PHÉLYPEAUX; SA CONDUITE
toujours. Le malheur de l'État, attaché à la fortune de La Feuillade, ne permit pas à Phélypeaux de jouir de sa vengeance , ni la longueur de sa vie de voir les horreurs dans lesquelles M. de Savoie finit la sienne. Ce Phélypeaux étoit un vrai épicurien qui croyoit tout dû à son mérite, et il étoit vrai qu'il avoit des talents de guerre et d'affaires, et tout possible par l'appui de ceux de son nom qui étoient dans le ministère; mais particulier et fort singulier, d'un commerce charmant quand il vouloit plaire ou qu'il se plaisoit avec les gens; d'ailleurs épineux, difficile , avantageux et railleur. Il étoit pauvre et en étoit fâché pour ses aises, ses goûts très-recherchés et sa paresse.
Il étoit frère d'un évêque de Lodève , plus savant, plus finement spirituel et plus épicurien que lui, plus aisé aussi dans sa caisse, qui, par la tolérance de Bâville et l'appui de ceux de son nom dans le ministère, manioit fort le Langudoc depuis la chute du cardinal Bonzi. Il survécut son frère , entretenoit des maîtresses publiquement chez lui , qu'il y garda jusqu'à sa mort, et tout aussi librement ne se faisoit faute de montrer, et quelquefois de se laisser entendre, qu'il ne croyoit f'as en Dieu. Tout cela lui fut souffert toute sa vie sans le moindre avis de la cour, ni la plus légère diminution de crédit et d'autorité. Il n'avoit fait que cela toute sa vie, mais il s'appeloit Phélypeaux. Il s'en falloit bien que le cardinal Bonzi, avec tous ses talents, ses services, ses ambassades, eût jamais donné le quart de ce scandale; et il en fut perdu! Ce Lodève ne sortoit presque point de sa province, mourut riche et vieux, car il sut aussi s'enrichir, et laissa un tas de bâtards. Phélypeaux eut en arrivant la place de conseiller d'État d'épée vacante par la mort de Briord.
Le duc de Grammont avoit eu enfin la permission de voir la princesse des Ursins sur sa route. Ce fut le premier adoucissement qu'elle obtint depuis sa disgrâce. Le désir de préparer à mieux fit accorder cette liberté. Le prétexte en fut de ne pas aigrir la reine pour une bagatelle et ne pas mettre le duc de Grammont hors d'état de pouvoir traiter utilement avec elle; mais il ne sut pas en profiter. Battu de l'oiseau, à son départ, sur la déclaration de son mariage, il craignit tout et ne fut point assez avisé pour se bien mettre avec cette femme si importante dans un tête-à-tète dont le roi ne pouvoit savoir le détail, et s'aplanir par là toutes les épines que la sécheresse de sa part en cette entrevue éleva contre lui de toutes parts à la cour d'Espagne.
Il y arriva les premiers jours de juin. Il trouva le roi avec l'abbé d'Estrées sur la frontière de Portugal, où, malgré la criminelle disette de tout ce qui est nécessaire à l'entretien des troupes, des places et de la guerre , Puységur avoit fait des prodiges pour y suppléer , dont le duc de Berwick avoit su profiter par un détail de petits avantages qui découragèrent les ennemis et lui facilitèrent des entreprises; il prit à discrétion Castelbranco , où il se trouva quantité de farines qui furent d'un grand secours , beaucoup d'armes et les lentes de la suite du roi de Portugal. De là il marcha au général Fagel. qui fut battu et fort poursuivi; il pensa être pris ; il y eut six cents prisonniers avec tous leurs officiers ; et sans les montagnes, pour vingt hommes qu'il en coûta au duc, rien