VAUDEMONT REFUSÉ DU SAINT-ESPRIT
que pour un bâtard de Lorraine, qui, par la raison qui vient d'être expliquée , et que Vaudemont et ses nièces avoient trop d'esprit pour ne pas sentir, se trouveroit toujours en obstacle à toutes ses prétentions. Ce fut apparemment aussi ce qui lui fit imaginer cette souveraineté de Commercy, et entreprendre encore au delà, comme on le verra, pour couvrir sa bâtardise de façon que la raison secrète du roi en pût êlre détournée.
Mais tout cela n'étoit pas fait, et, en attendant, il falloit être à la cour et dans le monde. N'osant donc hasarder de refus, pour demeurer entier pour quand ' tout son fait de Commercy et de plus encore seroit arrangé, il résolut d'usurper sans avoir l'air de prétendre ou de laisser douteux , et se servir avec adresse des excès d'avances qu'il recevoit de tout ce qu'il y avoit à la cour de plus grand , de plus distingué , de plus accrédité; d'abuser de la sottise du gros du monde, et de cacher ses entreprises sous l'impotence de sa personne, pour, ce qu'il auroit ainsi ténébreusement conquis et tourné adroitement en habitude, le prétendre après en rang qui lui auroit été acquis.
Il se fit donc porter en chaise à travers les petits salons jusqu'à la porte du grand . comme très-rarement il arrivoit aux filles du roi de le faire . et ne se tenoit debout que devant le roi. Il évita d'aller chez Monseigneur et chez Mgrs ses fils, sous prétexte de ses jambes, sinon, en arrivant, leur faire la révérence , et de même chez Mme la duchesse de Bourgogne et chez Madame. Chez les autres, il se mit sur le premier siège qu'il v trouva; et il n'y avoit que des tabourets dans ces appartements de Marly , et dans le salon de même. Il s'y plaçoit dans un coin; la plus brillante compagnie s'y rassemblât autour de lui assise et debout, et là il tenoit le dé. Monseigneur en approcha quelquefois; Vaudemont. avec adresse, l'accoutuma à ne se point lever pour lui, et tout aussitôt après il en usa de même pour Mme la duchesse de Bourgogne.
Tous les ministres furent d'abord chez lui; il vit seul Mme de Maintenon chez elle . mais cela se réitéra fort peu , et il n'y vit jamais le roi , dont il n'eut presque point d'audience dans son cabinet. Rien de si brillant que ce voyage , et le roi toujours occupé de lui. 11 lui fit donner une calèche à toutes ses chasses. Une de ses nièces y alloit avec lui. Il étoit assez plaisant de les voir tous deux suivre celle du roi, qui étoit seul dans la sienne avec Mme la duchesse de Bourgogne, et figurer ainsi en deux tête à tête . sans autre calèche que celle du capitaine des gardes, car Madame montoit encore alors à cheval. Ce voyage de Marly, où il étoit arrivé et s'étoit compassé pour cela avec justesse, s'écoula de la sorte à y faire toute l'attention, à y être l'homme uniquement principal et à reconnoître son monde.
Il partagea après son temps moins à Versailles qu'à Paris. Versailles étoit pluspublic, moins ramassé, moins pêle-mêle, les milieux plus difficiles à garder. 11 jugea sagement que, son terrain bien sondé, il falloit disparoitre pour réveiller le goût et l'empressement , et ne les
■I . Jusqu'à ce que.
[1707J MADAME DE VaUDEMONT A MARLY. 445
pas user par l'habitude. Au bout d'un mois, il prit congé et s'en alla à Commercy avec sa sœur, ses nièces et sa femme, qui, sous prétexte de fatigue et de santé délicate, n'avoit vu le jour à Paris que par le trou d'une bouteille, mais en effet par l'embarras de ses prétentions, qu'elle ne vouloit pas commettre, et savoir, avant de se présenter à la cour, sur quel pied elle s'y conduiroit. Vauderaont, en partant, s'assura, puis s'annonça pour le premier voyage de Marly. C'etoit une distinction qu'il lui importoit de ne pas négliger. Trois semaines suffirent à cette course. La santé étoit bonne quand il le falloit, et les jambes ne faisoient jamais rien manquer d'utile. Mme de Lislebonne et Mme de Vaudemont demeurèrent à Paris; l'oncle et les nièces vinrent à Marly. Avant son départ, il y avoit eu une négociation. Mme de Vaudemont, qui ne savoit encore sur quel pied danser, vouloit éviter le cérémonial de Versailles et aller droit à Marly, comme son mari avoit fait. Le roi trouvait cela ridicule. et cela balança. Au retour de M. de Vaudemont, il insista si bien qu'il en résulta une distinction plus grande, parce que le roi la trouva moindre que de recevoir de plein saut, à Marly, une femme qu'il n'avoit jamais vue, et qui se torlilloit en prétentions. Vaudemont et ses nièces arrivèrent le samedi à Marly.
Dans le dimanche, Mme de Maintenon fît agréer au roi que, allant elle à Saint-Cyr le mercredi , comme elle y alloit de Marly presque tous les jours > que celui-là même Mme de Vaudemont l'y viendroit voir de Paris ; que , sans que Mme de Vaudemont lui pariât de Marly , ce seroit elle qui lui proposeroit de l'y mener. Le roi y consentit, puis se ravisa, enfin il l'accorda, et ce qui avoit été réglé pour le mercredi ne s'exécuta que le vendredi. Le roi, entrant le soir chez Mme de Maintenon, y trouva Mme de Vaudemont qui arrivoit avec elle. L'accueil fut gracieux, mais court; elle ne soupa point, à cause du maigre. Le lendemain elle fut présentée à Mme la duchesse de Bourgogne, comme elle alloit partir pour la messe, et vit un instant Monseigneur et Mgr le duc de Bourgogne chez eux, puis les princesses fort uniment, mais fort courtement. Elle fut l'après-dînée, avec le roi et presque toutes les dames, voir la roulette, où Mme la duchesse de Bourgogne alloit, puis à une grande collation dans le jardin. Mme de Vaudemont ne fut pas, à beaucoup près, si fêtée que .son mari. Elle demeura trois jours à Marly , et s'en alla le mardi à Paris. Elle revint sept ou huit jours après à Marly passer quelques jours, et se hâta ensuite de regagner Commercy, peu contente de n'y avoir pu rien usurper en rang et en préférences.
C'étoit une personne tout occupée de sa grandeur, de ses chimères, de sa chute du gouvernement du Milanois; elle l'étoit aussi de sa santé, mais beaucoup moins en effet que comme chausse-pied ou couverture; tout empesée , toute composée , tout embarrassée , un esprit peu naturel , une dévotion affichée, pleine d'extérieur et de façons; en deux mots, rien d'aimable, rien de sociable, rien de naturel; grande, droite, un air qui vouloit imposer, et néanmoins être doux, mais austère et tirant fort sur l'aigre-doux. Personne ne s'en accommoda, elle ne s'accommoda de rien ni de personne ; elle fut ravie d'abréger et de s'en aller , et personne n'eut envie de la retenir.