‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 46 sur 370 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'archiduc par l'Angleterre à Lisbonne ; mal secouru. — L'amirante de Castille tombé dans le mépris. — Disgrâce de la princesse des Ursins, rappelée d'Espagne avec ordre de se retirer droit en Italie ; détails raccourcis de son gouvernement. — Motifs qui firent passer Berwick en Espagne et Puységur. — Négligence, impudence et crime d'Orry. — Joug étrange de la princesse des Ursins sur l'abbé d'Estrées , et son plus que surprenant abus. — Princesse des Ursins inlercepie et apostille de sa main une lettre de l'abbé d'Estrées au roi. — Abbé d'Estrées obtient son rappel. — Abbé d'Estrées commandeur de l'ordre sur lexemple de l'abbé des Cliaslelliers; quel étoit l'ab'.jé des Chastelliers. — Cardinal d'Estrées abbé de Saint- Germain des Prés. — Le roi d'Espagne à la tète de son armée en Portugal.

— Princesse des Ursins chassée; son courage ; ses mesures. — Son départ vers Bayonne. — Duc de Grammont ambassadeur en Espagne; son caractère. — Son misérable mariage. — Duc de Grammont déclare son indigne mariage, et, par l'insensé raffinement d'en vouloir faire sa cour, s'attire la colère du roi et de Mme de Maintenon. — Princesse des Ursins insiste sur la permission d'aller à "Versailles. — Princesse des Ursins exilée à Toulouse. — Des Pennes, confident de Mme des Ursins, rappelé d'Espagne. — Orry rappelé d'Espagne. — Folle prétention du connétable de Caslille. — Conduite du duc de l'Infantado. — Appointements du duc de Grammont.

— Franchise des ambassadeurs ; abus qui s'en fait à Venise par Charmont.

Plaintes de la république de Venise ; Charmont protégé.

L'archiduc . après un long séjour dans la basse Allemagne et la Hollande , en attendant que tout fût prêt pour son trajet . avoit essuyé une terrible tempête qui le jeta deux fois en Angleterre , où la première fois il vit la reine et ses ministres. Il étoit arrivé en Portugal avec fort peu

58 l'archiduc a LISBONNE. [1704]

de secours ; il trouva qwe tout lui manquoit. Ce grand contre-temps et la fidélité des Espagnols ne répondoit pas aux promesses de l'amirante qui leur avoit persuadé que tout se révolteroit en Espagne ; et comme rien n'y branla, ni à l'arrivée de l'archiduc, ni depuis, que deux ou trois particuliers au plus, mais bien longtemps dans les suites, l'amirante tomba dans un discrédit total. Le Portugal, abandonné presque à sa foiblesse, s'en prenoit à lui de l'avoir comme engagé dans ce péril, et l'archiduc d'avoir pressé son arrivée sur des espérances dont il ne voyoit aucun effet. Il se défendoit sur l'espèce d'abandon où ses alliés et l'empereur même le laissoient, qui décourageoit de lever le masque en sa faveur. Ces contrastes qui laissèrent l'amirante sans ressources, tant du côté de la cour de Portugal que de celle de l'archiduc , le mirent souvent en danger d'être assommé par le peuple , et le firent tomber dans le dernier mépris.

J'ai différé l'événement suivant et quelques autres, pour raconter tout de suite ce qui auroit été moins intelligible et moins agréable par morceaux, à mesure que les diverses choses se sont passées, d'autant que le principal de tous, et pour lequel j'ai différé les autres, ne dépasse pas la fin de mai. Il faut se souvenir de ce qui a été rapporté cidevant de la brillante situation de la princesse des Ursins en Espagne, et de ses solides appuis à Versailles, où elle avoit trouvé moyen de sevrer les ministres du roi du secret et du maniement des affaires, qui se traitoient réciproquement d'elle à Mme de Maintenon et au roi, le seul Harcourt, ennemi de nos ministres, dans la confidence. M. de Beauvilliers, qui n'y vit point de remède, prit enfin le parti de prier le roi de le dispenser de se mêler plus d'aucune chose qui regardât l'Espagne. Le chancelier n'en entendoitplus parler, il y avoit déjà quelque temps. Chamillart , trop occupé des finances et de la guerre , n'auroit peut-être pas été suspect aux deux dames , sans sa liaison intime avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, mais il n' avoit pas loisir de s'occuper de plus que de sa besogne , et on s'en tenoit à son égard , sous prétexte de ménagement, à ne lui parler d'Espagne que superficiellement pour les ordres et les expéditions qui le regardoient nécessairement pour les troupes et l'argent. Restoit Torcy qui auroit bien voulu n'en entendre jamais parler , et à qui il ne restoit que les choses sèches et résolues sur lesquelles on ne pouvoit se passer de son expédition.

En Espagne Mme des Ursins s'étoit, comme on l'a vu, défaite des cardinaux d'Estrées et Portocarrero , d'Arias qui au départ du cardinal d'Estrées s'étoit retiré une seconde fois, et étoit allé attendre dans son archevêché de Séville le chapeau auquel le roi d'Espagne l'avoit nommé , de Louville , de tous ceux qui avoient eu part au testament de Charles II, ou à quelque faveur du roi indépendamment d'elle. Rivas, qui avoit écrit ce fameux testament, le seul laissé dans le conseil, y étoit réduit aux simples expéditions, sans oser dire un mot, sans crédit ni considération, en attendant qu'elle pût le renvoyer comme les autres. La princesse et Orry gouvernoient seuls , seuls étoient maîtres des affaires et des grâces, et tout se décidoit entre eux deux, souvent d'Aubigny en tiers , et la reine présente q uand elle vouloit , qui ne voyoit que par

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