‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 24 sur 370 · RETOUR DE TALLARD · texte numérisé non relu

RETOUR DE TALLARD

démêlés si indécents avec l'électeur de Bavière , et si funestes aux succès, furent comptés pour rien,

Tallard, à mains plus nettes, salua le roi plus modestement; ce fut peu de jours après. Il arriva comme le roi s'habilloit après dîner, ayant pris médecine. Au lieu de s'en approcher , il gagna par derrière le monde la poi'te du cabinet, et y fit sa révérence comme le roi y passa. Le roi le reçut comme il méritait de l'être, le fit entrer avec lui, :'entrelint peu avant le conseil , et le remit au lendemain chez Mme de Mainter.on.

Le cardinal d'Estrées arriva presque en même temps et salua le roi sortant de chez Mme de Maintenon pour aller à son souper. Ill'embrassa par deux fois, lui fit un grand accueil, et l'entretint à quelques jours de là dans son cabinet. Quelques jours après, Louville arriva à Paris, où je causai avec lui tout à mon aise et à beaucoup de longues reprises.

Rouillé , revenant de l'ambassade de Portugal d'où il étoit parti avant la rupture, fut aussi très-bien reçu. C'étoit un homme fort sage, fort avisé et fort instruit, qui avoit conclu le traité qu'on ne put tenir. Châteauneuf, qui avoit été ambassadeur à Constantinople , étoit allé le relever, et alla par l'Espagne jusqu'aux frontières de Portugal, où il trouva qu'il n'avoit plus rien à faire.

La guerre devenant très-prochaine en l'Espagne du côté du Portugal, le roi d'Espagne fit venir de Flandre le comte de Serclaës pour y commander ses troupes avec quelques autres officiers généraux sous lui, que le roi gracieusa fort en passant. Il résolut aussi d'y envoyer un corps d'armée, et choisit le duc de Berwick pour commander, et Puységur pour y servir sous lui d'une façon principale , et y être le directeur unique de l'infanterie , cavalerie et dragons. C'étoit un simple gentilhomme de Soissonnois, mais de très-bonne et ancienne noblesse, du père duquel il y a d'excellents Mémoires imprimés , et qui étoit pour aller fort loin à la guerre et même dans les affaires. Celui-ci avoit percé le régiment du roi infanterie jusqu'à en devenir lieutenant-colonel; le roi, qui distinguoit ce régiment sur toutes ses autres troupes, et qui s'en mêloit immédiatement comme un colonel particulier, avoit connu Fuységur par là. Il avoit été l'âme de tout ce que M. de Luxembourg avoit fait de beau en ses dernières campagnes en Flandre, où il étoit maréchal des logis de l'armée , dont il étoit le chef et le maître pour tous les détails de marches , de campements , de fourrages , de vivres , et très-0':'dinai rement de plans. M. de Luxembourg se reposoit de tout sur lui avec une confiance entière , à laquelle Puységur répondit toujours avec une capacité supérieure , une activité et une vigilance surprenante , et une modestie et une simplicité qui ne se démentit jamais dans aucun temps de sa vie ni dans aucun emploi. Elle ne l'empêcha pourtant, par aucune considération que ce pût être, de dire la vérité tout haut , et au roi qui l'estimoit fort et qui l'entretenoit souvent tête à tête . et quelquefois chez Mme de Maintenon, et il sut très-bien résister au maréchal de Villeroy et à M. de Vendôme , malgré toute leur faveur , et montrer qu'il avoit raison. On l'a vu ci-dessus succéder avec Montriel, aussi capitaine au régiment du roi, aux deux gentilshommes de la manche qui lurent chassés d'auprès de Mgr le duc de Bourj^ogae , à la

28 puységur; son caractère. [1703]

disgrâce de l'archevêque de Cambrai. Nous verrons désormais nager Puységur en plus grande eau. Le roi lui fit quitter sa lieutenance-colonelle pour s'en servir plus utilement et plus en grand. A la fin il est devenu maréchal de France avec l'applaudissement public, malgré le ministre qui le fit . et qui , après une longue résistance , n'osa se commettre au cri public et au déshonneur qu'il auroit fait au bâton , s'il ne le lui avoit pas donné, et par le bâton il le fit après chevalier de Tordre avec les mêmes délais et la même répugnance. A la valeur, aux talents et à l'application dans toutes les parties militaires, Puységur joignit toujours une grande netteté de mains, une grande équité à rendre justice par ses témoignages, un cœur et un esprit citoyen qui le conduisit toujours uniquement et très-souvent au mépris et au danger de sa fortune avec une fermeté dans les occasions qui la demandèrent souvent qui ne foiblit jamais, et qui jamais aussi ne le fit sortir de sa place. Vingt bataillons, sept régiments de cavalerie et deux de dragons marchèrent en même temps en Espagne , où plusieurs officiers généraux eurent ordre de se rendre en même temps que Villadarias , commandant en Andalousie, inquiétoit fort les Portugais dans les Algarves, où il étoit entré avec six mille hommes , avant qu'il fût encore arrivé rien en Portugal de ce que ses nouveaux alliés avoient promis.

