‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 27 sur 370 · MORT DE COURTIN · texte numérisé non relu

MORT DE COURTIN

charge des gens a armes qui fut donnée à son fils. Ce n'étoit pas en soi une grâce bien difficile, Mme de Soubise étoit accoutumée à mieux.

Le duc de Mantoue perdit sa femme, d'une branche cadette de sa maison, personne d'une vertu, d'un mérite et d'une piété singulière, qui avoit bien eu à souffrir de ses fantaisies , de son avarice , et d'un sérail entier qu'il entretint .toute sa vie. Il n'en avoit point d'enfants et songea tout aussitôt à se remarier à ane Françoise. Cette affaire reviendra bientôt à raconter.

La Rongère, chevalier d'honneur de Madame et chevalier de l'ordre de sa présentation , mourut en même temps. C'étoit un gentilhomme du pays du Maine, qui, avec un nom ridicule, étoit de fort bonne noblesse. Il s'appeloit Quatre-Barbes. C'étoit un fort honnête homme, très-court d'esprit, mais de taille et de visage à se louer sur le théâtre pour faire le personnage des héros et des dieux. Briord , que nous avons vu ci-devant ambassadeur à Turin et à la Haye, mourut aussi après avoir été taillé, et laissa une place de conseiller d'État d'épée vacante. C'étoit un très-homme d'honneur et de valeur, qui avoit du sens quelque esprit, et beaucoup d'amis qui firent si bien pour lui, que son attachement à M. le Prince, dont il étoit premier écuyer, ne nuisit point à sa fortune , chose fort extraordinaire avec le roi et peut-être unique.

M. Courtin le suivit quelques jours après. C'étoit un très-petit homme, qui paroissoit avoir eu le visage agréable et qui avoit été fort galant. Il avoit beaucoup d'esprit, de grâces et de tour, mais rien de guindé extrêmement l'air et les manières du grand monde , avec lequel il avoit passé sa vie dans les meilleures compagnies, sans aucune fatuité ni jamais sortir de son état. Poli, sage, ouvert quoiqu'en effet réservé modeste et respectueux, surtout les mains fort nettes et fort homme d'honneur. Il brilla de bonne heure au conseil et devint intendant de Picardie. M. de Chaulnes, qui avoit toutes ses terres, et qui étoit fort de ses amis, les lui recommanda beaucoup; et Courtin se fit un grand plaisir de les soulager. L'année suivante, faisant sa tournée, il vit que, pour faire plaisir au duc de Chaulnes, il avoit surchargé d'autres paroisses. La peine qu'il en eut lui fit examiner le tort qu'il leur avoit fait , et il trouva qu'il alloit à quarante mille livres. 11 n'en fit point à deux fois , il les paya et les répartit de son argent , puis demanda à être rappelé. On étoit si content de lui qu'on eut peine à lui accorder sa demande; mais il représenta si bien qu'il ne pouvoit passer sa vie à faire du mal et à ne pouvoir soulager personne , ni faire plaisir à qui que ce fût, qu'il obtint enfin de n'être plus intendant'. Il se tourna aux négociations et eut plusieurs ambassades où il réussit parfaitement. Il signa les traités de Heilbronn, de Brada, de plusieurs autres, et fut longtemps et utilement ambassadeur en Angleterre , où. par Mme de

^ . Quoique celte anecdote ait déjà été racontée par Saint-Simon (t. I" p. 243), nous n'avons pas cru devoir supprimer ce passage qui n'est pas la reproduction littérale du précédent.

34 courtin; ses emplois; son caractère. [1703]

Portsmouth , il faisoit faire au roi Charles II tout ce qu'il vouloit. Il le lui rendit bien dans la suite.

Revenue en France et Charles II mort , elle y étoit avec peu de considération par la vie qu'elle y menoit dans Paris. Il revint au roi qu'on s' étoit licencié chez elle, et elle-même, de parler fort librement de lui et de Mme de Maintenon; sur quoi M. de Louvois eut ordre d'expédier une lettre de cachet pour l'exiler fort loin. Courtin étoit ami intime de M. de Louvois, Il avoit une petite maison à Meudon, et il étoit sur le pied d'entrer librement dans son cabinet à toutes heures. Un soir qu'il y entra et que M. de Louvois écrivoit seul , et qu'il continuoit d'écrire, Courtin vit cette lettre de cachet sur son bureau. Quand Louvois eut fini, Courtin lui demanda avec émotion ce que c'otoit que cette lettre de cachet. Louvois lui dit la cause. Courtin s'écria que c'étoit sûrement quelque mauvais office ; mais que , quand le rapport seroit vrai , le roi étoit payé pour n'aller pas contre elle au delà d'un avis d'être plus circonspecte, et qu'il Iç prioit et le chargeoit de le dire de sa part au roi, avant que de l'envoyer ; et que , si le roi ne vouloit pas l'en croire sur sa parole, il fit au moins, avant dépasser outre, voir les dépêches de ses négociations d'Angleterre , surtout ce qu'il y avoit obtenu d'important par Mme de Portsmouth lors de la guerre de Hollande et pendant toute son ambassade ; et qu'après de tels services rendus par elle , c'étoit se déshonorer que les oublier. Louvois, qui s'en souvenoit bien , et à qui Courtin en rappela plusieurs traits considérables, suspendit l'envoi de la lettre de cachet et rendit compte au roi de l'aventure et de ce que Courtin lui avoit dit: et sur ce témoignage qui rappela plusieurs faits au roi , il fit jeter au feu la lettre de cachet, et fit dire à la duchesse de Portsmouth d'être plus réservée. Elle se défendit fort de ce qu'on lui imputoit , et , vrais ou faux , elle prit garde désormais aux propos qui se tenoient chez elle.

Courtin avoit gagné, à ses ambassades, la liberté de paroître devant le roi, et partout, sans manteau, avec une canne et son rabat. Pelletier de Sousy avoit obtenu, par son travail avec le roi sur les fortifications, la même licence : tous deux conseillers d'État et tous deux les seuls gens de robe à qui cela fût toléré , excepté les ministres qui paroissoient de même. Il y avoit même peu que les secrétaires d'État s'habilloient comme les autres courtisans, quoique de couleurs et de dorure plus modestes, et Chamillart ne prit l'habit gris avec de simples boutons d'or que depuis qu'il fut secrétaire d'État. Desmarets a été le seul contrôleur général qui , tout à la fin de la vie du roi , ait pris l'habit gris, la cravate et le bouton d'or. Pomponne, à son retour, étoit aussi vêtu de même , mais il avoit été longtemps secrétaire d'État. Le roi aimoit et considéroit fort Courtin , et se plaisoit avec lui. Jamais il ne paroissoit au souper du roi une ou deux fois la semaine que le roi ne l'attaquât aussitôt de conversation qui, d'ordinaire, duroit le reste du souper. Il demeura pourtant simple conseiller d'État, quoique fort distingué , parce qu'il ne vaqua rien parmi les ministres tant que son âge et sa santé lui auroient permis d'en profiter. En ces temps-là, et jusqu'à la mort du roi, nul homme du parlement ne paroissoit à la cour sans

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