‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 54 sur 370 · SON MISÉRABLE MARIAGE · texte numérisé non relu

SON MISÉRABLE MARIAGE

de chambre de la femme du premier médecin Daquin , puis de Mme de Livry. Des Ormes, contrôleur général de la maison du roi, frère de Bechameil, et dont la charge a des rapports continuels avec celle de premier maître d'hôtel du roi qu'avoit Livry , alloit chez lui toute la journée. Il trouva cette créature à son gré , il lui en conta et l'entretint publiquement plusieurs années. Le duc de Grammont jouoit aussi fort chez Livry , il étcit ami de des Ormes ; et tant qu'il entretint cette fille , c'est-à-dire le reste de sa vie , le duc de Grammont soupoit continuellement en tiers ou en quart avec eux, ainsi il n'ignoroit pas leur façon d'être. A la mort de des Ormes , il la prit et l'entretint , et l'épousa enfin quoique devenue vieille , laide et borgnesse. Cet épisode à l'occasion d'un particulier n'est pas assez intéressant (si ce n'est pour sa famille qui en fut aux hauts cris et au dernier désespoir) , pour avoir place ici sans ce qui va suivre.

Le mariage fait en secret, puis déclaré par le duc de Grammont, il se mit dans la tète d'en faire sa cour au roi par la plus délicate de toutes les approbations qui est l'imitation , et plus encore à Mme de Maintenon, puisque lui-même avoit déclaré son mariage. Il employa des barbes sales de Saint-Sulpice et de ces cagots abrutis de barbichets des Missions qui ont la cure de "Versailles, pour faire goûter ce grand acte de religion et le tourner en exemple. On peut juger si le roi et Mme de Maintenon s'en trouvèrent flattés. Le moment choisi pour cela, qui fut celui de sa mission en Espagne , et le prétexte , celui d'y mener cette gentille duchesse, parut mettre le'comble à cette folie, qui réussit tout au contraire de ce qu'il en avoit espéré. La comparaison prétendue mit en fureur Mme de Maintenon , et le roi si en colère , que le duc de Grammont fut plusieurs jours sans oser se présenter devant lui. Il lui envoya défendre de laisser porter ni prendre à sa femme aucune marque ni aucun rang de duchesse en quelque lieu que ce fût, et d'approcher jamais de la cour, surtout de ne s'aviser pas de lui laisser mettre le pied en Espagne. L'ambassade étoit déclarée depuis le mariage (ce ne fut que depuis l'ambassade que cette folie de comparaison et d'en faire sa cour avoit eu lieu^ sous prétexte de faire prendre son tabouret à cette créature, et de la mener après en Espagne); quelque dépit qu'en eussent conçu le roi et Mme de Maintenon , il n'y eut pas moyen d'ôter l'ambassade , cela eût trop montré la corde : mais l'indignation n'y perdit rien. Il n'y avoit que le duc de Grammont au monde capable d'imaginer de plaire par une si odieuse comparaison. Il étoit infatué de cette créature qui le mena par le nez tant qu'il vécut ; il étoit naturel qu'elle pensât en servante de son état, qu'elle voulût faire la duchesse , et que tout lui parût merveilleux pour y parvenir. Elle mit donc cette belle invention dans la tète de son mari , qui s'en coiffa aussitôt comme de tout ce qui venoit d'elle , et qui même après le succès ne put se déprendre de la croire aveuglément sur tout.

Il eut défense expresse de voir la princesse des Ursins , qu'il devoit rencontrer sur sa route. Quelque peu écoutée qu'elle pût espérer d'être à Versailles, dans ces moments si proches de la foudre qui en étoit partie et qui l'écrasoit , son courage ne l'y abandonna pas plus qu'à Madrid.

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