‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 26 sur 370 · MARIAGE DU DUC DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

MARIAGE DU DUC DE SAINT-PIERRE

fanatisme sans en avoir jamais eu la moindre veine en réalité. Ce fléau de sa famille et de soi-même se retrouvera ailleurs.

Pontchartrain fit en même temps le mariage d'un de ses beaux-frères capitaine de vaisseau , et lors à la mer, avec la fille unique de Ducasse, qu'on croyoit riche d'un million deux cent mille livres. Ducasse étoitde Rayonne, où son frère et son père vendoient des jambons. Il gagna du bien et beaucoup de connoissances au métier de flibustier, et mérita d'être fait officier sur les vaisseaux du roi , où bientôt après il devint capitaine. C'étoit un homme d'une grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid et de grandes entreprises, et fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisoit part de tout, et la modestie qui le tenoit en sa place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis , lorsque ce dernier prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce Ducasse aller beaucoup plus loin. Outre l'appât du bien, qui fit d'une part ce mariage, et de l'autre la protection assurée du ministre de la mer, celui-ci trouva tout à propos à acheter pour son beau-frère, de l'argent de Ducasse, la charge de lieutenant général des galères, qui étoit unique, donnoit le rang de lieutenant général , et faisoit faire tout à coup ce grand pas à un capitaine de vaisseau; elle étoit vacante, par la mort du bailli de Noailles , et n'avoit pas trouvé d'acheteur depuis.

Un troisième mariage qui surprit fort fut celui du duc de Saint-Pierre avec Mme de Rénel . sœur de M. de Torcy , ayant tous deux des enfants de leur premier mariage. Saint-Pierre étoit Spinola, sa première femme aussi. Il avoit acheté de Charles II la grandesse de première classe. Il étoit fort riche , et , pour se donner \m petit État en Italie , il avoit acheté celui de Sabionette fort chèrement. L'empereur, à qui il convenoit , s'en étoit emparé pendant la précédente guerre, avant que l'acquéreur s'en fût mis en possession , qui pendant ce que dura la paix de Ryswick n'en put jamais obtenir la restitution. Je ne sais si cet objet n'entra pas pour quelque chose dans le mariage qu'il fit avec une sœur du ministre des affaires étrangères , qui , voyant presque toutes les filles des ministres assises , fut flatté de faire aussi asseoir sa sœur. L'âge étoit cruellement disproportionné ; le vieux galant passoit pour être garni de cautères , et pour être extrêmement jaloux et avare quoique avec un extérieur magnifique; des cautères, je n'en sais rien, mais pour la jalousie il tint très-exactement parole à ceux qui l'avoient donné pour tel. Sa galanterie alla jusqu'à faire l'amoureux, et l'amoureux jusqu'à l'impatience. Il ne put attendre le courrier qu'il envoya en Espagne pour l'agrément de cette cour; il supplia le roi d'en vouloir bien être garant, et, moyennant cette légère faveur , il passa outre à épouser. La nouvelle duchesse étoit fort jolie. Elle ne vit point les princesses du sang , à qui le duc de Saint-Pierre ne vouloit pas donner l'Altesse pour n'en recevoir que l'Excellence. Cela se passa assez désagréablement , mais il tint ferme avec hauteur. Le mariage fait, il ne demeura pas bien longtemps en France , et emmena sa femme , qu'on ne revit de plusieurs années et encore avec lui en passant. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit vu, lu et retenu , et qui se retrouvera ailleurs. En ce même temps M. de Soubise, déjà fort vieux, se démit de sa

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