COLÈRE DU ROI CONTRE LES DUCS
faire quêter sa fille le premier jour de l'an 1704 , qui , par nécessité , en sut faire sa cour aux dépens de qui il lui plut. Il ne m'avoit pas pardonné le pardon demandé par la princesse d'Harcourt à la duchesse de Rohan. Dès le lendemain je fus averti par la comtesse de Roucy, à qui Mme la duchesse de Bourgogne , qui étoit présente , l'avoit conté , que le roi étoit entré très-sérieux chez Mme de Maintenon , à qui il avoit dit, d'un air de colère , qu'il étoit très-mal content des ducs, en qui il trouvoit moins d'obéissance que dans les princes, et que , tandis que toutes les duchesses refusoient la quête , il ne l'avoit pas plutôt proposée à M. le Grand pour sa fille, qu'il l'avoit acceptée. Il ajouta qu'il y avoit deux ou trois ducs dont il se souviendroit toujours. Mme la duchesse de Bourgogne ne les avoit pas voulu nommer à elle , mais bien à Mme de Dangeau, à l'oreille, qui un moment après l'avoit chargée de m'avertir d'être sage , parce qu'il grondoit un orage sur ma tête. Cet avis me fut donné chez le chancelier, lui en tiers, qui ne douta point, ni moi non plus, que je ne fusse un des trois dont le roi avoit parlé. Je lui expliquai ce qui s'étoit passé et lui demandai son avis , qui fut d'attendre pour ne point aller à tâtons. Le soir Mme Chamillart me dit que le roi en avoit parlé fort aigrement à son mari. Tous deux étoient fort au fait de cette affaire. Je les y avois rais de bonne heure , et c'étoit eux-mêmes qui avoient fait refuser la quête aux deux duchesses leurs filles.
Je vis, le lendemain, Chamillart fort matin, qui me conta que, la veille , chez Mme de Maintenon , avant d'avoir eu le temps d'ouvrir son sac, le roi lui demanda en colère ce qu'il disoit des ducs, en qui il trouvoit moins d'obéissance qu'aux princes ; et tout de suite lui dit que Mlle d'Armagnac quêteroit. Chamillart lui répondit que, ces choses-là n'allant guère jusqu'à son cabinet, il ne l'avoit appris que la veille; mais que les ducs étoient bien malheureux qu'il leur imputât à crime de ne l'avoir pas deviné, et les princes fort heureux qu'il leur sût gré d'une chose que les ducs se seroient empressés de faire s'il leur en eût dit autant qu'à M. le Grand. Le roi, sans répondre qu'à soi-même, continua que c'étoit une chose étrange que, depuis que j'avois quitté son service, je ne songeasse qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde; que j'étois le premier auteur de celui-ci, et que, s'il faisoit bien, il m'enverroit si loin, que je ne l'importunerois de longtemps. Chamillart répondit que si j'examinois ces choses de plus près, c'étoit que j'étois plus capable et plus instruit que les autres, et que, cette dignité me venant des rois. Sa Majesté me devoit savoir gré de la vouloir soutenir. Puis, se prenant à sourire, il ajouta, pour le calmer, qu'on savoit bien qu'il pouvoit envoyer les gens où il lui plaisoit; mais que ce n'étoit guère la peine d'user de ce pouvoir, quand d'un mot on pouvoit également ce qu'on vouloit , et que quand on ne l'avoit pas . ce n'étoit que faute de le dire. Le roi point apaisé répliqua : que ce qui le piquoit le plus étoit le refus de ses filles par leurs maris, et surtout de la cadette, apparemment à mon instigation. Sur quoi Chamillart répondit que l'un des deux étoit absent, et que l'autre n'avoit que fait conformer sa femme à ce que faisoient les autres; ce qui n'avoit point ramené le roi, qui, toujours fâché, avoit encore grondé un moment,
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puis commencé le travail. Après l'avoir remercié d'avoir si bien parlé sur les ducs en général, et sur moi en particulier, il me conseilla de parler au roi et au plus tôt, un mot sur les ducs et la quête, puis sur moi dont il étoit mal content, et me dit la substance de ce qu'il me conseilloit de lui dire. Ces propos du roi étoient le fruit d'une audience assez longue qu'il avoit donnée au grand écuyer avant de passer chez Mme de Maintenon,
Au sortir d'avec Chamillart, j'allai conter au chancelier ce que j'en venois d'apprendre. Il fut du même avis que je parlasse, et tôt: qu'attendre ne feroit que confirmer le roi dans ce qui l'irritoit, et ne rien faire après en lui parlant; qu'il falloit donc se commettre à l'événement, lui demander à lui parler dans son cabinet, et si, comme je le craignois, il s'arrêtoit et se redressoit pour m'écouter tout de suite, lui dire que je voyois bien qu'il ne me vouloit pas faire la grâce pour l'heure de m'entendre, que j'espérois que ce seroit une autre fois, et me retirer tout de suite. Ce n'étoit pas peu à mon âge, et doublement mal avec le roi, de l'aller attaquer de conversation. Je n'avois pas coutume de rien faire sans l'avis du duc de Beauvilliers. Mme de Saint- Simon n'en fut pas que je le prisse , sûre , ce me dit-elle , qu'il me conseilleroit d'écrire et point de parler, ce qui n'auroit ni la même grâce ni la même force , outre qu'une lettre ne répond point , et que cet avis contraire à celui des deux autres ministres me jetteroit dans l'embarras. Je la crus et allai attendre que le roi passât de son dîner dans son cabinet, où je lui demandai permission de le suivre. Sans me répondre, il me fit signe d'entrer, et s'en alla dans l'embrasure de la fenêtre.
