‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 225 sur 370 · FAUTES DE VILLEROY · texte numérisé non relu

FAUTES DE VILLEROY

qui avoit fort sa confiance, mais à qui il s'étoit bien gardé de confier son projet, l'avoient pénétré la surveille de la bataille. Ils l'avoient conjuré de ne s'y pas commettre , ils se portèrent jusqu'à se mettre à genoux et embrasser les siens ; il demeura inflexible. Outré du sinistre succès d'un projet conçu par lui seul et qu'il avoit exécuté contre l'avis de ce peu qui l'avoit* éventé, ûésespéré du remords de n'avoir pas attendu Marsin et ses troupes , nonobstant les ordres si réitérés qu'il en avoit , la tète lui tourna tout à fait. Il fut incapable d'écouter personne , également entêté devant et après ; et fit de son autorité , de la crainte de sa faveur, une plaie à l'État , qui . très-large et trè^- funeste dès lors , le mit bientôt après à deux doigts de sa perte. Jamais de bataille où la perte ait été plus légère , jamais aucune dont les rapides suites aient été plus prodigieuses.

Quelque tranquillement au dehors que le roi soutînt ce malheur , il le sentit en entier dans toutes ses parties. Il fut sensible à tout le mal qui se débita de ses gardes du corps, et se plaignit d'eux assez aigrement, touché de leur honneur, peut-être encore de sa sûreté. Il manda de l'armée Darignon, leur aide-major, homme de rien et vendu à la fortune. Des guerriers de cour rendirent de bons témoignages d'eux, qui ne persuadèrent personne. Cela ne veut pas dire qu'on eût raison de mal parler des gardes du corps-, mais, bien que ces témoignages eurent peu d'autorité , le roi les saisit avec tant de joie qu'il fit mander aux gardes , et qu'il envoya par les salles , les assurer qu'il étoit éclairci et fort content d'eux. Le monde le fut peu de cette espèce de réparation. Quoi qu'il en ait été dans une action si mal conduite, ils s'étoient auparavant distingués si fort, et ont toujours depuis si constamment fait des prodiges de valeur dans toutes les actions où ils se sont trouvés, qu'ils se sont acquis un nom qui a donné de .l'émulation à toutes les troupes, et à celles des ennemis, de leur propre aveu, une jalousie et une crainte qui les a couverts de gloire.

Ce triste revers portoit sur le seul maréchal de Villeroy , à plomb. Le projet peu sensé et moins digéré, communiqué à personne et caché même à l'électeur quoique généralissime, l'exécution déplorable et un terrain proscrit en sa présence par M. de Luxembourg, les suites immenses uniquement dues au renversement de sa tête et à son opiniâtreté, sa précipitation et sa formelle désobéissance de n'attendre pas la jonction si prochaine des troupes que lui amenoit Marsin, le cri public de l'armée qui avoit perdu tout respect et toute mesure à son égard , le juste mécontentement de l'électeur sur tant de points si capitaux, firent enfin comprendre an roi qu'il étoit temps que la faveur cédât à la fortune. Un général d'armée de l'empereur en eût bien sûrement perdu la tête par le conseil aulique de guerre- il ne tint qu'à celui-ci d'être mieux que jamais. Le roi le plaignit, le défendit, lui écrivit de sa main qu'il étoit trop malheureux à la guerre; qu'il lui conseilloit et lui demandoit, comme à son ami, de lui mander sa démission du commandement de l'armée ; qu'il vouloit qu'il parût que ce n'étoit que sur ses instances qu'il l'en déchargeoit; qu'il le verroit auprès de lui avec plus d amitié que jamais , et qu'il pouvoit s'assurer du gré et du compt*^ ou'il

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