‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 224 sur 370 · COURSE DE CHAMILLART EN FLANDRE · texte numérisé non relu

COURSE DE CHAMILLART EN FLANDRE

lions qui seroient prises entre l'électeur , le maréchal de Villeroy et lui. Le dimanche , 30 mai , Chamillart sortant de travailler avec le roi , sur les cinq heures , qui alloit après se promener à Trianon , monta en chaise de poste , disant qu'il s'en alloit à l'Etang , où j'avois dîné avec sa femme et ses filles , et s'en alla tout de suite à Lille. Ce fut un autre étonnement fort grand à la cour que la disparition d'un homme chargé tout à la fois des finances et de la guerre, et de tous les ordres divers continuels et prompts à donner dans une si fâcheuse conjoncture.

Chamillart ne surprit pas moins l'armée. Il la trouva autour de Courtrai , où le maréchal de Villeroy l'alla trouver dès qu'il l'y sut arrivéet dès lors on s'aperçut de quelque refroidissement entre eux. Le ministre fut le lendemain voir l'électeur, qui le reçut en prince malheureux et qui sentoit ses besoins. Villeroy fut peu *en tiers. Le tête-à-tête dura trois heures, d'où Chamillart retourna à Courtrai. Le lendemain, il revit encore l'électeur seul, mais moins longtemps. Retournant de là à Courtrai, Villeroy fit peu de chemin avec lui, puis tourna bride à son quartier. Chamillart entretint force officiers généraux et particuliers.

Chamillart, qui de Flandre avoit presque tous les jours dépêché des courriers au roi, arriva à Versailles sur les huit heures du soir du vendredi , 4 juin , et alla tout droit trouver le roi chez Mme de Maintenon, où il lui rendit compte de son voyage jusqu'à son souper. On sut donc enfin qu'après quelques marches précipitées l'armée se trouvant sous Gand , l'électeur avoit insisté à l'y faire demeurer et à garder le grand Escaut; que le maréchal de Villeroy s'y étoit fort opposé: qu'il avoit consenti avec grand'peine à un conseil de guerre , où le comte de La Mothe avoit librement appuyé l'avis de l'électeur, quoique le maréchal, en proposant d'abord le fait, eût opiné hautement en général qui vouloit contraindre les voix , qui toutes aussi , par la crainte qu'ils en conçurent, s'étoient rangées à son avis. L'électeur en fit, en public et en particulier , des plaintes amères , cria contre un si grand découragement , protesta sur un si mauvais parti à prendre et sur ses funestes suites , mais il ne voulut pas user du pouvoir qu'il avoit de s'en faire croire , dans l'appréhension des retours d'une cour dont les malheurs communs le rendoient encore plus dépendant.

Gand fut donc abandonné. On revint sous Menin , on abandonna la campagne , on sépara toute l'infanterie et beaucoup de cavalerie dans les places avec des officiers généraux , on distribua le reste dans la châtellenie de Lille et des environs. De cette manière, à l'exception de Namur, Mons et fort peu d'autres places, tous les Pays-Bas espagnols furent perdus, et une partie des nôtres même. Jamais rapidité ne fut comparable à celle-là. Les ennemis en furent aussi étonnés que nous. La douleur s'en augmenta chaque jour par le retour de tout ce qui rejoignoit et qu'on croyoit perdu.

Mais ce qui le fut entièrement et qui perdit tout le reste , ce fut la tête du maréchal de Villeroy. Rien ne la put remettre , personne ne le put rassurer. Il ne voyoit et n'entendoit plus; il ne voyoit qu'ennemis, que périls, que défaites, de sûreté nulle part. Son fils et Sousternon,

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