‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 55 sur 370 · PRINCESSE DES URSINS A TOULOUSE · texte numérisé non relu

PRINCESSE DES URSINS A TOULOUSE

Tout passe avec le temps dans les cours , même les plus terribles orages, quand on est bien appuyé et qu'on sait ne pas s'abandonner au dépit et aux revers. Mme des Ursins, s'avançant toujours à lents tours de roue, ne cessoit d'insister sur la permission de venir se justifier à la cour. Ce n'étoit pas qu'elle osât l'espérer , mais , à force d'instances et de cris , d'éviter l'Italie , et d'obtenir un exil en France , d'où avec le temps elle sauroit peut-être se tirer. Harcourt, par l'Italie, perdoit jusqu'à l'espérance de tous les secrets détails par lesquels il se maintenoit, et Mme de Maintenon toute celle de part directe au gouvernement de l'Espagne. Ils sentirent l'un et l'autre le poids de cette perte; après les premiers temps de l'éclat ils reprirent leurs esprits. Le roi étoit obéi , il jouissoil de sa vengeance. L'ordre à labbé d"Estrées et l'abbaye de Saint- Germain à son oncle la combloit. C'étoit un surcroît d'accablement pour une dictatrice de cette qualité aussi roidement tombée et chassée avec si peu de ménagement. La pitié put avoir lieu après une exécution si éclatante-, et la réflexion qu'il ne falloit pas pousser la reine d'Espagne à bout sur des choses qui n'influoient plus sur les affaires , et qui ne compromettoient point l'autorité. Ce fut le biais que prit Mme de Maintenon pour arrêter la princesse des Ursins en France. Cela paroit l'Italie , cela suffisoil pour lors; mais il falloit ménager le roi si ferme sur l'Italie, il n'étoit pas temps de lui laisser naître aucun soupçon. C'est ce qui détermina à fixer à Toulouse le séjour qui fut accordé enfin comme une grâce à Mme des Ursins , et même avec beaucoup de peine.

G"etoit le chemin à peu près pour gagner de Bayonne , par où elle entroit en France , le Dauphiné ou la Provence , pour de là passer les Alpes, ou par mer en Italie. C etoit une grande ville où elle auroit toutes ses commodités, et la facilité nécessaire pour ses commerces en Espagne d'où elle ne l'éloignoit point , et à Versailles par le grand abord d'une capitale de Languedoc , siège d'un parlement , et un grand passage où on cache mieux ses mouvements que dans de petites villes et dans des lieux écartés. Un châtiment mis en évidence sur ce théâtre de province , qui eût été un grand surcroît de dépit et de peine dans toute autre conjoncture , parut une grâce à l'e.xilée et une certitude de retour. Elle comprit par ce premier pas qu'il n'y avoit qu'à attendre, et cependant bien manéger sans se décourager ; et dès lors elle se promit tout de ses appuis et plus encore d'elle-même. Avec un aussi grand intérêt que celui de Mme de Maintenon; un agent aussi à portée, aussi habile, aussi audacieux que Harcourt porté par son intérêt le plus cher d'ambition et de haine des ministres , et un ami capable de tout imaginer et de tout entreprendre avec feu et suite, et l'expérience d'une vie toute tissue des plus grandes intrigues tel qu'étoit Cosnac, archevêque d'Aix , la reine d'Angleterre , pour porter de certains coups qui auroient trop démasqué Mme de Maintenon et d'autres amis , en sous-ordre que son frère savoit organiser et conduire tout aveugle qu'il étoit , il parut impossible à Mme des Ursins d'être laissée longtemps en spectacle à Toulouse , maîtresse et en commodité de faire agir le roi et la reine d'Espagne en cadence de ces grands ressorts.

On fit revenir en même temps le chevalier des Pennes , qui passoit

Page 1