FOLLES COURSES DE LA FEUILLADE
cinq cents et vingt hussards. Il se mit à courir le pays dans l'opinion que La Feiiillade le suivroit et se distrairoit du siège pour tâcher de le prendre. C'est en effet ce qui arriva. Il laissa le commandement du siège à son ami Chamarande , qui fut sa dupe toute sa vie , et se mit aux champs. Il alla s'amuser devant Quérasque , et envoya d'Estaing prendre Asti qui, depuis la méprise de son secrétaire, ètoit demeuré aux ennemis, et où lui-même avoit échoué, comme on l'a vu ci-devant.
Avec ces détachements, il ne restoit que quarante bataillons devant Turin, qui y fatiguoient fort et y avançoient fort peu. On prit prisonniers dans Mondovi le prince de Carignan, ce fameux muet, et toute sa famille; et sur sa parole, on les conduisit à Raconis , sa maison de plaisance , où il demanda une garde à La Feuillade. En même temps Mraes de Savoie , qui de Coni étoient allées à Oneille , se retirèrent à Savone. La Feuillade . lassé de perdre son temps à courre après du vent , revint au siège et lâcha Aubeterre aux trousses de M. de Savoie , qui , pour ralentir le siège, se montroit de loin, puis se cachoit et changeoit continuellement de retraite et de route. Il pensa pourtant plus d'une fois y être attrapé, et cependant menoit une vie errante, misérable et périlleuse. Aubeterre battit son arrière-garde et prit un fils du comte de Soissons, un capitaine des gardes de M. de Savoie et une vingtaine d'officiers. Là-dessus La Feuillade, follement buté à la capture de M. de Savoie, et qui n'en vouloit pas laisser l'honneur à un autre, quitta encore' le siège et se remit après: mais M. de Savoie se moquoit de lui. Ce prince ne laissa pas de se trouver longtemps dans les plus fâcheuses extrémités qu'il soutint avec un grand art et un grand courage. Cette conduite de La Feuillade harassa toute sa cavalerie, et mit à bout son infanterie, partons les divers détachements qu'il en fit à droite et à gauche, et par la fatigue trop redoublée de celle qui restoit au siège. C'étoit une étrange folie que voler le papillon aux dépens de l'objet si principal de prendre Turin, et si pressé qu'une heure ètoit précieuse dans la crainte de l'arrivée du prince Eugène, à qui ces lenteurs donnèrent tout le temps qui lui fut nécessaire : et la négligence , la paresse , l'opiniâtreté, l'incurie de M. de Vendôme pour un pays qu'il alloit quitter . toutes les facilités dont il sut bien profiter pour passer le Pô malgré lui, et lui donner le second tome de M. de Staremberg, et par le même chemin qu'il vint au secours de M. de Savoie. Quoique fort arriéré, et toutes les rivières gardées, les passa et devança M. de Vendôme qui revenoit de cette belle course de Trente , et arriva à temps de sauver M. de Savoie , comme je l'ai marqué en son temps.
On avoit beau presser le siège par des courriers redoublés, le temps perdu ne se pouvoit regagner ; et Chamillart fut obligé de mander à son gendre le mauvais effet de ses courses par monts et par vaux après un fantôme qui ne se montroit que pour le séduire et qui lui échappoit toujours. Personne n'osoit dire un mot de ce qu'il pensoit à La Feuillade. Dreux, son beau-frère, y fut si mal reçu qu'il ne s'y commit plus, et il s'en brouilla avec Chamarande qui, comptant sur l'âge, l'expérience et l'ancienne amitié, s'étoit hasardé de lui dire tête à tète sa pensée avec grande mesure ; sa sagesse et sa douceur évita l'éclat et le dehors ,