HISTOIRE DE LA MAISON D AUVERGNE
La fausseté veut être bien concertée , mais il est dangereux' qu'elle la soit trop. Il faut attraper un milieu avec adresse pour tromper avec un dehors de simplicité qui surprenne et qui impose. Ce fut l'écueil contre lequel toute cette belle invention se brisa. Rien de plus semblable au cartulaire que cette nouvelle généalogie par ses découvertes, i^-norées jusqu'alors, et quoique cette pièce la dût être entièrement pendant la composition de l'ouvrage, puisqu'elle ne devoit pas encore être trouvée l'un et l'autre se montra prêt en même temps. Néanmoins, il fut ju^-é plus expédient de produire le cartulaire le premier, et d'en attendre le succès avant de publier VHisloire de la maison d'Auvergne,
Pour le mieux assurer, le cardinal de Bouillon joua le modeste, et fit difficulté d'ajouter foi à une pièce si décisive. Il en parla en confiance à ce qu'il put de savants avec doute, en les priant de bien examiner, et de ne le laisser pas prendre pour dupe , et toutefois ajoutoit avec un air de désir et de complaisance, que celte descendance étoit de tout temps l'opinion et la tradition de sa maison, quoique (et voilà une belle contradiction) jusqu'au maréchal de Bouillon , elle ne fût pas tombée dans la pensée d'aucun d'eux, et que si elle étoit nés pour la première fois dans celle de son père et de son oncle , comme il y a lieu de le soupçonner par leur affectation d'avoir cette terre appelée le comté d'Auverô-ne et la jonction du mot d'Auvergne au nom de La Tour, au moins'n'avoient-ils osé s'en laisser entendre avec toute la splendeur, la gloire le crédit, l'autorié dont ils avoient joui. D'autres sortes de savants subalternes et mercenaires , aussi consultés pour avoir lieu de les faire admettre à l'examen de la pièce par les premiers et avec eux, furent bien endoctrinés par Baluze à dire ce qu'il falloit à propos, et lui-même à découvert paya du poids de sa réputation et de toute l'adresse de son esprit dès longtemps préparée sur une matière si importante et si jalouse.
Soit que les véritables examinateurs y fussent trompés , soit qu'ils se fussent laissé séduire, soit, comme il y a plus d'apparence, qu'ils vissent bien ce qui en étoit , mais qu'ils ne voulussent pas se faire un cruel ennemi du cardiaal et de toute sa maison pour chose qui, au sens de ces gens obscurs qui ne connoissent que leurs livres, ne blessoit personne et n'importoit à personne , ils prononcèrent en faveur du cartulaire, et le P. Mabillon, ce bénédictin si connu dans toute l'Europe par sa science et par sa candeur , laissa entraîner son opinion par les autres.
Avec de tels suffrages, que ce dernier couronnoit, le cardinal de Bouillon ne feignit plus de parler à l'oreille de ses amis de sa précieuse découverte , et surtout de bien étaler tout ce qu'il avoit fait et toutes les précautions qu'il avoit prises pour n'y être pas trompé. Par ce récit, il comptoit d'en constater entièrement la vérité, et de ses amis la nouvelle en gagna d'autres , et bientôt la ville et la cour , comme il se l'étoit bien proposé. Chacun lui fit des compliments d'une si heureuse découverte la plupart pour se divertir de la mine qu'il leur feroit. Ce fut un chaos plutôt qu'un mélange de la vanité la plus outrée et de la modestie la plus affectée , et d'une joie immodérée qui éclatoit malgré lui. Il falloit , pour
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]a vraisemblance , garder quelque interstice entre la publication de cette découverte et celle de VHistoire d'Auvergne , pour en rompre la cadence autant qu'il se pourroit aux yeux du public.
