DUC DE MANTOUE
Il faut achever cette affaire tout de suite. Les Lorrains, qui avoienl suivi de toute leur plus curieuse attention la poursuite du mariage avec la duchesse de Lesdiguières, reprirent leurs espérances, le voyant rompu . et leurs errements. M. le Prince , qui les suivoit de près , parla , cria, excita le roi, qui se porta jusque-là de faire dire à Mme d'Elbœuf de sa part que ses poursuites lui déplaisoient. Rien ne les arrêta. Ils comprirent que le roi n'en viendroit pas jusqu'à des défenses expresses, et sûrs par l'expérience de n'en être que mieux après , à force de flatteries et de souplesses, ils poussèrent leur pointe avec roideur. Un certain Casado , qui se faisoit depuis peu appeler marquis de Monteléon , créature de M. de Vaudemont, et Milanois. avoit obtenu par lui l'emploi d'envoyé d'Espagne à Gènes, puis auprès de M. de Mantoue , dont il gagna les bonnes grâces, et qu'il accompagna à Paris. C'étoit un compagnon de beaucoup d'esprit, d'adresse, d'insinuation et d'intrigue, hardi avec cela et entreprenant , qu'on verra dans la suite devenir ambassadeur d'Espagne en Hollande et en Angleterre, et y bien faire ses affaires, et pas mal celles de sa cour. Il eut pour adjoint, pour marier M. de Mantoue au gré de Vaudemont, un autre Italien subalterne, théatin renié, connu autrefois à Paris, dans les tripots, sous le nom de Primi , et qui avoit depuis pris le nom de Saint-Mayol , homme à tout faire , avec de l'esprit et de l'argent , dont il fut répandu quantité dans la maison. Avec ses mesures et le congé donné par Mme de Lesdiguières . ils vainquirent la répugnance de M. de Mantoue , qui . au fond , ne pouvoit être que caprice par la beauté , la taille et la naissance de Mlle d'Elbœuf: mais la sienne ne lai?sa pas de les embarrasser.
Avec un rang et du bien . initiée à tout à la cour . et avec une réputation entière, elle ne se vouloit point marier . ou se marier à son gré, et disoit toutes les mêmes raisons qu'avoit alléguées Mme de Lesdiguières pour ne point épouser M. de Mantoue. Elle avoit subjugué sa mère, qui trouvoit même son joug pesant, mais qui n'avoit garde de s'en vanter. Elle avoit donc grande envie de s'en défaire. Elle la tint à Paris, pour l'éloigner de la cour, de ses plaisirs, de ses semonces. Elle fit un présent considérable à une bâtarde de son mari qui avoit tout l'esprit du monde et toute la confiance de sa fille, et lui fit envisager une fortune en Italie. Toute la maison de Lorraine se mit après Mlle d'Elbœuf, Mlle de Lislebonne surtout et Mme d'Espinoy, qui vainquirent enfin sa résistance. Quand ils en furent venus à ce point, la souplesse auprès du roi vint au secours de l'audace d'un mariage conclu contre sa volonté qu'il leur avoit déclarée. Ils firent valoir la répugnance invincible du duc de Mantoue pour Mlle d'Enghien, celle de la duchesse de Lesdiguières pour lui, qui n'avoit pu être surmontée, et la spécieuse raison de ne pas forcer un souverain, son allié, et actuellement dans Paris , sur le choix d'une épouse , lors surtout qu'il la vouloit prendre parmi ses sujettes (car les Lorrains savent très-impunément disputer, ou très-accortement avouer, selon leur convenance occasionnelle, la qualité de sujets du roi). Sa Majesté fut donc gagnée . avec cet ascendant de M. le Grand sur lui, à laisser faire sans rien défendre et aussi sans s'en mêler. M. le Prince obtint que le mariage ne se feroit pas en France .
[1704] ÉPOUSE MADEMOISELLE d'eLBOEUF. 109
el il fut convenu que. le contrat signé entre les parties, elles s'en iroient chacune de leur côté le célébrer à Mantoue.
M. de Mantoue qui , en six ou sept mois qu'il fut à Paris, ne vit le roi que cinq ou six fois incofjnito dans son cabinet, reçut du roi, la dernière fois qu'il le vit à Versailles, une belle épée de diamants que le roi avoit exprès mise à son côté, et qu'il en tira pour la lui donner, et lui mettre, lui dit-il, les armes à la main comme au généralissime de ses armées en Italie. Il en avoit eu le titre en effet depuis la rupture avec M, de Savoie , mais pour en avoir le nom et .les honneurs , sans autorité dont il étoit incapable , et sans exercice dont il auroit trop appréhendé le péril. Il voulut encore aller prendre congé du roi à Marly , et lui demanda permission de le saluer encore , en passant à Fontainebleau, s'en allant à cheval avec sa suite en Italie.
Il arriva à Fontainebleau le 19 septembre, et coucha à la ville chez son envoyé. Le 20 , il dîna chez M. le Grand , vit le roi dans son cabinet, et soupa chez Torcy. Le 21 , il vit encore le roi un moment, dîna chez Chamillart, et s'en alla, toujours à cheval, coucher à Nemours et tout de suite en Italie. En même temps Mme et Mlle d'Elbœuf avec Mme de Pompadour,' sœur de Mme d"Elbœuf, passèrent à Fontainebleau sans voir personne , suivant leur proie jusqu'où leur chemin fourchoit, pour aller, lui par terre, elles par mer, de peur que le marieur ne changeât d'avis et leur fît un affront : c'étoit pour des personnes de ce rang un étrange personnage que suivre elles-mêmes leur homme de si près. En chemin, la frayeur leur redoubla. Arrivées à Nevers, dans une hôtellerie, elles jugèrent qu'il ne falloit pas se commettre plus avant, sans de plus efficaces sûretés. Elles y séjournèrent un jour; ce même jour, elles y reçurent la visite de M. de Mantoue.
Mme de Pompadour qui tant qu'elle avoit pu . avec son art et ses minauderies, s'étoit insinuée auprès de lui dans le dessein d'en tirer tout ce qu'elle pourroit, lui proposa de ne différer pas à se rendre heureux par la célébration de son mariage: il s'en défendit tant qu'il put. Pendant cette indécente dispute elles envoyèrent demander permission à l'évêque. Il se mouroit; le grand vicaire, à qui on s'adressa, la refusa. 11 dit qu'il n'étoit pas informé de la volonté du roi; qu'un mariage ainsi célèbre ne le seroit pas avec la dignité requise entre de telles personnes ; que, déplus, il se trouveroit dépouillé des formalités indispensablement nécessaires pour le mettre à couvert de toute contestation d'invalidité. Une si judicieuse réponse fâcha fort les dames sans leur faire changer de dessein. Elles pressèrent M. de Mantoue, lui représentèrent que ce mariage n'étoit pas de ceux où il y avoit des oppositions à craindre , le rassurèrent sur ce que , se faisant ainsi dans l'hôtellerie d'une ville de province , le respect au roi se trouvoit suffisamment gardé , le piquèrent sur son état de souverain qui l'affranchissoit des lois et des règles ordinaires, enfin le poussèrent tant, qu'à force de l'importuner elles l'y firent consentir. Ils avoient dîné. Aussitôt le consentement arraché, elles firent monter l'aumônier de son équipage, qui les maria dans le moment. Dès que cela fut fait, tout ce qui étoit dans la chambre sortit pour laisser les mariés en liberté de consommer le mariage, quoi