‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 47 sur 370 · DISGRÂCE DE LA PRINCESSE DES URSINS · texte numérisé non relu

DISGRÂCE DE LA PRINCESSE DES URSINS

leurs yeux. Le roi dont toutes les journées étoient réglées par la reine, et qui, s'il vouloit changer quelque chose à ce qui étoit convenu pour ses heures et ses amusements comme chasse, mail ou autre chose, le lui envoyoit demander par Vaset, huissier françois, dévoué à Mme des Ursins, et qui se gouvernoit par ce qu'il lui rapportoit; le roi, dis-je, peu à peu établi dans cette dépendance, venoit les soirs chez la reine, le plus souvent chez Mme des Ursins, où il trouvoit d'ordinaire Orry et quelquefois d'Aubigny où il apprenoit ce qui avoit été résolu , et leur donnoit les mémoriaux qu'il avoit pris au conseil pour être décidés le lendemain par eux, et portés par lui ensuite au conseil, où il n'y avoit point à opiner, mais seulement à savoir pour la forme ce que Rivas recevoit du roi pour expédier. L'abbé d'Estrées, qui depuis le départ de son oncle entroit de ce conseil , n'osoit s'y opposer à rien, et s'il avoit quelque représentation à faire, c'étoit en particulier à Mme des Ursins et à Orry , qui l'écoutoient à peine et alloient leur chemin sans s'émouvoir de ce qu'il leur pouvoit dire. La princesse régnoit ainsi en plein, et ne songeoit qu'à écarter tout ce qui pouvoit troubler ou partager le moins du monde sa puissance. Il falloit une armée sur les frontières de Portugal contre l'archiduc, par conséquent un général françois pour commander les troupes françoises, et peut-être aussi les espagnoles. Elle avoit connu de tout temps la reine d'Angleterre qui étoit Italienne , elle Tavoit extrêmement cultivée dans les longs séjours qu'elle avoit faits à Paris, elle étoit demeurée en commerce de lettres et d'amitié avec elle ; elle imagina donc de faire donner au duc de Berwick le commandement des troupes françoises en Espagne.

Elle le connoissoit doux, souple, fort courtisan, sans aucun bien, avec une famille ; elle compta par ces raisons de faire tout ce qu'elle voudroit d'un homme entièrement dépendant du roi et de la reine d'Angleterre, qui lui auroit l'obligation de sortir de l'état commun des lieutenants généraux et qui auroit un continuel besoin d'elle pour s'élever et pour s'enrichir, et s'éviter ainsi d'avoir à compter avec un François qui auroit une consistance indépendante d'elle. Elle en fît donc sa cour à Saint-Germain et le proposa à Versailles. Le roi qui , par é.aard pour le roi d'Angleterre et par la similitude de ses bâtards , avoit fait servir celui-ci peu de campagnes sans caractère, puis tous d'un coiup [en qualité] de lieutenant général dans une grande jeunesse, fut ravi d'une occasion si naturelle de le distinguer d'eux en lui donnant une armée à commander. Il avoit toujours servi en Flandre ; sa souplesse et son accortise Tavoient attaché et lié extrêmement avec M. de Luxembourg et ses amis, avec M. le Duc et M. le prince de Conti, ensuite avec le maréchal de Villeroy. Ces deux généraux d'armée l'avoient traité comme leur enfant et à la guerre et à la cour. Il avoit des talents pour l'une et pour l'autre ; ils l'avoient fort vanté au roi et en avoient fait leur cour. Le roi, déjà si bien disposé, se fit un plaisir d'accorder ce général à la prière du roi et de la reine d'Angleterre, à la demande de Mme des Ursins , et aux témoignages qui lui avoient été si souvent rendus de son application et de sa capacité. Le hasard fit que Berwick , qui avoit le nez bon et qui avoit cultivé Harcourt de bonne heure,

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