Le malheur voulut que de Bar, ce va- nu-pieds qui avoit, disoit-on, déterré ce cartulaire , et qui l'avoit présenté au cardinal de Bouillon, fût arrêté dans cet intervalle, et mis en prison pour fausseté, par ordre de la chambre de l'Arsenal. Cet événement fit quelque bruit qui intrigua les Bouillon , mais qui rendit leur cartulaire fort suspect et fit mettre force lunettes pour l'examiner. Des savants sans liaison avec les Bouillon le contestèrent , et tant fut procède que de Bar , arrêté pour d'autres faussetés, fut poussé sur celle-ci. La Reynie , si redoutable aux vrais criminels par ses lumières et sa capacité, et par l'expérience des prisonniers de la Bastille et de Vincennes dans sa charge de lieutenant de police, si longtemps mais si intègrement exercée , et en magistrat des anciens temps, présidoit en chef à la chambre de l'Arsenal, et fit subira de Bar divers interrogatoires sur le cartulaire de Brioude. Il se défendit le mieux qu'il put, mais il laissa échapper des choses délicates qui le firent resserrer et presser de nouveau.
Alors l'alarme se mit dans la maison de Bouillon , près de voir éclater la fourberie. 11 n'est rien qu'ils ne fissent pour en parer le coup , d'abord sourdement par la honte de paroître. Mais voyant que le tribunal ne relâchoit rien de la rigueur de l'examen , la douleur et le bruit des savants qu'ils avoient trompés, et le cri public , ils se mirent à solliciter ouvertement pour de Bar, et à y employer tout leur crédit. A la fin, l'inflexibilité de La Reynie et l'indignation qui échappoit aux autres magistrats de la chambre de l'Arsenal les réduisit à un parti extrême. M. de Bouillon , que le roi aimoit , lui avoua qu'il ne voudroit pas répondre que son frère, le cardinal, n'eût été capable, à leur insu à tous, d'essayer à constater des faits incertains; et, prenant le roi par ce qui le touchoit le plus, qui étoit la confiance, il ajouta que. se mettant ainsi entre ses mains sur une chose si délicate , il le supplioit d'arrêter cette affaire par bonté pour ceux qui n'y avoient point trempé , qui n'étoient coupables que d'une crédulité trop confiante pour un frère, et de leur faire au moins la grâce de les sauver de la flétrissure d'y être nommés en rien. Le roi , avec plus d'amitié pour M. de Bouillon que de réflexion à ce qu'il devoit de réparation à l'injure publique , voulut bien prendre ce parti.
Cependant l'abbé d'Auvergne, longtemps depuis cardinal au scandale public le plus éclatant et le plus éclaté, sollicitant de toutes ses forces, n'eut pas honte de dire aux juges , pour les toucher, à peu près ce que M. de Bouillon dit au roi.
De Bar enfin , atteint et convaincu d'avoir fabriqué ce cartulaire de l'église de Brioude , ne fut point poussé par delà l'aveu qu'il en fit en plein tribunal, pour éviter, par ordre du roi à La Reynie, qu'il ne parlât du cardinal , et peut-être de quelques autres Bouillon. Le cartulaire fut déclaré faux et fabriqué par ce faussaire . et par la raison susdite, de Bar, par le même arrêt, ne fut point condamné à mort, mais à une prison perpétuelle, parce que les autres faussetés sur lesquelles
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il fut d'abord arrêté n'étoient rien en comparaison de celle-ci. On peut comprendre que cette aventure fit un grand éclat; mais ce qui ne se comprend pas si aisément, c'est que MM. de Bouillon, qui en dévoient être si embarrassés, osèrent, quinze mois après, demander à M. le chancelier l'impression de l'Histoire de la maison d'Auvergne, et que M. le chancelier l'accorda. Les réflexions seroient trop fortes et m'écarleroient de mon sujet. Il en est seulement de dire que le monde en fut étrangement scandalisé, et qu'un aussi gros ouvrage et si recherché, dont le fondement unique étoit ce cartulaire, qui parut aussi promptement après l'éclat, ne sembla à personne avoir été fait et achevé qu'avec le cartulaire même, et par conséquent aussi faux que lui. C'est le jugement qui en fut universellement porté, qui déshonora Baluze jusqu'à faire rompre avec lui beaucoup de savants et plusieurs de ses amis, et qui mit le comble à la confusion de cette affaire. On verra en son temps ce que ce beau livre devint.
Après avoir réparé ces deux oublis, l'un sur la maison de Rohan l'autre sur celle de Bouillon, revenons d'où nous sommes partis.