‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 367 sur 370 · IL — HISTOIRE ET CONDAMNATION DE B. DE FARGUES · texte numérisé non relu

IL — HISTOIRE ET CONDAMNATION DE B. DE FARGUES

Pages 204 et suivantes.

Saint-Simon raconte (p. 206 et suiv. de ce volume) comment Fargues fut arrêté dans sa maison de Courson par les huissiers du parlement, et sur un ordre du premier président de Lamoignon, amené à Paris', condamné à mort, et exécuté. Il ajoute que le premier président, qui avait dirigé la procédure , s'enrichit par la confiscation d'une partie des biens de Fargues. Ce récit, qui incrimine la mémoire de Guillaume de Lamoignon, renferme plusieurs erreurs; et, sans entrer dans une discussion approfondie, il suffira d'opposer à Saint-Simon, ou plutôt à Lauzun, l'autorité d'un contemporain, témoin impartial, qui avoit bien connu B. de Fargues, et qui donne les détails les plus précis sur sa condamnation et sur son supplice.

Rappelons d'abord que le fait dont il s'agit se passa au commencement de l'année 1665, longtemps avant la naissance de Saint-Simon. Cet écrivain cite comme unique autorité (p. 204) le duc de Lauzun, personnage célèbre par ses intrigues, sa vanité, l'éclat de sa fortune et de sa chute. On voit tout de suite quelle confiance mérite un pareil témoignage. Aussi, lorsqu'en 1781 , La Place publia, dans le premier volume de ses Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire ^ le récit de l'arrestation et de la mort de B. de Fargues, emprunté textuellement aux Mémoires encore inédits de Saint-Simon , la famille de Lamoignon réclama, et produisit des pièces qui établissaient que Fargues n'avait pas été condamné par le parlement de Paris , mais par l'intendant d'Amiens et par d'autres commissaires délégués par le roi, et que le premier président n'avait obtenu la terre de Courson qu'en 1668 , en sa qualité de seigneur de Bâville, dont relevait Courson.

Nous ajouterons à cette réfutation celle qui résulte du récit d'Olivier d'Ormesson, qui écrivait son Journal au moment même où B de Fargues fut arrêté et exécuté : « Le dimanche 29 mars 1065, je reçus des lettres de la condamnation de Fargues , et qu'il avoit été pendu , le vendredi à cinq heures du soir, à Abbeville. Cette fin extraordinaire m'oblige de dire que Fargues étoit né de petite condition, dans Figeac en Languedoc; qu'ayant épousé la sœur du sieur de La Rivière, neveu de M. de Bellebrune, il avoit été major d'Hesdin, dont M. de Bellebrune étoit gouverneur; et qu'au mois de janvier 1658, le sieur de Bellebrune étant mort , il forma le dessein de se rendre maître de cette

place. Étant venu à Paris, il offrit à M. de Palaiseau, gendre de M. de Bellebrune, de le servir pour lui conserver le gouvernement, et lui demanda le nom de ses amis dans la place, lequel M. de Palaiseau lui donna, et en même temps il offrit à M. le comte de Moret, auquel ce gouvernement étoit donné , de l'argent et son service. Mais en ayant été fort peu accueilli, il partit devant, disant que c'étoit pour lui préparer toutes choses; et étant dans la place, il s'en rendit le maître, ayant chassé tous les amis de M. de Palaiseau et de M. de Moret, et ayant écrit à M. le maréchal d'Hocquincourt pour lui livrer cette place- M. d'Hocquincourt, avec son régiment qui étoit sur la frontière, s'y retira ; et je me souviens qu'étant en Picardie ' , le lieutenantcolonel de ce régiment vint de la cour m'apportant des ordres, et témoignoit vouloir servir la cour contre le maréchal, et néanmoins, sitôt qu'il eut joint son régiment, il le débaucha et se retira à Hesdin.

