DU DUC DE MANTOUE
de lui parler de sa part du mariage comme d'une affaire qui lui convenoit et qu'il désiroit, mais pourtant sans y mêler d'autorité; de lui expliquer la complaisance que le duc de Mantoue désiroit d'elle , et de lui faire entendre qu'il souhaitoit qu'elle la lui accordât. Torcy fut donc à l'hôtel de Duras lui exposer sa mission ; sur le mariage , la réponse fut ferme , respectueuse , courte ; sur la complaisance , elle dit que les choses ne devant pas aller plus loin , elle la trouvoit fort inutile ; mais Torcy insistant sur ce dernier point de la part du roi , il fallut bien qu'elle y consentît. M. de Mantoue la fut donc attendre au même lieu où il l'avoit déjà une fois si mal vue; il trouva Mme de Lesdiguières déjà dans la chapelle , il s'en approcha comme l'autre fois. Elle avoit pris Mlle d'Espinoy avec elle ; prête à sortir , elle leva ses coiffes , passa lentement devant M. de Mantoue, lui fit une révérence en glissant, pour lui rendre la sienne , et comme ne sachant pas qui il étoit, et gagna son carrosse.
M. de Mantoue en fut charmé , il redoubla d'instances auprès du roi et de M. de Duras; l'affaire se traita en plein conseil, comme une affaire d'État: en effet c'en étoit une. Il fut résolu d'amuser M. de Mantoue, et cependant de tout faire pour vaincre cette résistance , excepté la force de l'autorité que le roi voulut bien ne pas employer. Tout fut promis à Mme de Lesdiguières de la part du roi : que ce seroit Sa Majesté qui stipuleroit dans le contrat de mariage ; qui donneroit une dot et la lui assureroit, ainsi que son retour en France, si elle devenoit veuve; sa protection dans le cours du mariage; en un mot, elle fut tentée de toutes les façons les plus honnêtes, les plus honorables pour la résoudre. Sa mère , amie de Mme de Creil, si connue pour sa beauté et sa vertu , emprunta sa maison pour une après-dînée , pour que nous pussions parler plus de suite et plus à notre aise à Mme de Lesdiguières qu'à l'hôtel de Duras. Nous n'y gagnâmes qu'un torrent de larmes. Peu de jours après, je fus bien étonné que Chamillart me racontât tout ce qui s'étoit dit de plus particulier là-dessus entre la duchesse de Lesdiguières et moi , et encore entre elle et Pontchartrain. Je sus bientôt après que, craignant enfin que ses refus ne lui attirassent quelque chose de fâcheux de la part du roi, ou ne fussent enfin forcés par son autorité absolue, elle s'étoit ouverte à ce ministre à notre insu à tous , pour faire par son moyen que le roi trouvât bon qu'il ne fût plus parlé de ce mariage, auquel elle ne se pouvoit résoudre ; que M. de Mantoue en fût si bien averti qu'il tournât ses pensées ailleurs, et qu'elle fût enfin délivrée d'une poursuite qui lui étoit devenue une persécution très-fâcheuse. Chamillart la servit si bien que dès lors tout fut fini à cet égard , et que le roi , flatté peut-être de la préférence que cette jeune duchesse donnoit à demeurer sa sujette sur l'état de souveraine, fit son éloge le soir dans son cabinet à sa famille et aux princesses, par lesquelles cela se répandit dans le monde. M. de Duras se soucioit trop peu de tout pour contraindre sa fille, et la maréchale de Duras, qui l'auroit voulu, n'en eut pas la force. Le duc de Mantoue, informé enfin par Torcy du regret du roi de n'avoir pu vaincre la résolution de la duchesse de Lesdiguières de ne se point remarier, car ce fut ainsi qu'on lui donna la chose, cessa d'espérer, et résolut de se pourvoir ailleurs.