ÉTRANGE VOL
robe, ni du conseil sans manteau, ni magistrat, ni avocat nulle part dans Paris sans manteau , où même beaucoup du parlement avoient toujours leur robe. M. d'Avaux, seul, conserva la cravate et l'épée, avec un habit toujours noir, au retour de ses ambassades; aussi s'en moquoit-on fort, jusque-là que ses amis et le chancelier lui en parlèrent. Le roi, qui en rioit aussi, eut pitié de cette foiblesse et ne voulut pas lui faire dire de reprendre son rabat et son manteau. Le président de Mesmes, son frère, ne l'approuvoit pas plus que les autres. Ce pauvre homme , avec sa charge de l'ordre et son cordon bleu en écharpe , se comptoit faire passer pour un chevalier de l'ordre et se croyoit bien distingué des conseillers d'État de robe, dont il étoit, par ce ridicule accoutrement. Nous avons vu Courtin refuser une place de conseiller au conseil royal des finances . et la première place parmi les ambassadeurs du roi à Ryswick . quoique le roi lui eût permis , à cause de ses mauvais yeux, de mener avec lui Mme de Varangeville , sa fille, qui étoit veuve depuis longtemps et demeuroit avec lui , de lui confier le secret des affaires , et de se servir de sa main pour tout ce qu'il ne voudroit pas confier à des secrétaires.
Mme de Varangeville étoit une grande femme , très-bien faite et lors encore fort belle et de grand air, qui avoit beaucoup d'esprit et de inonde. Elle avoit épousé, sans biens, une espèce de manant de Normandie , fort riche , dont le nom étoit Rocq , mais qui avoit de l'esprit et du mérite et qui fut longtemps ambassadeur à Venise. Il mourut peu après son retour, et auroit été plus loin s'il avoit vécu. Il laissa deux filles; le président de Maisons en épousa une, dont j'aurai occasion de parler , et Villars l'autre , qui tôt après ce mariage devint maréchale et enfin duchesse. Mais je ne puis quitter Courtin sans conter son aventure unique avec Fieubet.
C'étoit un autre conseiller d'État très-capable , d'un esprit charmant , dans le plus grand monde de la ville et de la cour et dans les meilleures compagnies, recherché par toutes les plus distinguées, quelquefois gros joueur, et qui avoit été chancelier de la reine. Il menoit Courtin à Saint- Germain au conseil , et on voloit fort dans ce temps-là. Ils furent arrêtés et fouillés, et Fieubet y perdit gros qu'il avoit dans ses poches. Comme les voleurs les eurent laissés , et que Fieubet se plaignoit de son infortune, Courtin s'applaudit d'avoir sauvé sa montre et cinquante pistoles qu'il avoit fait, à temps, glisser dans sa brayette. A l'instant voilà Fieubet qui se jette par la portière à crier après les voleurs et à les rappeler, si bien qu'ils vinrent voir ce qu'il vouloit. «Messieurs, leur dit-il, vous me paroissez d'honnêtes gens dans le besoin, il n'est pas raisonnable que vous soyez les dupes de monsieur que voilà , qui vou"^ a escamoté cinquante pistoles et sa montre : » et, se tournant à Courtin . «Monsieur, lui dit-il en riant, vous me l'avez dit. croyezmoi, donnez-les de bonne grâce et sans fouiller. » L'étonnement et l'indignation de Courtin furent tels qu'il se les laissa prendre sans dire une seule parole; mais les voleurs retirés, il voulut étrangler Fieubet, qui étoit plus fort que lui et qui rioit à gorge déployée. Il en fit le conte à tout le monde à Saint-Germain; leurs amis communs eurent toutes
36 LA REYNIE ET l' ARCHEVÊQUE DE REIMS. [1703]
les peines du monde à les raccommoder. Fieubet étoit mort longtemps avant lui, retiré ; ux Camaldules de Gros-Bois. C'étoit un homme de beaucoup d'ambition, qui se sentoit des talents pour la soutenir, qui soupiroit après les premières places, et qui ne put parvenir à rucune. Le dépit, la mort de sa femme sans enfants, des affaires peu accommodées, de l'âge et de la dévotion sur le tout, le jetèrent dans cette retraite. Pontchartrain envoya son fils le voir , qui , avec peu de discrétion , s'avisa de lui demander ce qu'il faisoit là. a Ce que je fais? lui répondit Fieubet, je m'ennuie; c'est ma pénitence, je me suis trop diverti. » Il s'ennuya si bien, mais sans se relâcher sur rien, que la jaunisse le prit et qu'il y mourut d'ennui au bout de peu d'années.
Il y avoit déjà longtemps que Courtin , très-infirme , presque aveugle (et il ie devint à la fin), ne sortoit plus de sa maison, où il ne recevoit même presque plus personne , lorsqu'il mourut , fort vieux , d'une longue maladie. Il étoit doyen du conseil. La Reynie , célèbre pour avoir commencé à mettre la place de lieutenant de police sur le pied où on la voit, mais néanmoins homme d'honneur et grand et intègre juge, suivoit Courtin , et prétendit être doyen, lorsque l'archevêque de Reims, conseiller d'État d'Église, entre-deux, le prétendit aussi. La Reynie se récria; il demanda à l'archevêque ce qu'il en prétendoit faire, lui qui par sa dignité de père précédoit le doyen du conseil, et qui par ses richesses ne pouvoit être touché de quelques milliers d'écus que le doyen avoit de plus que les autres conseillers d'État. L'archevêque convint qu'il n'avoit que faire du décanat pour rien, mais que lui échéant, il le vouloit recueillir pour ne pas nuire aux conseillers d'État d'Église qui n'auroient pas les mêmes raisons de rang et de biens pour ne s'en pas soucier , et n'en voulut jamais démordre. Cela fit une question qui fut portée devant le roi au conseil de dépêches , entre les conseillers d'État d'Église et d'épée d'une part, et ceux dérobe de l'autre: c'est-à-dire de six contre vingt-quatre. Outre qu'il ne se trouva aucune raison de disparité ni d'exclusion, M. de Reims allégua des exemples, entre autres, d'un archevêque de Bourges et d'un abbé qui avoient été conseillers d'État , puis doyens du conseil , et il gagna sa cause tout d'une voix dans le commencement de Tannée suivante.
Une autre afi"aire finit l'année, à laquelle je pris plus de part. Il y avoit plusieurs jours de grandes fêtes où le roi alloit à la grand'messe et à vêpres, auxquelles une dame de la cour quêtoit pour les pauvres; et c'étoit la reine, ou, quand il n'y en avoit point, la Dauphine qui nommoit à chaque fois celle qui devoit quêter , et dans l'intervalle des deux Dauphines, Mme de Maintenon prenoit soin d'en faire avertir. Tant qu'il y a eu des filles de la reine ou de Mme la Dauphine, c'étoit toujours Tune d'elles. Après que les chambres des filles eurent été cassées, on nomma de jeunes dames, comme je viens de l'expliquer. La maison de Lorraine, qui n'a formé son rang que par des entreprises du temps de la Ligue , adroitement soutenue depuis et augmentée par son attention et son industrie continuelle , et , à son exemple , celles qui peu à peu se sont fait donner le même rang par le roi , attentives à tout, évitèrent imperceptiblement la quête pour se faire après une distinc-