‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 31 sur 370 · AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI · texte numérisé non relu

AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI

fatiguer. » Le roi ne répondit qu'il s'en souvenoit bien , et en eût je crois écouté la répétition patiemment, à la façon réfléchie, douce et honnête avec laquelle il me le dit; mais je ne jugeai pas à propos de le tenir si longtemps. Je finis donc par le supplier que , lorsqu'il lui reviendroit quelque chose de moi qui ne lui plairoit pas , il me fît la grâce de m'en faire avertir, si Sa Majesté ne daignoit me le dire elle-même, et qu'il verroit que cette bonté seroit incontinent suivie ou de ma justification , ou de mon aveu et du pardon que je lui demanderois de ma faute. Il demeura un moment après que j'eus cessé de parler, comme attendant si j'avois plus rien à lui dire; il me quitta ensuite avec une petite révérence très-gracieuse , en me disant que cela étoit bien , et qu'il étoit content de moi. Je me retirai en lui faisant une profonde révérence, extrêmement soulagé et content d'avoir eu le loisir de tout ce que je lui avois placé sur moi , sur les ducs , sur les princes , en particulier sur le grand écuyer, et plus persuadé que devant, par le souvenir du roi de l'affaire de la princesse d'Harcourt, et son silence sur M. le Grand, que c'étoit à lui que je devois ce que je venois encore une fois de confondre.

Sortant du cabinet du roi, l'air très-satisfait, je trouvai M. le Duc et quelques courtisans distingués, qui attendoient son botter dans sa chambre, qui me regardèrent fort passer, dans la surprise de la durée de mon audience, qui avoit été de demi-heure, chose très-rare aux particuliers chargés de rien que d'en obtenir, et dont aucune n'alloit à la moitié du temps de celle que j'avois eue. Je montai chez moi tirer Mme de Saint-Simon d'inquiétude, puis j'allai chez Chamillart, que je trouvai sortant de table , au milieu de sa nombreuse audience , où étoit la princesse d'Harcourt. Dès qu'il me vit, il quitta tout, et vint à moi. Je lui dis à l'oreille que je venois de parler au roi longtemps dans son cabinet, tête à tête, que j'étois fort content: mais que, comme cela avoit été fort long et qu'il étoit alors accablé de gens, je reviendrois le soir lui tout conter. Il voulut le savoir à l'heure même, parce que, devant, me dit-il, travailler ce jour-là extraordinairement avec le roi. il vouloit être bien instruit, certain qu'il étoit que le roi ne manqueroit pas de lui en parler, et qu'il vouloit se mettre en état de me servir. Je lui contai donc toute mon audience. Il me félicita d'avoir si bien parlé.

Mme Chamillart et ses filles furent très-surprises, et me surent grand gré de ce que j'avois pris sur moi leur refus de la quête. Je les trouvai irritées des propos sur elles du grand écuyer et du comte de Marsan son frère, pourtant leurs bons amis. J'attisai ce feu, mais j'eus beau faire, les bassesses et les souplesses des Lorrains auprès d'elles raccommodèrent tout, en sorte qu'au bout d'une quinzaine, il n'y parut plus, et Chamillart aussi piqué qu'elles n'y résista pas plus longtemps. Il m'apprit au retour de son travail qu'avant d'ouvrir son sac, le roi lui avoit dit qu'il m'avoit vu , conté toute la conversation , et paru tout à fait revenu sur moi . mais encore blessé contre les ducs, sans qu'il eût pu le ramener entièrement, tant la prévention, le foible pour M. le Grand et la préférence déclarée de sa Maintenon pour les princes contre les

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ducs le tenoient obscurci contre l'évidence et contre son propre aveu même à Chamillart, d'être content de moi , dont la conduite ne pouvoit toutefois être séparée des autres par les choses mêmes que je lui avois dites ; mais c'étoit un prince très-aisé à prévenir , qui donnoit très-rarement lieu à réclaircir, qui revenoit encore plus rarement, et jamais bien entièrement, et quine voyoit, n'écoutoit, ne raisonnoit plus dès qu'on avoit l'adresse de mettre son autorité le moins du monde en jeu, sur quoi que ce pût être, devant laquelle justice . droits , raison et évidence , tout disparoissoit. C'est par cet endroit si dangereusement sensible que ses ministres ont su manier avec tant d'art , qu'ils se sont rendus les maîtres despotiques en lui faisant accroire tout ce qu'ils ont voulu , et le rendant inaccessible aux éclaircisssements et aux audiences.

