‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 23 sur 370 · RETOUR DU COMTE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

RETOUR DU COMTE DE TOULOUSE

occupé la Savoie, fut sur le point de passer à Milan, on vit un prodige de la faveur de Chamillart. On a vu en plus d'un endroit de ces Mémoires quelle avoit été la conduite de La Feuillade, et quel étoit l'éloignement du roi pour lui, jusqu'à avoir été empêché avec peine de le casser. Il faut se rapprocher encore ce qui se passa entre le roi et Chamillart, lorsqu'il eut défense de plus pensar à ce mariage pour un homme qui ne le faisoit que par ambition , et pour qui le roi étoit déterminé à ne jamais rien faire, enfin avec quelle mauvaise grâce il consentit enfin par importunilé que Chamillart en fît son gendre sans se départir de sa résolution. Le ministre aidé de sa toute-puissante protectrice, et du foible que le roi eut toujours pour ses ministres et pour lui plus que pour aucun qu'il ait jamais eu , si on en excepte le Mazarin , tourna si bien que, sous prétexte que La Feuillade avoit le gouvernement de Dauphiné , il lui en procura le commandement , et que de colonel réformé qu'il étoit trois mois auparavant , lorsqu'il fut fait maréchal de camp avec les autres , il le poussa au commandement en chef de deux provinces frontières , et d'un corps d'armée complet. Pour faire un peu moins crier, il ne mit sous lui que deux maréchaux de camp, ses cadets; la surprise de la cour fut extrême, celle des troupes ne fut pas moindre, ni l'ôtonnement amer des premiers officiers généraux. La Feuillade prit Annecy avec quelques volées de canon, et nettoya quelques petits postes que Tessé avoit exprès laissés pour faire sa cour au ministre, et il ne resta au duc de Savoie en deçà des Alpes que la vallée de Tarentaise, où le marquis de Sales s'étoit retiré avec ses troupes. On peut juger combien on fit valoir ces bagatelles. Chamillart enivré de son gendre étoit dans le ravissement, et La Feuillade en partant ne tenoit pas dans sa peau.

Le comte de Toulouse revint à la cour, et peu de jours après le maréchal de Cœuvres; ils avoient passé un long temps à Toulon, leurs forces n'étant pas bastantes pour se mesurer avec les Anglois et les Hollandois. Quand ces flottes se furent éloignées, ils firent un tour à la mer, où le comte commandoit au maréchal comme amiral, et non comme bâtard à un maréchal de France , toutefois et avec raison soumis à son conseil, et ayant défense du roi de rien faire que de son avis.

Villars arriva aussi , et ce fut à Marly , mais sans y coucher : il étoit trop appuyé pour n'être pas bien reçu. Le roi lui fit même une honnêteté sur ce qu'il n'y avoit aucun logement de vide. Il parut avec sa confiance accoutumée , pour ne pas dire son audace , et il eut la hardiesse , en rendant compte au roi chez Mme de Maintenon à Versailles, de toucher l'étrange corde des contributions : il fit valoir celles qu'il avoit fait payer au profit du roi: puis ajouta qu'il étoit trop bon maître pour vouloir qu'on se ruinât à son service ; qu'il savoit qu'il étoit né sans bien ; qu'il ne lui dissimuloit pas qu'il s'étoit un peu accommodé , mais que c'était aux dépens de ses ennemis , se gardant bien d'avouer rien de la Bavière , et qu'il regardoit cela comme une grâce pécuniaire que Sa Majesté lui faisoit sans qu'elle lui coûtât rien. Avec cette pantalonnade et le sourire gracieux de Mme de Maintenon tout passa de la sorte, et ses

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