Cependant Mme des Ursins , embarrassée de l'éclat de la retraite des deux cardinaux et de l'expulsion de tous les anciens ministres qui avoient mis la couronne sur la tête de Philippe V, par le testament de Charles II , fit une vraie espièglerie. Ce fut une nouvelle junte qu'elle composa de don Manuel Arias, gouverneur du conseil de Castille, qu'elle retint par l'autorité du roi , comme il partoit pour son archevêché de Séville; du marquis de Mancera, dont j'ai assez parlé ailleurs pour qu'il ne me reste rien à y ajouter; et de l'abbé d'Estrées comme ambassadeur de France ; elle la conserva tant qu'elle se la crut nécessaire pour apaiser le bruit. En attendant elle sut bien empêcher qu'il ne s'y fît rien de sérieux. Elle ne la laissoit s'occuper que des amusettes d'un bas conseil, tandis que les véritables affaires se délibéroient et se décidoient chez la reine, fort souvent chez elle entre elles deux et Orry avec le roi; puis on faisoit expédier, par Rivas et par les autres secrétaires d'État de la guerre et des affaires étrangères, ce qui étoit résolu et qui avoit besoin d'expédition. Arias seul l'embarrassoit par son poids et sa capacité; de l'abbé elle s'en jouoit après s'être délivrée de son oncle. C'étoit un homme bien fait, galant, d'un esprit très-médiocre, enivré de soi, de ses talents, des grands emplois, et du lustre de sa famille et de ses ambassades jusqu'à la fatuité , et qui , avec de l'honneur et grande envie de bien faire , se méprenoit souvent et se faisoit moquer de lui. Ses mœurs l'avoient exclu de l'épiscopat; la considération des siens, surtout du cardinal son oncle, couvrirent ce dégoût par des emplois étrangers qu'il ne tint pas à lui qu'on ne crût fort importants, et où néanmoins il y avoit peu et souvent rien à faire. Il n'étoit pas riche , et regardoit fort à ses afl^aires. Il évita de faire sou entrée étant ambassadeur en Portugal, et le cardinal d'Estrées, qui ne retenoit pas volontiers ses bons mots, même sur sa famille, disoit plai-

[1703] DUC d'albe; son extraction. 29

samment de lui qu'il étoit sorti de Portugal sans y être entre. Pour Mancera, sa grande vieillesse mettoit la princesse des Ursins fort à Taise avec lui. On verra bientôt comme elle sut se défaire de ce reste d'image de conseil.

Ce fut dans ce même temps , peut-être quinze jours après l'établissement de cette junte . que le roi d'Espagne établit quatre compagnies des gardes du corps , précisément sur le modèle en tout de celles de France , excepté qu'il les distingua par nations : deux espagnoles les premières qu'il donna au connétable de Castille et au comte de Lémos que j'ai fait connoître ailleurs; l'italienne au duc de Popoli, chevalier du Saint- Esprit, dont j'aurai lieu de parler; la wallone ou flamande, qui fut la dernière, àSerclaës, que nous venons de voir passer de Flandre par Paris, en Espagne, pour y aller commander les troupes espagnoles. Cette nouveauté fit grand bruit à Madrid, où on ne les aime pas. Les rois d'Espagne jusqu'alors n'avoient jamais eu de gardes , que quelques méchants lanciers déguenillés qui ne les suivoient guère, et en trèspetit nombre , et qui demandoient à tout ce qui entroit au palais comme de vrais gueux qu'ils étoient, et qui furent cassés, et une espèce de compagnie de hallebardiers, qui étoit l'ancienne garde de tout temps, et qui fut conservée, qui ne peut être plus justement comparée qu'à la compagnie des Cent-Suisses de la garde du roi. On choisit exprès des seigneurs les plus élevés et les plus distingués des trois nations pour ces quatre charges, afin de les faire passer moins difficilement; et ce fut à cette occasion qu'arriva l'affaire du banquillo , que j'ai expliquée d'avance en parlant des grands d'Es[agne, lors de l'exil en France des ducs d'Arcos et de Banos pour leur mémoire contre la réciprocité des rangs, honneurs, etc., des ducs de France et des grands d'Espagne, presque aussitôt que Philippe V fut monté sur le trône.

