PATENTE DE MARÉCHAL GÉNÉRAL REFUSÉE
Vendôme , qui recevoit tous ces hommages avec une aisance extrême , étoit pourtant intérieurement surpris d'une folie si universelle. Quelque court qu'il eût résolu de rendre son séjour , il craignit que cette fougue ne pût durer. Pour se rendre plus rare , il pria le roi de trouver bon qu'il allât à Anet d'un Marly à l'autre, et ne fut que deux jours â Versailles, qu'il coupa encore d'une nuit à Meudon, dont il voulut bien gratifier Monseigneur. Vendôme ne fut pas plutôt à Anet avec fort peu de gens choisis , que de l'un à l'autre la cour devint déserte , et le château et le village d'Anet remplis jusqu'aux toits. Monseigneur y fut chasser , les princes du sang , les ministres ; ce fut une mode dont chacun se piqua. Enflé d'une réception si prodigieuse et si soutenue , il traita à Anet toute cette foule de courtisans , et la bassesse fut telle qu'on le souffrit sans s'en plaindre comme une liberté de campagne , et qu'on ne cessa d'y courir. Le roi, si offensé d'être délaissé pour quelque occasion que ce fût, prenoit plaisir à la solitude de Versailles pour Anet , et demandoit aux uns s'ils y avoient été , aux autres quand ils iroient.
Tout montroit que de propos délibéré on avoit résolu d'élever Vendôme au rang des héros; il le sentit, il voulut en profiter. -Il renouvela ses prétentions de commander aux maréchaux de France ; on l'érigeoit en dieu Mars, comment l'en refuser? La patente de maréchal général lui fut donc sourdement accordée , et dressée pareille à celle de M. de Turenne , depuis lequel on n'en avoit point vu. Ce n'étoit ni le compte de M. de Vendôme ni celui de M. du Maine. La patente n'avoitété offerte que pour sauver ce que le roi n'avoit jamais voulu: elle n'avoit été acceptée qu'à faute de mieux et pour en faire un chausse-pied à la naissance. Vendôme proposa donc que ce motif y fût inséré de plus qu'en la patente de M. de Turenne. Je ne sais par où le maréchal de Vilieroy en eut le vent, mais il le sut à temps d'en faire ses représentations au roi. Elles étoient pour lors encore conformes à son goût; le maréchal étoit en grande faveur, il l'emporta et il fut déclaré à M. de Vendôme qu'il ne seroit rien ajouté à sa patente , conforme en tout à celle de M. de Turenne. Il se piqua et n'en voulut plus. Le refus étoit singulièrement hardi : mais il connoissoit à qui il avoit affaire , et la force de ses appuis. Il avoit été opiniâtrement refusé de commander ceux d'entre les maiéchaux de France qui ne l'étoient que depuis qu'il commandoit les armées ; il n'avoit pas tenu aux ordres réitérés du roi que Tessé ne le lui eût fait éprouver , qui ne l'évita que par une volontaire adresse ; de là à la patente qu'on lui offrit pour les commander tous, il y avoit plus loin qu'à parvenir de cette offre à ce qu'il prétendoit. On verra dans cette année même qu'il ne se trompa pas.
Son frère , quoique médiocrement bien avec lui , le fut trouver à Anet pour se remettre par lui en selle. Vendôme lui offrit de le présenter au roi , et de lui faire donner une pension de dix mille écus ; mais l'insolent grand prieur ne voulut rien moins que de retourner commander une arpée en Italie , acheva pourtant le voyage d'Anet fort mécontent et refusa tout , et quand son frère retourna à la cour s'en revint rager à Glichy.
[1706] GRAND prieur; SON CARACTÈRE. 255
Il avoit tous les vices de son frère. Sur la débauche il avoit de plus que lui d'être au poil et à la plume , et d'avoir l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre mort, coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie. Il n'avoit aucune partie dégénérai; sa poltronnerie reconnue étoit soutenue d'une audace qui révoltoit; plus glorieux encore que son frère , il alloit à l'insolence , et pour cela même ne voyoit que des subalternes obscurs; menteur, escroc, fripon, voleur, comme on l'a vu sur les affaires de son frère, malhonnête homme jusque dans la moelle des os qu'il avoit per.lus de vérole , suprêmement avantageux et singulièrement bas et flatteur aux gens dont il avoit besoin , et prêt à tout faire et à tout souffrir pour un écu , avec cela le plus désordonné et le plus grand dissipateur du monde. Il avoit beaucoup d'esprit et une figure parfaite en sa jeunesse, avec un visage autrefois singulièrement beau. En tout, la plus vile, la plus méprisable et en même temps la plus dangereuse créature qu'il fût possible.
Le projet de Barcelone occupoit fort alors. Tessé ne parut pas pouvoir suffire à tout. Il falloit une armée en Galice, et contenir, si on pouvoit, les Portugais pour vaquer plus à son aise à la partie de la Catalogne. Le triomphe de Mme des Ursins lui avoit fait passer le dépit qu'elle avoit eu contre le duc de Berwick de tout ce qu'il avoit mandé d'Orry , qui en triomphoit avec elle. Il falloit un chef contre le Portugal , Berwick en connoissoit exactement toute la frontière ; cela les détermina à Madrid à le redemander avec des troupes de France pour ce côté-là. Le roi, en l'accordant, en prit occasion de combler sa fortune en faveur d'une naissance qu'il aimoit, de quelque pays qu'elle fût. Quoique" Berwick n'eût pas encore trente-six ans, il lui envoya à Montpellier le bâton de maréchal de France avec l'ordre de s'en aller de là droit en Espagne.
En même temps , le roi , touché de la douleur des beaux yeux de Mme de Roquelaure , envoya son mari commander en Languedoc à la place de Berwick . au scandale de toute la France. Tout en même temps aussi le comte de Toulouse et le maréchal de Cœuvres s'en allèrent à Toulon préparer tout ce qui étoit nécessaire pour aller eux-mêmes favoriser par mer l'entreprise de Barcelone. Son importance leur fit espérer que Pontchartrain n'en useroit pas comme on a vu qu'il avoit fait l'année précédente. L'expérience leur apprit que la persévérance dans la résolution qu'il avoit prisa lui avoit paru plus importante pour lui que de les laisser réussir à Barcelone.
Le duc de Noailles fit de petits exploits. Il pourchassa des miquelets, s'empara de Figuères que l'ennemi avoit abandonné, mit quelques troupes dans Roses dès que le blocus en fut levé , et nettoya fort aisément le Lampourdan. Il empêcha les ennemis de prendre Bascara , et leur prit et tua quelque monde , s'avança vers le Ter, et se rendit maître depuis Girone jusqu'à la mer. Ces faciles exécutions furent fort célébrées. Il étoit pressé d'agir en chef, et il avoit beau jeu contre quelque peu de milices, avant que les troupes destinées au siège de Barcelone arrivassent et Légal avec elles , auquel il devoit obéir , et servir après de maréchal de camp au siège.