‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 43 sur 370 · GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE · texte numérisé non relu

GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE

jamais eu d'enfants, et balbutioit pis entre ses dents, de telle sorte qu'allant toujours à Ja parade elle leur fit prendre le parti de remporter à son insu. Aussi parut-elle fort mécontente; la bonne femme craignoit de n'être plus maîtresse et de passer pour radoter, et ne se contraignit pas sur son dépit aux compliments du monde , et beaucoup moins sur sa fille, qu'elle reçut fort mal. Elle étoit à Paris, d'où elle arriva sur cette nouvelle et entra par derrière dans ce cabinet de Mme de Maintenon, où, tandis que le roi travailloit dans la pièce joignante, elle présente, Mme la duchesse de Bourgogne jouoit avec des dames familières et les deux fils de France , entrant quand elle vouloit, mais seule , où étoit le roi. Mme de Ventadour y arriva donc, si transportée, si éperdue de joie , qu'oubliant ce qu'elle étoit, elle se jeta à genoux en entrant et se traîna ainsi jusqu'à Mme la duchesse de Bourgogne , qui alla l'embrasser et la relever. Elle en fit autant lorsque, après les premiers compliments , cette princesse la mena où étoit le roi , dont la surprise de cette action fut extrême; jamais personne ne fut si hors de soi. Elle eut douze mille livres d'augmentation de pension aux huit mille qu'elle avoit déjà.

Le maréchal de Châteaurenauld eut bientôt après la lieutenance générale de Bretagne , vacante depuis la mort de Lavardin , comme je l'ai dit d'avance.

Le roi permit en même temps à Walstein , ambassadeur de l'empereur à Lisbonne, pris sur mer en s'en retournant, de s'en aller, et fit partir Vernon, ambassadeur de Savoie, toujours accompagné de son gentilhomme ordinaire, pour aller sur la frontière de Provence et des États de Savoie être échangé avec Phélypeaux.

En ce même temps- mourut Harlay, conseiller d'État, qui avoit été premier ambassadeur plénipotentiaire à la paix de Ryswick, duquel j'ai assez parlé précédemment pour n"ayoir plus rien à en dire.

Les ennemis perdirent le meilleur des officiers hollandois, qui de plus étoit leur Vauban pour les places et les sièges, qui étoit le général Cohorn, qui mourut à la Haye.

L'afi'aire des fanatiques ne finissoit point et occupoit des troupes. La Hollande et M. de Savoie les soutenoient par des armes , de l'argent et quelques hommes, et Genève par des prédicants. Villars , de retour de Bavière , étoit oisif. Il avoit été reçu comme s'il n'eût pas pris des trésors, et qu'il n'eût pas empêché les progrès des armées pour les amasser. Mme de Maintenon le protégeoit ouvertement, et conséquemment Chamillart, alors au plus haut point de la faveur. Ils vouloient remettre Villars en selle, qui, profitant de ce qu'il pouvoit sur l'un et sur l'autre, vouloit absolument être de quelque chose. L'Allemagne ne lui convenoit plus depuis qu'il s'étoit brouillé avec l'électeur de Bavière; la Flandre et l'Italie étoient occupées par Villeroy et Vendôme, plus en crédit que lui. Il ne se trouva que le Languedoc à lui donner, pour le décorer au moins de finir cette petite guerre. Montrevel n'avoit que le roi pour lui , cela lui servit au moins à ne pas demeurer par terre. On lui fit faire un troc désagréable, La Guyenne étoit entièrement paisible et n'avoit nul besoin de commandant ; Montrevel y fut envoyé avec le même pouvoir

Page 1