Le duc d'Albe, nommé ambassadeur en France, au lieu de l'amirante de Castille , étoit arrivé à Paris avec la duchesse sa femme , et son fils unique encore enfant, qu'il faisoit appeler le connétable de Navarre. Ce nom est devenu si célèbre sous Charles-Quint et sous Philippe II , par le fameux duc d'Albe, que je crois lui devoir une légère digression. Henri IV, roi de Castille, fit, en 1469, duc d'Albe don Garcia Alvarez de Tolède , troisième comte d'Albe , qui est une terre fort considérable et fort étendue vers Salamanque, que le roi Jean II donna en titre de comté en 1430 à don Gutierez Gomez de Tolède, successivement évêque de Palencia et archevêque de Séville et de Tolède. Ce prélat donna ce comté au fils de son frère, père du premier duc d'Albe, et ce premier duc d'Albe fut bisaïeul de mâle en mâle du fameux duc d'Albe. Celui-ci mourut en janvier 1582. Son fils aîné, qui fut aussi premier duc d'Huesca, mourut sans enfants, et laissa le fils de son frère son héritier, qui par sa mère dona Briande de Beaumont hérita aussi du comté de Lérin , qui est une grandesse. et des titres héréditaires de grand connétable et de grand chancelier du royaume de Navarre. Ce cinquième duc d'Albe fut père du septième , et celui-là du huitième, dont le fils unique est le duo d'Albe, ambassadeur en France.

Son père , qui mourut en novembre 1701 , avoit épousé la tante pater-

30 SINGULARITÉ DU PERE DU DUC D'aLBE. [1703]

nelle des ducs d'Arcos et de Banos, c'est-à-dire une Ponce de Léon; il étoit veuf, chevalier de la Toison d'or, avoit eu des emplois distingués, et été enfin conseiller d'État. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, avec du savoir, mais fort extraordinaire. Lorsque Philippe V arriva en Espagne, il en témoigna beaucoup de joie et lâcha force traits plaisants et mordants sur la maison d'Autriche et sur quelques seigneurs qu'on lui croyoit attachés. Louville fut convié de l'aller voir à Madrid. Il le trouva assez malproprement entre deux draps , couché sur le côté droit, où il étoit sans avoir changé de place . ni laissé faire 5on lit depuis plusieurs mois -, il se disoit hors d'état de remuer et se portoit pourtant trèsbien. Le fait étoit qu'il entretenoit une maîtresse qui , lasse de lui , avoit pris la fuite. Il en fut au désespoir , la fit chercher par toute l'Espagne , fit dire des messes et d'autres dévotions pour la retrouver, tant la religion des pays d'inquisition est éclairée , et finalement fit vœu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit, jusqu'à ce qu'elle fût retrouvée. Il avoua enfin cette folie à Louville comme une chose forte, capable de lui rendre sa maîtresse , et tout à fait raisonnable. Il recevoit chez lui grand monde , et la meilleure compagnie de la cour, étant luimême d'excellente conversation. Avec ce vœu, il ne fut de rien à la mort de Charles II ni à l'avènement de Philippe V, qu'il ne vit jamais, et à qui il fit faire toutes sortes de protestations , et il poussa l'extravagance jusqu'à sa mort, sans s'être jamais levé ni branlé de dessus son côté droit. Cette manie est si inconcevable , et pourtant si certaine , que je l'ai crue digne d'être remarquée d'un homme sage d'ailleurs, sensé et plein d'esprit dans tout le reste.

Son fils unique, don Antoine Martin de Tolède, ambassadeur en France, qu'il n'appeloit jamais que Martin, qui est assez la façon des Espagnols, étoit un homme de mine assez basse, mais de beaucoup d'esprit et fort instruit , très-sage , très-mesuré , poli avec dignité et qui exerça son ambassade dans les temps les plus tristes avec beaucoup de courage et de jugement , à la satisfaction de sa cour et de la nôtre , qui eut pour lui une véritable estime et une considération très-marquée. Sa femme , sœur des ducs d'Arcos et de Barios, extrêmement vive , encore plus laide , divertit un peu le monde qui à la fin s'y accoutuma. L'un et l'autre dans une grande dévotion, le mari plus solide, la femme plus à l'espagnole, vivoient ici avec magnificence. Le duc d'Albe salua le roi en particulier dans son cabinet en arrivant. Sa femme fut présentée au roi dans son cabinet après son souper , en arrivant aussi , par la duchesse du Lude qu'il avoit nommée pour cela. Le roi demeura debout et l'entretint longtemps. La duchesse du Lude la conduisit de là par la galerie chez Mme la duchesse de Bourgogne, où tout étoit plus éclairé qu'à l'ordinaire, laquelle, après le souper du roi, au lieu de le suivre à l'ordinaire dans son cabinet, étoit allée attendre chez elle. Elle la reçut debout et la baisa en entrant et en sortant. Le roi ne la baisa qu'en entrant; de là elle fut chez Madame sans la duchesse du Lude et chez Mme la duchesse d'Orléans. On fut bien aise de lui faire cette réception extraordinaire d'autant plus que le duc d'Harcourt avoit rendu compte, dès qu'il étoit en Espagne, de son inclination françoise marquée en plusieurs occasions.

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