Comme j'allois parler, je vis passer Fagon et d'autres gens intérieurs. Je ne dis mot que lorsque je fus seul avec le roi. Alors je lui dis qu'il m'étoit revenu qu'il étoit mécontent de moi sur la quête; que j'avois un si grand désir de lui plaire, que je ne pouvois différer de le supplier de me permettre de lui rendre compte de ma conduite là-dessus. A cet exorde il prit un air sévère, et ne répondit pas un mot. a II est vrai, sire, continuai-je, que depuis que les princesses ont refusé de quêter, je l'ai évité pour Mme de Saint-Simon ; j'ai désiré que les duchesses l'évitassent aussi, et qu'il y en a que j'en ai empêchées parce que je n'ai point cru que Votre Majesté le désirât. — Mais, interrompit le roi d'un ton de maître fâché , refuser la duchesse de Bourgogne , c'est lui manquer de respect, c'est me refuser moi-même! » Je répondis que. de la manière que les quêteuses se nomraoient, nous ne pensions point que Mme la duchesse de Bourgogne y eût de part, que c'étoit la duchesse du Lude, souvent la première dame du palais qui s'y trouvoit, qui indiquoit qui elle vouloit. « Mais, monsieur, interrompit le roi encore du même ton haut et fâché , vous avez tenu des discours? — Non , sire , lui dis-je, aucun. — Quoi, vous n'avez point parlé?... 5» Et de ce ton élevé poursuivoit, lorsqu'en cet endroit j'osai l'interrompre aussi, et élevant ma voix au-dessus de la sienne : « Non , sire , vous dis-je , et si j'en avois tenu, je l'avouerois à Votre Majesté, tout de même que je lui avoue que j'ai évité la quête à ma femme , et que j'ai empêché d'autres duchesses de l'accepter. J'ai toujours cru et eu lieu de croire que,
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puisque Votre Majesté ne s'expliquoit point là-dessus , qu'elle ignoroit ce qui se passoit, ou que, le sachant, elle ne s'en soucioit point. Je vous supplie très-instamment de nous faire la justice d'être persuadé que si les ducs, et moi en particulier, eussions pu penser que Votre Majesté le désirât le moins du monde , toutes se seroient empressées de le faire, et Mme de Saint-Simon, à toutes les fêtes, et si cela n'eût pas suffi de sa part à vous témoigner mon désir de vous plaire, j'aurois moi aussi plutôt quêté dans un plat comme un marguiilier de village. Mais, sire, coiitinuai-je, Votre Majesté peut-elle imaginer que nous tenions aucune fonction au-dessous de nous en sa présence , et une encore que les duchesses et les princesses font tous les jours encore dans les paroisses et les couvents de Paris, et sans aucune difficulté? Mais il est vrai, sire, que les princes sont si attentifs à se former des avantages de toutes choses , qu'ils nous obligent à y prendre garde , surtout ayant refusé la quête une fois. — Mais ils ne l'ont point refusée , me dit le roi d'un ton plus radouci ; on ne leur a point dit de quêter. — Ils l'ont refusée, sire, repris-je fortement, non pas les Lorraines, mais les autres (par où je lui désignois Mme de Montbazon). La duchesse du Lude en a pu rendre compte à Votre Majesté, et l'a dû faire, et c'est ce qui nous a fait prendre notre parti; mais comme nous savons combien Votre Majesté se trouve importunée de tout ce qui est discussion et décision, nous avons cru qu'il suffisoit d'éviter la quête , pour ne pas laisser prendre cet avantage aux princes, persuadés, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, que Votre Majesté n'en savoitrien, ou ne s'en soucioit point, puisqu'elle n'en témoignoit aucune chose. — Oh bien! monsieur, me répondit le roi d'un ton bas et tout à fait radouci, cela n'arrivera plus, car j'ai dit à M. le Grand que je désirois que sa fille quêtât le premier jour' de l'an , et j'ai été bien aise qu elle en donnât l'exemple par lamitié que j'ai pour son père, r, Je répliquai toujours , regardant le roi fixement, que je le suppliois encore une fois, et pour moi et pour tous les ducs, de croire que personne ne lui étoit plus soumis que nous , ni plus persuadé , et moi plus qu'aucun , que nos dignités , émanantde la sienne et nos personnes remplies de ses bienfaits , il étoit , comme roi et comme bienfaiteur de nous tous, despotiquement le maître de nos dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire comme d'une chose sienne et absolument dans sa main. Alors, prenant un ton tout à fait gracieux et un air tout à fait de bonté et de familiarité , il me dit à plusieurs reprises que c'étoit là comme il falloit penser et parler, qu'il étoit content de moi, et des choses pareilles et honnêtes. J'en pris l'occasion de lui dire que je ne pouvois lui exprimer la douleur où j'étois de voir que . tandis que je ne sonseois qu'à lui plaire , on ne cessoit de me faire auprès de lui les desservices les plus noirs ; que je lui avouois que je ne pouvois le pardonner à ceux qui en étoient capables, et que je n'en pouvois soupçonner que M. le Grand, «lequel, ajoutai-je, depuis l'affaire de la princesse d'Harcourt, ne me l'a pas pardonné, parce que , ayant eu l'honneur de vous en rendre compte , Votre Majesté vit que je lui disois vrai, et non pas M. le Grand, dont je crois que Votre Majesté se souvient bien , et que je ne lui répète point pour ne la pas