendôme , appuyé et prôné si solidement dans le plus intérieur des cabinets et contredit de personne , avec la précaution qu'on a vu qu'il avoit prise sur les lettres d'Italie, et le silence profond , excepté pour l'exalter , que son poids et sa faveur avoit imprimé à son armée.
La situation où il la trouvoit et l'absence du prince Eugène , qui étoit à Vienne, lui parut une jointure favorable pour aller recueillir le fruit de ses travaux. Il eut permission de faire un tour à la cour et laisser son armée sous les ordres de Médavy , le plus ancien lieutenant général, parce que la politique de Vaudemont, ou l'orgueil de ne commander pas par l'absence d'un autre, lui en fit faire l'honnêteté à Médavy.
Vendôme arriva droit à Marly, où nous étions, le 12 février. Ce fut une rumeur épouvantable : les galopins, les porteurs de chaises, tous les valets de la cour quittèrent tout pour environner sa chaise de poste. A peine monté dans sa chambre tout y courut. Les princes du sang, si piqués de sa préférence sur eux à servir et de bien d'autres choses , y arrivèrent tout les premiers. On peut juger si les deux bâtards s'y firent attendre. Les ministres accoururent, et tellement tout le courtisan, qu'il ne resta dans le salon que les dames. M. de Beauvilliers étoit à Vaucresson; et pour moi , je demeurai spectateur et n'allai point adorer l'idole.
Le roi. Monseigneur, l'envoyèrent chercher. Dès quil put être habillé parmi cette foule , il alla au salon , porté par elle plutôt qu'environné. Monseigneur fit cesser la musique où il étoit pour l'embrasser. Le roi , qui étoit chez Mme de Maintenon , travaillant avec Chamillart , l'envoya chercher encore , et sortit de la petite chambre où il travailloit dans le grand cabinet au-devant de lui, l'embrassa à diverses reprises, y resta quelque temps avec lui , puis lui dit qu'il le verroit le lendemain à loisir. Il l'entretint en effet chez Mme de Maintenon plus de deux heures.
Chamillart, sous prétexte de travailler avec lui plus en repos à l'Étang, lui donna deux jours durant une fête superbe. A son exemple, Pontchartrain , Torcy , puis les seigneurs les plus distingués de la cour, crurent faire la leur d'en user de même. Chacun voulut s'y signaler; Vendôme retenu et couru de toutes parts n'y put suffire. On briguoit à lui donner des fêtes, on briguoit d'y être invité avec lui. Jamais triomphe n'égala le sien ; chaque p?s qu'il faisoit lui en procuroit un nouveau. Ce n'est point trop dire que tout disparut devant lui, princes du sang, ministres et les plus grands seigneurs, on ne parut que pour le faire éclater bien loin au-dessus d'eux , et que le roi ne sembla demeurer roi que pour l'élever davantage.
Le peuple s'y joignit à Versailles et à Paris, où il voulut jouir d'un enthousiasme si étrange , sous prétexte d'aller à l'Opéra. Il y fut couru par les rues avec des acclamations ; il fut affiché ; tout fut retenu à l'Opéra d'avance-, on s'y étouffoit partout, et les places y furent doublées comme aux premières représentations.