‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 44 sur 370 · ON ME FAIT UNE OPÉRATION · texte numérisé non relu

ON ME FAIT UNE OPÉRATION

et les mêmes appointements qu'il avoit en Languedoc. Ce changement l'aftligea fort, mais il fallut céder et aller jouer au lansquenet à Bordeaux. Villars, avec son effronterie ordinaire, voulant faire valoir le petit emploi où il alloit, dit assez plaisamment qu'on l'y envoyoit comme un empirique où les médecins ordinaires avoient perdu leur latin. Ce mot outra Montrevel, qui fit si bien que, tandis que Yillars étoit en chemin, il battit deux fois les fanatiques et la dernière fois en personne et avec un grand succès, et tout de suite s'en alla droit à Bordeaux , où il n'y avoit personne depuis que Sourdis n'y commandoit plus.

Je tombai en ce temps-là dans un fâcheux accident. Je me fis saigner parce que je senlois que le sang me portoit à la tête, et il me sembla l'avoir été fort bien. Je sentis la nuit une douleur au bras , que Le Dran , fameux chirurgien, qui m'avoit saigné, m'assura ne venir que d'une ligature trop serrée. Pour le faire court, en deux jours le bras s'enfla plus gros que la cuisse, avec la fièvre et de grandes douleurs; on me tint autres deux jours avec des applications dessus pour dissiper le mal par l'ouverture de la saignée, de l'avis des plus grands chirurgiens de Paris. M. de Lauzun, qui me trouva avec raison tort mal, insista pour avoir Maréchal, et s'en alla à Versailles le demander au roi, sans la permission duquel il ne venoit point à Paris , et il ne découchoit presque jamais du lieu où le roi étoit. Il eut permission de vejiir , de découcher, et même de séjourner auprès de moi. En arrivant le matin , il m'ouvrit le bras d'un bout à l'autre. Il étoit temps, l'abcès gagnoit le coflYe, et se manifestoit par de grands frissons. Il demeura deux jours auprès de moi, vint après plusieurs jours de suite, puis de deux jours l'un. L'adresse et la légèreté de l'opération, des pansements, et de me mettre commodément passe l'imagination. Il prit prétexte de cet accident , pour parler de moi au roi, qui après que je fus guéri m'accabla de bontés. Chamillart étoit enfin venu à bout de me raccommoder avec lui quelque temps auparavant. Tout ce que dit Maréchal acheva. J'avoisfnit un léger effort du bras le jour de la saignée auquel j'attribuois l'accident, et je voulus que Le Drun me saignât dans le cours de cette opération pour ne le pas perdre. Maréchal et Fagon ne doutèrent pas que le tendon n'eût été piqué. Par des poids qu'on me fit porter, mon bras demeura dans sa longueur ordinaire, et je ne m'en suis pas senti depuis. J'avois jour et nuit un des meilleurs chirurgiens de Paris auprès de moi, qui se relevoient. Tribouleau , qui l'étoit des gardes françoises avec beaucoup de réputation, me conta qu'il falloit que M. de Marsan fût bien de mes amis , qu'il l'avoit arrêté dans les rues , qu'il lui avoit demandé de mes nouvelles avec des détails et un intérêt infini. La vérité étoit qu'il vouloit mon gouvernement et qu'il le demanda. Le roi lui demanda à son tour si je n'avois pas un fils, et le rendit muet et confus. Chamillart, sans qu'on l'en eût prié, s'en étoit assuré pour mon fils, en cas que je n'en revinsse pas , et n'y avoit pas perdu de temps. Je ne fis pas semlDlant dans la suite de savoir le procédé de M. de Marsan , avec qui d'ailleurs, comme avec tous ces Lorrains, je n'étois en aucun commerce.

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