oc Lorsque, par la paix', la ville d'Hesdin fut rendue au roi, je la reçus et y fis entrer le régiment de Picardie. Je parlai à Fargues de toute sa conduite. Il me dit que sitôt qu'il étoit entré dans Hesdin, il avoit écrit en quatre endroits pour négocier : à la cour, par l'entremise de Carlier, commis de M. Le Tellier, qui y fit deux voyages, et enfin par sa femme , qui prit cette occasion pour aller à Hesdin et se rendre auprès de son mari; au maréchal d'Hocquincourt, qui ne manqua pas de se venir jeter dans Hesdin; mais Fargues prit si bien ses précautions avec lui qu'il n'en fut jamais le maître, et ne lui permit jamais ni d'y être le plus fort ni de parler à un homme en particulier; [enfin il négocia] avec M. le Prince et avec les Espagnols dont il reçut des troupes qu'il fit camper dans le faubourg de Saint-Leu, sans que jamais il souffrît deux officiers de ses troupes entrer ensemble dans la ville.

a Le roi , en avril 1658 , marchant avec son armée pour faire le siège de Dunkerque , fit semblant de vouloir assiéger Hesdin, et le bruit en couroit. Il passa à la vue de cette place, croyant que sa présence feroit quelque soulèvement dans la place ; mais Fargues me dit que sachant qu'il ne seroit point assiégé, il jugea qu'il n' avoit qu'à se défendre d'une révolte ; qu'il avoit assemblé toute sa garnison , et leur ayant dit que le roi venoit pour les assiéger, que pour lui il étoit résolu de se défendre, et qu'il laissoit la liberté à ceux qui youdroient de sortir; que tous lui avoient juré de mourir avec lui, et que, profitant de cette disposition, il avoit mis ces troupes dans les dehors, et étoit demeuré dans la place , craignant seulement un coup de main et d'être assassiné ; que M. le maréchal d'Hocquincourt escarmoucha avec la cavalerie, et que depuis il n'avoit songé qu'à ses fortifications, et à maintenir l'ordre et la police dans sa place; que La Rivièra et lui étoient dans des chambres séparées aux deux bouts d'une salle commune , dans laquelle il y avoit un corps de garde de pertuisaniers ; que jamais l'un ne dormoit que l'autre ne fût éveillé; qu'ils n'alloient jamais en un même lieu en-

i. Olivier d'Ormesson était alors intendant de Picardie. 2. Paix des Pyrénées (<659).

semble; et enfin Fargues m'ayant expliqué sa conduite, fait voir ses magasins, il me parut homme de tête et de grand ordre, et chacun convient qu'il a soutenu sa révolte avec beaucoup d'habileté, n'ayant ni naissance, ni condition, ni charge, ni considér?tion qui le distinguât pour se soutenir.

« L'on dit que, durant son procès, il a dit souvent qu'il n'avoit commis qu'une seule faute , qui étoit de s'être laissé prendre. Il a déclaré, après son jugement, qu'il entretenoit commerce avec Saint- Aulnays, et qu'il le pressoit de se retirer en Espagne.

« Cette condamnation porte pour vol, péculat, faussetés et malversations commises au pain de munition', etc. Chacun a renouvelé à cette occasion les anciennes histoires de penderie de M. de Machault, et que celui-ci ne dégénérera point d'un nom si illustre. »

Ce fut en effet l'intendant de Picardie Machault qui condamna Fargues. Il avait été nommé tout exprès pour cette exécution, dont ne voulut pas se charger son prédécesseur Courtin. a L'affaire de Fargues, écrit Olivier d'Ormesson, qui teaoit ces détails de Turenne^ est l'occasion de ce changement 3 ; car M. de Machault va pour le juger souverainement, et M. Courtin l'avoit refusé. »

Olivier d'Ormesson , après avoir rappelé que Fargues fut pendu à Abbeville le vendredi 27 mars, continue ainsi : « L'on remarquoit qu'ayant été conduit à Hesdin, il avoit été mis dans la prison avec les mêmes fers et dans le même lieu où il avoit retenu prisonnier le nommé Philippe-Marie , qui étoit un officier qui avoit voulu soulever la garnison contre lui , lors de sa révolte ; qu'un soldat qu'il avoit obligé d'être bourreau et de pendre un homme, avoit été le sien et l'avoit pendu. L'on convenoit aussi qu'il avoit entendu la lecture de sa condamnation avec beaucoup de fermeté; qu'il avoit baisé trois fois la terre remerciant Dieu; qu'il avoit aussi baisé trois fois sa potence, et qu'il étoit mort avec courage et fort chrétiennement. »

Il résulte de ces détails si précis , écrits au moment même des événements, par un témoin impartial et bien informé, que le premier président de Lamoignon n'a été pour rien dans le procès et la condamnation de B. de Fargues.

m. OPPOSITION DE LA NOBLESSE AUX HONNEURS ACCORDÉS A QUELQUES FAMILLES.

