‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 6 sur 370 · LOUVILLE ÉCARTÉ · texte numérisé non relu

LOUVILLE ÉCARTÉ

accoutumé d'y prendre. Ainsi entraves à l'ambassadeur de France, entraves à nos ministres , entraves même à ceux d'Espagne , mystère de tout ce qu'on voulut et à quiconque on en voulut faire . dégoût complet aux Estrées qui s'étoient flattés de chasser Mme des Ursins , et qui se voyoient supplantés par elle, matières continuelles à délibérations secrètes de Mme de Maintenon avec le roi, où Harcourt ne se laissoit pas oublier, et qui sacrifia à Mme des Ursins toutes ses liaisons avec le cardinal Portocarrero , et tout ce qu'il en avoit pu tirer, qui instruisirent la nouvelle amie d'une infinité de choses importantes.

Cette trame . ourdie dans les plus obscurs réduits de Mme de Maintenon , fut longtemps ignorée de nos ministres ; ils ne se réveillèrent tout à fait qu'aux cris redoublés des Estrées, lorsqu'il n'en fut plus temps. Ils avoient compté sur la protection de Mme de Maintenon , si favorable au maréchal de Cœuvres et à eux tous jusqu'alors, parle crédit des Noailles. Leur indolence les empêcha d'éveiller un intérêt plus pressant, et plus personnel que celui de toutes les alliances et de toutes les amitiés. Cependant le cardinal Portocarrero, leurré de ce régiment des gardes, étoit rentré dans la junte où le cardinal d'Estrées étoit demeuré, avec lequel il s'étoit réuni comme je l'ai déjà dit. Rivas seul y travailloit avec eux, tellement que déjà Mme des Ursins s'y étoit défaite de peu d'autres qui en étoient et qui en étoient sortis sur la querelle et l'éclat du cardinal Portocarrero. Elle s'étoit bien gardée de les y laisser rappeler. G'étoit autant d'élagué en attendant de se défaire des deux cardinaux et de Rivas même pour demeurer pleinement maîtresse.

Louville . jusqu'au retour d'Italie , modérateur du roi et de la monarchie d'Espagne , le seul confident de son cœur , et le distributeur des grâces, se vit, tout en arrivant avec le roi, écarté. Son esprit, son courage, sa vivacité, sa vigilance, l'agrément et la gaieté dont il amusoit le roi, l'habitude dès l'enfance, l'autorité qu'il avoit acquise sur lui, la confiance intime dans laquelle il étoit avec nos ministres , celle où il étoit entré par leur ordre et par le conseil de tous ses amis d'ici avec le cardinal et l'abbé d'Estrées si prévenus en sa faveur par la grandesse dont le maréchal de Cœuvres lui étoit uniquement redevable , tout cela le rendoit trop redoutable à Mme des Ursms pour ne s'en pas défaire. Elle avoit bien instruit la reine avant le retour du roi , et l'avoit irritée sur le fauteuil de M. de Savoie. Harcourt, qui avoit vu de près tout le terrain que sa maladie avoit fait gagner à Louville dans les affaires et à qui il étoit si principal que la camarera-mayor ne fût pas contre-balancée par quelqu'un d'aussi accoutumé à manier l'esprit du roi d'Espagne, si instruit et si peu capable de se laisser ni gagner ni intimider, le perdit auprès de Mme de Maintenon, comme un homme fort capable, encore plus hardi , et dévoué sans réserve au duc de Beauvilliers et à Torcy qu'elle ne pouvoit souffrir. Louville donc , arrivant à Madrid avec le roi, trouvant une reine dans le palais qui en excluoit tous les hommes, y perdit son logement et bientôt toutes ses privances. La reine retint presque toujours le roi dans son appartement, souvent dans celui de la camarera-mayor qui y étoit contigu. Là, tout se traitoit en ca-

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chette des ministres de l'une et de l'autre cour. Rien ne se régloit au despacho sur-le-champ , nom qui depuis le retour du roi succéda à celui de junte, et qui étoit la même chose, et où la reine n'assistoit plus. Le roi, qui sans elle n'avoit garde de se déterminer sur quoi que ce fût et qui assistoit très-exactement au despacho , en emportoit tous les mémoires chez la reine ou chez Mme des Ursins. Orry, dont on a vu l'union intime avec elle , et qui avoit les finances et le commerce , s'y trouvoit en quart avec eux; et là se prenoient toutes les résolutions que le roi reportoit toutes faites le lendemain au despacho , ou quand bon lui serabloit, c'est-à-dire quand Orry et Mme des Ursins avoient eu le temps de prendre leurs délibérations.

Dans la suite, un cinquième fut souvent admis à ce conseil étroit, l'unique où se régloient toutes choses , ce cinquième étoit bien couplé avec Orry. Il s'appeloit d'Aubigny, fils de....' procureur au Châtelet de Paris. G'étoit un beau et grand drôle, très-bien fait et très-découplé de corps et d'esprit, qui étoit depuis longues années à la princesse des Ursins sur le pied et sous le nom d'écuyer, et sur laquelle il avoit le pouvoir qu'ont ceux qui suppléent à l'insuffisance des maris. Louville, à qui la camarera-mayor voulut parler une après-dînée avec le duc de Medina-Celi, et voulant les voir sans être interrompue , entra, suivi d'eux , dans une pièce reculée de son appartement. D'Aubigny y écrivoit , qui , ne voyant entrer que sa maîtresse , se mit à jurer et à lui demander si elle ne le laisseroit jamais une heure en repos, en lui donnant des noms les plus libres et les plus étranges, avec une impétuosité si brusque, que tout fut dit avant que Mme des Ursins pût lui montrer qui la suivoit. Tous quatre demeurèrent confondus; d'Aubigny à s'enfuir; le duc et Louville à considérer la chambre pour laisser quelques moments à la camarera-mayor pour se remettre, et les prendre eux-mêmes. Le rare est qu'après cela il n'y parut pas et qu'ils se mirent à conférer comme s'il ne fût rien arrivé. Bientôt après, ce compagnon qui n'étoit qu'un avec Orry , qui le gorgea de biens dans les suites, fut logé au palais comme un homme sans conséquence par son état, mais où? dans l'appartement de l'infante Marie-Thérèse, depuis épouse de Louis XIV, et cet appartement paroissant trop petit pour ce seigneur, on y augmenta quelques pièces contiguës; ce ne fut pas sans murmures d'une nouveauté si étrange , mais il fallut bien la supporter. Grands et autres, tout fléchit le genou devant ce favori.

A la fin le cardinal d'Estrées , continuellement aux prises avec Mme des Ursins, et continuellement battu, ne put supporter davantage un séjour en Espagne si inutile à tout bien et si honteux pour lui; il demanda instamment son rappel. Tout ce que purent les ministres , et même les Noailles qui s'en mêlèrent pour lors, fut d'obtenir que l'abbé d'Estrées demeureroit avec le caractère d'ambassadeur. Quoique cela même ne fût pas agréable à la princesse des Ursins , Mme de Maintenon entra dans ce tempérament pour ne pas se montrer si partiale, et parce qu'en efl'et cet abbé , après la déroute des deux cardinaux , n'étoit pas pour

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