Le chancelier fut étonné de ma hardiesse , et ravi du succès. Je me tirai d'affaires après, avec le duc de Beauvilliers, comme Mme de Saint- Simon me Tavoit conseillé, et je trouvai qu'elle avoit eu raison. Je dis au duc que , n'ayant pas eu le moment de le voir avant le dîner du roi, j'avois pris mon parti de lui parler. Il me témoigna être fort aise que cette audience se fût si bien passée , mais qu'il m'auroit conseillé de l'éviter et d'écrire dans la situation où j'étois. quoique par l'événement j'eusse beaucoup mieux fait. Plusieurs ducs me parlèrent de cette affaire, qui fit du bruit. Rien n'égala la surprise et la frayeur de M. de Chevreuse, avec qui j'étois intimement, et à qui je contai tout; mais quand il entendit que j'avois dit au roi que nous savions qu'il craignoit toute discussion et toute décision , il recula six pas : « Vous avez dit cela au roi. s'écria-t-il , et en propres termes? vous êtes bien hardi. — Vous ne l'êtes guère , lui répondis-je , vous autres vieux seigneurs , qui êtes si bien et en familiarité avec lui , et bien foibles de ne lui oser dire mot ; car s'il m'écoute moi jeune homme , point accoutumé avec lui , mal d'ailleurs avec lui . et de nouveau encore plus par ceci , et si la conversation amenée avec colère finit après de tels propos par de la bonté et des honnêtetés après qu'elle a duré tant que j'ai voulu , que seroit-ce de vous autres si vous aviez le courage de profiter de la manière dont vous êtes avec lui , et de lui dire ce qu'il lui faudroit dire , et que vous voyez que je lui dis non-seulement impunément , mais avec succès pour moi ! » Chevreuse fut ravi que j'eusse parlé de la sorte , mais il en avoit encore peur ; la maréchale de Villeroy , extrêmement de mes amies , et qui avoit infiniment d'esprit et beaucoup de dignité et de considération personnelle, trouva que j'avois très-bien fait et dit, et que cette conversation me tourneroit à bien. En effet, je sus par M. de Laon que le roi avoit dit à Monseigneur que je lui avois parlé avec beaucoup d'esprit, de force et de respect, qu'il étoit content de moi, que les choses étoient bien différentes de ce que M. le Grand lui avoit dit, et que les princesses avoient refusé la quête , ce que Monseigneur lui confirma.

M. de Laon étoit frère de Clermont , dont j'ai raconté la disgrâce , que Monseigneur aimoit toujours. Il m'apprit que Monseigneur se moquoit souvent des prétentions des princes et des idées de son amie Mlle de Lislebonne là-dessus, quelquefois jusque devant elle, et qu'il n'étoit

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point mené par elle ni par Mme d'Espinoy là-dessus. Il avoit su ce propos du roi à Monseigneur par Mlle Choin, avec qui par son frère il étoit demeuré dans la liaison la plus intime. Il me conta plusieurs détails làdessus qui m'ôtèrent d'inquiétude sur Monseigneur pour les rangs. Je les contai au duc de Montfort, mon ami intime, qui n'en étoit pas moins en peine que moi, mais je ne nommai pas mon auteur, qui ne le vouloit pas être. Le rare est qu'il étoit en grande liaison avec ce prélat par les Luxembourg; il lui en gardoit le secret, et me l'avoit bien voulu confier, tellement que le duc de Montfort, qui ne me voyoit en nulle liaison avec Monseigneur ni avec personne de sa cour particulière , ne pouvoit imaginer d'où je les avois sus, et pensoit presque qu'il falloit que le diable me l'eût dit.

Je me suis peut-être trop étendu sur une affaire qui se pouvoit beaucoup plus resserrer. Mais, outre qu'elle est mienne, il me semble que c'est plus par des récits détaillés de ces choses de cour particulières qu'on la fait bien connoître , et surtout le roi si enfermé et si difficile à pénétrer, si rare à approcher, si redoutable à ses plus familiers, si plein de son despotisme, si aisé à irriter par ce coin-là et si difficile à en revenir, même en voyant la vérité d'une part et la tromperie de l'autre , et toutefois capable d'entendre raison quand il faisoit tant que de vouloir bien écouter, et que celui qui lui parloit la lui montroit même avec force, pourvu qu'il le flattât sur son despotisme, et assaisonnât son propos du plus profond respect : tout cela se touche au do'gt par les récits mieux que par toutes les autres paroles : et c'est ce qui se voit bien naturellement dans celui-ci , et dans ce que j'ai raconté en son temps de l'affaire de Mme de Saint-Simon, et de Mme d'Armagnac, et de la princesse d'Harcourt avec la duchesse de Rohan.

Le roi et l'empereur n'étoient pas en repos chez eux. Outre la guerre extérieure, les mécontents de Hongrie, en nombre effrayant et appuyés de plusieurs seigneurs et de beaucoup de noblesse , s'étoient emparés des villes . des montagnes de Hongrie et d'une partie des mines. Quantité de châteaux s'étoient rendus à eux où ils avoient trouvé beaucoup de canons. Ils étoient descendus dans la plaine, et se montroient à main armée autour de Presbourg. Leurs partis mettoient le feu à des villages dont l'incendie se faisoit voir de Vienne , et l'empereur pensa être surpris dans un château où il dînoit à une partie de chasse. L'effroi qu'il en eut lui fit ordonner d'apporter de Presbourg à Vienne la couronne de Hongrie, qui depuis les premières invasions des Turcs, avoit été apportée de Bude. capitale du royaume, à Presbourg. C'est une couronne d'or qui , envoyée de Rome vers l'an 1000 , au duc de Pologne qui s'étoit fait baptiser et se vouloit faire déclarer roi, fut enlevée par Etienne , duc de Hongrie, qui en prit le titre de roi. Il fut reconnu saint dans la suite, et la vénération de cette couronne a passé jusqu'à la superstition parmi les Hongrois.

Les fanatiques du Languedoc et des Gévennes occupoient des troupes qui en écharpoient quelques pelotons de temps en temps, mais qui ne faisoient pas grand mal au gros. On surprit des Hollandois qui leur portoient de l'argent et des armes avec de grandes promesses de se-

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