Page 258.

Saint-Simon parle souvent dans ses Mémoires des tentatives de familles nobles pour obtenir des privilèges particuliers, tabouret à la cour, entrée en carrosse dans les châteaux royaux, ce qu'on appelait

i. Ce ne fut donc pas pour meurtre , comme le dit Saint-Simon (p. 20g), que Fargues fut condamné à mort.

2. Jourtiiil d'Olivier d'Ormesson, II* partie, fol. 87 verso.

3. Machault fut transféré dans l'intendance de Champagne à celle de Picardie.

Saim-Sxmon ui 20

alors les honneurs du Louvre, rang de princes étrangers, etc. Ces efforts pour s'élever au-dessus de la noblesse ordinaire provoquèrent une très-vive opposition, surtout au mois d'octobre 1649. Saint-Simon en parle (p. 258 du présent volume). Nous réunirons ici plusieurs passages du Journal inédit de Dubuisson-Aubenay ' , qui indique avec précision tous les détails de cette petite révolution de cour. Attaché au secrétaire d'État Duplessis-Guénégaud, Dubuisson-Aubenay est comn^e le Dangeau de la Fronde : il retrace minutieusement les cabales qui agitèrent la cour de 1648 à 1653-, il parle aussi de l'opposition qu'à la même époque les ducs et pairs firent aux prétentions de certaines familles qui affectaient le rang de princes étrangers.

a Lundi 4 octobre (1649), la reine étant au cercle, le maréchal de L'Hôpital lui a présenté le mémoire ou requête de toute la noblesse de la cour opposante aux tabourets , de la poursuite desquels les sieurs de Miossens'^ et de Marsillac^ vouloient bien se déporter: mais les princes qui la portoient ont voulu que l'affaire allât jusqu'au bout. Enfin elle est échouée tout à fait ou remise à une autre fois. Les comtes de Montrésor* et de Béthune^, qui n'avoient point encore parlé, y ont paru, et le premier a parlé à la reine d'une façon de longtemps préméditée. Il y avoit une lettre circulaire aux gouverneurs et grands seigneurs de toutes les provinces, toute prête à être signée, et envoyée de la part des opposants, qui avoit été dressée en l'assemblée cnez le marquis de Sourdis.

a Les ducs et pairs s'assemblent chez le duc d'Uzès, et les princes autres que du sang chez M. de Chevreuse.

a Mardi matin , 5 octobre , encore assemblée de la noblesse opposante , que l'on appelle anti-tahouretiers , chez le marquis de Sourdis, lui absent, et son fils, le marquis d'Alluye, présent.

a Jeudi 7 , la noblesse opposante aux tabourets s'assemble encore chez le marquis d'Alluye , en l'hôtel de Sourdis.

et L'opposition des ducs et pairs contre la principauté de la maison Bouillon La Tour continue, et la plainte des maréchaux de France contre le vicomte de Turenne , de ce qu'il a fait ôter les bâtons de maréchal de France de son carrosse^. »

Après avoir dit que les assemblées de la noblesse continuèrent le vendredi S et le samedi 9, sans entrer dans aucun détail, Dubuisson-Aubenay parle avec plus d'étendue de celle qui se tint le 11 octobre : a. Il y a eu grand Lruit. Le marquis d'Alluye, fils du marquis de Sourdis

i. Ms.Bibl. Maz. H. 4 765, in-lol.

2. César-Phœbus d'Albrel, comte de Miossens , dans la suite maréchal de France. Saint-Simon en parle avec détails à l'année «714.

3. François de La Rochefoucauld, alors prince de Marsiilac, duc de La Rochefoucau d après la mort de son père. C'est l'auteur des Maximes.

4. Claude de Bourdeille, comte de Monlrésor, uu des principaux agitateurs de la Fronde.

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