BATAILLE NAVALE DE MALAGA
Il la rencontra auprès de Malaga , et , le 24 septembre , il la combattit depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir. Les flottes, pour le nombre des vaisseaux, étoient à peu près égales. On n'avoit vu de longtemps à la mer de combat plus furieux ni plus opiniâtre. Us eurent toujours le vent sur notre flotte. La nuit favorisa leur retraite. Vilette , lieutenant général qui avoit Tavant-garde , défit celle des ennemis. Tout l'avantage fut .du côté du comte de Toulouse, dont le vaisseau se battit longtemps contre celui de Rooke et le démâta , qui put se vanter d'avoir remporté la victoire, et qui, profitant du changement de vent, poursuivit Rooke tout le 25, qui se retiroit vers les côtes de Barbarie. Ils perdirent six mille hommes, le vice-amiral hollandois sauté, quelques-uns coulés bas et plusieurs démâtés. Notre flotte ne perdit ni bâtiment, ni mât, mais la victoire cotita cher en gens distingués par leurs grades et plus encore par leur mérite , outre quinze cents soMats ou matelots tués ou blessés. Le bailli de Lorraine , fils de M. le Grand , et chef d'escadre , Bellisle et Evrard , chefa*d'escadre , et un fils du maréchal de Châteaurenauld furent tués. Relingue, lieutenant général, Gabaret, chef d'escadre, sorti de France pour duel, mais que le roi d'Espagne avoit envoyé sur la flotte , un capitaine de vaisseau . neveu et du nom du maréchal de Châteaurenauld eurent chacun une cuisse emportée et moururent quelques jours après, ainsi qu'Herbanlt , capitaine de vaisseau , frère d'Herbault intendant des armées navales. Ce dernier fut tué aux pieds de M. le comte de Toulouse, qui empêcha qu'on le jetât à la mer avec beaucoup de présence d'esprit, jusqu'après le combat, pour ne pas perdre ce qu'il pouvoit avoir de papiers de conséquence sur lui, et avoir le temps de le visiter. Plusieurs de ses pages furent tués et blessés autour de lui. On ne sauroit une valeur plus tranquille qu'il fit paroître pendant toute l'action, ni plus de vivacité à tout voir et de jugement à commander à propos. Il avoit su gagner les cœurs par ses manières douces et affables , par sa justice . par sa libéralité. Il en emporta ici toute l'estime. Ducasse , chef d'escadre que nous verrons aller plus loin, reçut une grande blessure et plusieurs autres de moindres.
Le 25 au soir, à force de vent et de manœuvre, on rejoignit Rooke de fort près. Le comte de Toulouse vouloit l'attaquer de nouveau le lendemain-, le maréchal de Cœuvres, sans lequel il avoit défense de rien faire , voulut assembler le conseil. Relingue , qui se mouroit et qui aimoit le comte , dont il avoit bien voulu être le premier écuyer , lui manda, en deux mots de sa main, qu'il battroit les ennemis et qu'il le conjuroit de les attaquer. Le comte fit valoir cette lettre écrite par un homme d'une capacité si reconnue, et le prix d'une seconde victoire, qui étoit Gibraltar. Il captiva les suffrages, il y mit de la douceur, les raisons les plus fortes, il y ajouta ce qu'il osa d'autorité. Tous s'y portoient lorsque d'O, le mentor de la flotte , et contre l'avis duquel le roi avoit très-précisément défendu au comte de faire aucune chose , s'y opposa avec un air dédaigneux et une froide , muette , et suffisante opiniâtreté, qui le dispensa, à la mer, d'esprit et de raison, comme faisoit à la cour la confiance que Mme de Maintenon et le roi avoient prise en lui. L'oracle prononcé, le maréchal de Cœuvres le confirma malgré
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lui et ses lumières, et chacun se retira à son bord consterné, le comte dans sa chambre outré de la plus vive douleur. Ils ne tardèrent pas à apprendre avec certitude que c'en étoit fait de la flotte ennemie s'ils l'eussent attaquée; et tout de suite de Gibraltar, qu'ils auroient trouvé dans le même état qu'il avoit été abandonné. Le comte de Toulouse acquit un grand honneur en tout genre en cette campagne, et son plat gouverneur y en perdit peu, parce qu'il n'en avoit guère à perdre. Le comte, mouillé devant Malaga , reçut dans son bord la visite de Villadaiias, qui obtint de lui tout ce qu'il lui demanda pour le siège de Gibraltar. On mit à terre trois mille hommes, cinquante pièces de gros canon , et généralement tout le nécessaire pour ce siège , et Pointis fut détaché avec dix vaisseaux et quelques frégates devant Gibraltar , pour servir de maréchal de camp aussi au siège, comme étant chef d'escadre. Tous ces ordres exécutés, le comte et sa flotte appareillèrent pour Toulon.
Châteauneuf, qui avoit été ambassadeur en Portugal, et qui, depuis la rupture , s'étoit par ordre du roi arrêté à Madrid , venoit d'arriver à Paris. C'étoit un Savoyard qui , en l'autre guerre, avoit quitté son maître, et avoit été fait premier président du sénat de Chambéry parle roi , et depuis la paix , fait conseiller au parlement , et envoyé ambassadeur à Constantinople , où il avoit très-bien fait les afl"aires du roi. Lui et l'abbé son frère , qu'on a vu en son temps envoyé pour rectifier les fautes de l'abbé de Polignac en Pologne, étoient gens de lettres, d'infiniment d'esprit et de beaucoup d'agrément. Châteauneuf savoit se manier et s"étoit mis fort avant dans la confiance de la princesse des Ursins, à qui il ne fut pas inutile.
Sur ses pas arriva Orry. Le roi ne voulut pas le voir et fut au moment de lui faire faire son procès et de le faire pendre. Il le méritoit bien, mais la chose auroit trop porté contre Mme des Ursins, et Mme de Maintenon fut doucement à la parade. Aubigny, resté à Madrid l'agent intime de sa maîtresse, eut en ce temps-ci deux mille ducats de pension , malgré l'épuisement des finances , et une maison dans Madrid , aux dépens du roi. La reine ne cessoit d'intercéder de toutes ses forces que la princesse des Ursins fût écoutée à Versailles et lui fût après rendue. Outrée des refus, elle se prit au duc de Berwick comme à l'auteur de la disgrâce d'Orry , par les plaintes qu'il en avoit faites , quoique dès auparavant Puységur eût vérifié et découvert au roi sa turpitude et son crime. Elle demanda si instamment le rappel de Berwick , que , pour ne la pas désespérer sur tout, on le lui accorda, et le liant, l'accord Tessé , malade ou sain suivant sa basse politique , fut nommé pour lui succéder. Harcourt et Mme de Maintenon savoient bien ce qu'ils faisoient en procurant ce choix, bien moins utile aux armes que propre à leurs desseins pour le gouvernement et le cabinet.
Le duc de Mantoue étoit toujours à Paris. La raison principale qui l'y avoit attiré étoit, comme je l'ai remarqué, d'y épouser une Françoise, et qu'elle lui vînt de la main du roi , toutelbis à sou gré. Cette vue n'étoit pas cacl.ée. M. de Vaudemont étoit trop son voisin et trop bien informé pour l'ignorer, trop avisé et trop touché de 1 intérêt de la maison