‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 63 sur 370 · COMPLAISANCE DE TESSÉ · texte numérisé non relu

COMPLAISANCE DE TESSÉ

rendre inutile et obtenir enfin un congé qui laissât La Feuillade pleinement en chef d'une manière toute naturelle, et en état de recevoir comme nécessairement la patente, le caractère et les appointements de général d'armée sans que le roi s'en pût dédire. C'est aussi ce qui s'exécuta de la sorte. Après ce qu'on avoit fait pour lui et la situation et la conjoncture où il se trouvoit. le roi, obsédé de son ministre, ne put reculer et ne voulut pas même le laisser apercevoir qu'il en eût envie. La Feuillade succéda donc en tout à Tessé dans les parties du Dauphiné, de la Savoie et des vallées. Il falloit en profiter pour, de ce chausse-pied, aller à mieux et en attendant faire parler de soi. Il alla donc former le siège de Suse, d'où il envoya force courriers. Le fort de la Brunette pensa lui faire abandonner cette place. Il ne manqua pas de jouer sur le mot avec un air de galanterie militaire que son beau-père sut faire valoir. Ce fort pris, Bernardi, gouverneur de Suse, se défendit si mal qu'il capitula le 16 juin , sans qu'il y eût aucune brèche , ni même qu'il pût y en avoir sitôt. Le chevalier de Tessé en apporta la nouvelle. Cette honnêteté étoit bien due à la complaisance de son père. L'exploit fut fort célébré à la cour, après lequel ce nouveau général d'armée se tourna à de nouveaux, mais ce ne fut que contre les barbets' des vallées. Il ne fallut pas demeurer oisif, mais peloter en attendant partie, et se conserver c-pendant en exercice de général d'armée pour le devenir plus solidement.

En même temps, en ce miois de juin , Phélypeaux arriva de Turin et sa'ua le roi , qui aussitôt l'entretint longtemps dans son cabinet. C'étoit un grand homme bien fait, de beaucoup d'esprit et de lecture, naturellement éloquent, satirique, la parole fort à la main, avec des traits et beaucoup d'agrément , et quand il le vouloit, de force. Il mit ces talents en usage , et sans contrainte , pour se plaindre de tout ce qu'il avoit souffert les six derniers mois qu'il avoit demeuré en Piémont, ou à Turin , ou à Coni , où il fut gardé étroitement et où on lui refusoit jusqu'au nécessaire de la vie. Ses derniers propos avec M. de Savoie furent assommants pour un prince qui se sentoit autant que celui-là, et ses réponses encore plus piquantes , par leur sel et leur audace , aux messages qu'il lui envoya souvent depuis. Il dit même aux officiers qui le gardoient à Coni qu'il espéroit que le roi seroit maître de Turin avant la fin de l'année, que lui en seroit fait gouverneur, qu'il y feroit raser d'abord la maison où il avoit été arrêté, et qu'il y feroit élever une pyramide avec une inscription en plusieurs langues , par laquelle il instruiroit la ] ostérité des rigueurs avec lesquelles M. de Savoie avoit traité un ambassadeur de France, contre le droit des gens, contre l'équité et la raison. 11 avoit fait une relation de ce qui s'étoit passé à son égard depuis les premiers événements de la rupture , très-curieuse et bien écrite , où il n'épar^^noit pas M. de Savoie ni sa cour. Il en montra quelques copies, qui furent fort recherchées et qui méritent de l'être

-I. Les barbets étaient les Vaudois du Piémont. Ils liraient, dit-on, leur nom de ce qu'ils avaient pour chefs des minisires qu'ils appelaient haibes ou {Luciens.

Page 1