‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 209 sur 370 · COMTE DE FEVERSHAM · texte numérisé non relu

COMTE DE FEVERSHAM

Tessé n'étoit pas tellement occupé en Espagne qu'il ne songeât à ses affaires. Il fit un tour de son pays et dupa bel et bien le roi et le roi d'Espagne. Sans dire mot au dernier , il demanda au premier la permission de céder sa grandesse à son fils , chose sans aucun exemple en Espagne. Le roi, qui n'entretint jamais personne que pour ses affaires et par nécessité, ignoroit tout et ne s'en cachoit pas. Sur la demande de Tessé, et faite d'Espagne, il ne douta pas un moment que les grandesses ne se cédassent comme ici les duchés, et le permit. Quand Tessé eut ce qu'il vouloit du roi par la surprise qu'il lui avoit faite , il surprit de même le roi d'Espagne , en lui faisant accroire que le roi son grandpère s'étoit engagé de manière à ne pouvoir être dédit. Mme des Ursins tout à lui , comme on a vu avec étendue , le servit puissamment, et détermina le roi d'Espagne à ne pas chicaner et blesser, pour une bagatelle qui n'auroit point d'effet en Espagne . le roi son grand-père , dont il avoit tant de besoin. Il se rendit avec bien de la peine, mais par un décret qui la sentit et qui expliqua bien que c'étoit sans nulle conséquence, et qui exclut l'Espagne de l'effet, tellement que, si le comte de Tessé y eût été du vivant de son père, il n'y eût pas été traité autrement que tous les fils aînés des grands.

En ce même temps , c'est-à-dire vers la mi-février , la reine douairière d'Angleterre mourut en Portugal , où veuve sans enfants elle s'étoit retirée auprès du roi son frère , qui l'aimoit et la considéroit fort. Elle l'avoit toujours aussi été beaucoup en Angleterre , où on s'affligea fort de son départ. C'est celle avec qui le comte de Feversham , frère des maréchaux de Duras et de Lorges , étoit si bien qu'on ne douta pas qu'il ne l'eût épousée dans l'intervalle de la mort de Charles II et de son départ. Sa religion l'avoit établi en Angleterre, où il est mort sans enfants, mais riche par le mariage qu'il avoit fait. Il avoit été capitaine des gardes jusqu'à la révolution, grand chambellan de la reine jusqu'à son départ, général d'armée, et eut, en 1G85, la jarretière du duc de Monmouth qu'il avoit défait et pris , et qui fut décapité. On donna part au roi de la mort de cette reine , et il en prit le deuil.

Belesbat mourut aussi. Son nom étoit Hurault. Sa mère étoit sœur de Brégy et belle-sœur de Mme de Brégy , dont j'ai fait une assez plaisante mention. La sœur de son père étoit cette Mme de Choisy , mère de l'abbé de Choisy , si avant dans le monde et si instruite de toutes les intrigues de la cour. Ces deux femmes avoient mis Belesbat à la cour et dans le monde. C'étoit une manière d'éléphant pour la figure , une espèce de bœuf pour l'esprit , qui s'étoit accoutumé à se croire courtisan , à suivre le roi dans tous ses voyages de guerre et de frontières , et à n'en être pas plus avancé pour cela. Ses pères étoient de robe: il ne fut ni robe ni épée, se fit assez moquer de lui, et ne laissoit pas quelquefois de lâcher des brutalités assez plaisantes. Il avoit fort accommodé le jardin de Belesbat . près de Fontainebleau , où les eaux et les bois sont admirables, et s'y étoit fort incommodé. Il mourut vieux, sans avoir été marié. Sa sœur étoit mère de Canillac , dont j'aurai maintes occasions de parler.

Polastron , ancien lieutenant général , mourut aussi. Il avoit un gou-

Page 1