‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 7 sur 370 · RETRAITE DES CARDINAUX · texte numérisé non relu

RETRAITE DES CARDINAUX

empêcher que tout ne passât par Mme des Ursins , conséquemment par elle , sans ambassadeurs ni ministres. Je dis la déroute des deux cardinaux , parce que Portocarrero , voyant son confrère prêt à partir , quitta le despacho et les affaires où il n'étoit plus rien après la figure qu'il avoit faite, et dit qu'à son âge il avoit besoin de repos et de ne s'occuper plus que de son salut et de son diocèse. Il ne trouva pas le moindre obstacle à sa retraite. Don Manuel Arias, gouverneur du conseil de Castiile, qui sentit combien ce changement influoit sur son ministère et portoit sur sa considération, imita Portocarrero, et se prépara à se retirer en son archevêché de Séville, pour y attendre en repos la pourpre romaine , à laquelle le roi d'Espagne l'avoit nommé.

Louville eut ordre de revenir en même temps que le cardinal d'Estrées en reçut la permission. Le roi d'Espagne en eut quelque légère peine , quoiqu'il ne le vît plus en particulier. Il lui donna le gouvernement de Courtrai, qu'il perdit quelque temps après par la guerre, et une grosse pension qui ne fut pas longtemps payée. Mais il eut aussi environ cent mille francs qu'il rapporta , et dont il accommoda ses affaires.

11 eut le bon esprit de n'en rien perdre de sa gaieté, d'oublier tout ce qu'il avoit été en Espagne, de vivre avec ses amis, dont il avoit beaucoup et de considérables , et de s'occuper de ses affaires et de se bâtir très-agréablement à Louville.

Ainsi Mme des Ursins et Orry, maîtres de tout sans contradiction de personne, prirent le plus grand vol d'autorité et de puissance en Espagne qu'on eût vu depuis le duc de Lerme et le comte-duc d'Olivarès , et ne se servirent de Rivas que comme d'un secrétaire , en attendant de le chasser comme ils avoient éloigné tous ceux qui avoient eu le plus de part au testament de Charles II. Le peu de François qui étoient au roi d'Espagne furent rappelés en même temps , excepté quatre ou cinq qui , de bonne heure, s'étoient attachés à la princesse des Ursins, et qui n' avoient jamais été à portée de se mêler de rien, ni de lui donner aucun ombrage. Tels furent Valouse qui étoit ici écuyer du duc d'Anjou, et qui fit dans les suites une fortune en Espagne jusqu'à devenir premier écuyer du roi et chevalier de la Toison d'or. Il y est mort longues années après, toujours bien avec le roi et avec tout le monde, et toujours fort en garde de se mêler de rien. Quelques bas valets intérieurs restèrent aussi avec La Roche qui eut l'estampille , incapable de faire rien qui pût déplaire à Mme des Ursins , et Hersent qui eut l'emploi de guardaropa. Le despacho étoit déjà tombé en ridicule sur les fins des deux cardinaux. Pour le rendre tel et fatiguer ces vieillards , Mme des Ursins le fit tenir à dix heures du soir. Après leur retraite, ce ne fut plus la peine de s'en contraindre , puisque Rivas y étoit demeuré seul ; mais l'étendue de sa charge importunoit la camarera-mayor , qui , résolue à s'en défaire , ne s'en vouloit défaire qu'estropié , pour n'avoir pas à lui donner de successeur entier. Elle détacha donc de sa charge , qui embrassoit tous les départements, excepté les finances et le commerce qu'Orry faisoit sans titre mais sans supérieur, le département de la guerre et celui des affaires étrangères , qu'elle donna au marquis de Canales, connu dans ses ambassades sous Charles II, par le nom de don

[1703] VOYAGE DE FONTAINEBLEAU. Il

Gaspar Coloma. On peut juger ce qui resta au pauvre Rivas , dépouillé des affaires étrangères , des finances et de la guerre. Ce ne fut qu'un prélude : bientôt après Rivas fut tout à fait remercié. Il survécut à ses places et à sa fortune dans une obscurité qui ne finit qu'avec sa vie , qui dura encore pour le moins vingt-cinq ans. pendant lesquels il eut le plaisir de voir la chute de son ennemie et force grands changements.

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