‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 315 sur 370 · LIVRE DU MARÉCHAL DE VAUBAN · texte numérisé non relu

LIVRE DU MARÉCHAL DE VAUBAN

voit l'anoblissement assez récent. Il y a eu une maison de Béthisy, avec qui il ne le faut pas confondre, qui peut-être n'est pas encore éteinte. Avec cette naissance, la figure en étoit effroyable ; bossu devant et derrière à l'ex'cès, la tête dans la poitrine au-dessous de ses épaules, faisant peine à voir respirer . avec cela squelette et un visage jaune qui ressembloit à une grenouille comme deux gouttes d'eau. Il avoit de l'esprit, encore plus de manège, une opinion de lui jusqu'à se regarder au miroir avec complaisance , et à se croire fait pour la galanterie. Il avoit lu et retenu. Je pense que la confcmité d'effronterie et de talent d'intrigue fit un mariage si bien assorti. Sa sœur étoit mère de M. de Lévi, gendre de M. le duc de Chevreuse. Il en sut tirer parti. Sa fortune , qui lui donna un gouvernement et le grade de lieutenant général , le rendit impertinent au point de prétendre à tout et de le montrer. Il en demeura là pourtant avec tous ses charmes , et se fit peu regretter des honnêtes gens. Sa femme , depuis , a bien fait des personnages , et à force d'artifices a su marier ses filles hautement , et bien faire repentir leurs maris de cette alliance.

On a vu (t. II , p. 435 et suiv.) quel étoit Vauban à roccasion de son élévation à i'ofiice de maréchal de France. Maintenant nous Talions voir réduit au tombeau par l'amertume de la douleur pour cela même qui le combla d'honneur, et qui, ailleurs qu'en France, lui eût tout méiité et acquis. Il faut se souvenir , pour entendre mieux la force de ce quo j'ai à dire, du court portrait de cette page (435), et savoir en même temps que tout ce que j'en ai dit et à dire n'est que d'après ses actions, et une réputation sans contredit de personne, ni tant qu'il a vécu, ni depuis , et que jamais je n'ai eu avec lui , ni avec personne qui tînt à lui , la liaison la plus légère.

Patriote comme il l'étoit , il avoit toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu'il soufTroit. La connoissance que ses emplois lui donnoient de la néc;.ssité des dépenses, et du peu d'espérance que le roi fût pour retrancher celles de splendeur et d'amusements , le faisoit gémir de ne voir point de remède à un accablemeiit qui augmentoit son poids de jour en jour.

Dans cet esprit , il ne fit point de voyage (et il Vraversoit souvent le royaume de tous les biais) qu'il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres , sur la sorte de commerce et d'industrie des provinces et des villes , sur la nature et l'imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu'il pouvoit voir et faire par lui-même, il envoya secrètement partout où il ne pouvoit aller, et même où il avoit été et où il devoit aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu'il auroit connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent avec toute l'exactitude et la justesse qu'il y put apporter, et il excelloit en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres etoient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.

Il étoit bien avancé lorsqu'il parut divers petits livres du sieur de

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