‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 89 sur 370 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tracy: sa catastrophe ; sa mort. — Reineville retrouvé. — Mort de Rigovillc.

— Mort cl conversion de la comtesse d'Auvergne. — Mort et caractère du prince d'Espinoy. — Assassinai, extraction, caractère de Vervins; singularité de sa fin. — Voyage de Fontainebleau par Sceaux, — Maréciial de \ illeroy à la cour, puis à Bruxelles. — Electeur de Bavière à Bruxelles. — Électeur de Cologne à Lille. — Petits exploits de La Feuillade. — Anecdote curieuse.

— Étal brillant de Mme la duchesse de Bourgogne. — Nangis. — Mme de La Yrillière. — Maulevrier et sa femme. — Maulevrier va avec Tessé en Espagne, passe par Tf>ulouse, y voit la princesse des Ursins. — Tessé grand d Espagne en arrivant à Madrid. — Comte de Toulouse chevalier de la Toison d'or. — Mort du prince de Monlauban ; caractère de sa femme. — Mort du fils du comte de Grignan; mol impertinent de sa mère. — Mort de Coigny. — Mort de M. de Duras; sa fortune et son caractère. — Comédies; bienséances. — Ruse d'orgueil de M. de Souhise inutile. — Régiment des gardes arraclié par ruse au maréchal de Boufïlers pour le duc de Guiche, et le maréchal fait capitaine des gardes du corps. — Duchesse de Guiche.

— Tallard gouverneur de la Franche-Comté: mol salé de M. le duc dOrléans. — Quarante mille livres de pension au fils enfant du prince de Conii.

La triste destinée que le pauvre Tracy acheva en ce temps-ci put servir de grande leçon aux ambitieux, même qui méritent les faveurs

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de la fortune. C'étoit un gentilhomme de Bretagne, d'esprit et bien fait , parent proche de la duchesse de Coislin , mais pauvre , qui fut exempt, puis enseigne des gardes du corps. Il se distingua à la cour et à la guerre par ses divers talents, et les fit servir les uns aux autres. Il devint un des meilleurs partisans de l'armée; ce fut lui qui, étant dehors, sauva l'armée de M. de Luxembourg lors du combat de Steinkerque , comme je l'ai raconté en son lieu. Sa volonté, sa valeur, l'exécution parfaite de tout ce dont il étoit très-ordinairement chargé par les généraux , lui acquirent leur estime puis leur amitié. Il entra dans toute la confiance de M. de Luxembourg. Son service auprès de Monseigneur lui en avoit valu des bontés très-particulières. Une des filles d'honneur de Mme la princesse de Conti le voyoit de bon œil, et de meilleur encore la princesse même. Il fut recueilli et considéré; il avoit lieu d'attendre tout de la fortune, et à la guerre et à la cour. Malheureusement elle ne le servit pas aussi rapidement qu'il l'avoit attendu. Sa tête s'altéra, on s'en aperçut, on s'en tut jusqu'à ce que des disparates plus fortes firent juger dangereux de le laisser approcher d'aussi près que le demandoit son service d'enseigne des gardes du corps en quartier. Il étoit brigadier , on lui donna un régiment. Ce changement d'état acheva de lui tourner la tête, tant qu'à la fin on lui fit entendre de ne plus venir à Versailles. Cela combla son malheur. Son mal redoubla et se tourna bientôt en fureur, qui obligea de le mettre à Charenton, chez les pères de la Charité, où le roi fit prendre grand soin de lui, et où il mourut en ce temps-ci, trois ou quatre ans après y avoir été mis. Il n'étoit point marié. Ce fut grand dommage , je le connoissois extrêmement, et je n'ai guère trouvé un plus galant homme. En ce même temps Reineville , lieutenant des gardes du corps , qu'on a vu (t. I", p. 433) disparoître en 1699, coulé à fond par le jeu, fut reconnu et retrouvé caché et servant pour sa paye dans le? troupes de Bavière. En même temps aussi mourut Rigoville , lieutenant général , fort vieux et homme d'honneur, de valeur et de mérite, qui avoit longtemps commandé les mousquetaires noirs , sous Jouvelle et Vins. Le vieux La Rablière mourut aussi à Lille, où il commandoit depuis très-longtemps. Il étoit lieutenant général , grand-croix de Saint-Louis dès l'institution , frère de la maréchale de Créqui. 11 but du lait à ses repas toute sa vie, et mangeoit bien et de tout jusqu'à quatre-vingt-sept ou huit ans, et la tête entière. Il avoit été très-bon officier, mais un assez méchant homme ; il ne but jamais de vin ; honorable , riche , de l'esprit et sans enfants. Le maréchal de Boufflers le protégeoit fort. Il se piquoit de reconnoissance pour le maréchal de Créqui, et rendit toute sa vie de grands devoirs à la maréchale de Créqui.

La comtesse d'Auvergne acheva aussi une courte vie par une maladie fort étrange et assez rare, qui fut une hydropisie de vents. Elle ne laissa point d'enfajts. On a vu en son lieu qui elle étoit et comment se fit ce mariage. Le comte d'Auvergne, qui avoit obtenu la permission de l'amener à Paris et à la cour, quoique huguenote, désiroit fort qu'elle se fît catholique. Un fameux avocat qui s'appeloit Chardon , et qui l'a été de mon père et le mien, avoit été huguenot et sa femme

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aussi; ils étoient de ceux qui avoient fait semblant d'abjurer, mais qui ne faisoient aucun acte de catholiques, qu'on connoissoit parfaitement pour tels, qui même ne s'en cachoient pas, mais que la grande réputation de Chardon soutenoit et le nombre des protecteurs considérables qu'elle lui avoit acquis. Ceux-là même avoient fait tout ce qu'ils avoient pu pour leur persuader au moins d'écouter; ils n'en purent venir à bout : le moment de Dieu n'étoit pas venu. Il arriva enfin; ils étoient tous deux vertueux, exacts à tout, et d'une piété dans leur religion qui auroit fait honneur à la véritable. Étant un matin dans leur carrosse tous deux arrêtés auprès de l'Hôtel-Dieu, attendant une réponse que leur laquais fut un très-long temps à rapporter , Mme Chardon porta ses yeux vis-à-vis d'elle au hasard sur le grand portail de Notre-Dame, et peu à peu tomba dans une profonde rêverie , qui se doit mieux appeler réflexion. Son mari, qui à la fin s'en aperçut, lui demanda à quoi elle revoit si fort, et la poussa même du coude pour l'engager à lui répondre. Elle lui montra ce qu'elle considéroit, et lui dit qu'il y avoit bien des siècles avant Luther et Calvin que toutes ces ligures de saints avoient été faites à ce portail , que cela prouvoit qu'on invoquoit dono alors les saints, que l'opposition de leurs réformateurs à cette opinion si ancienne étoit une nouveauté; que cette nouveauté lui rendoit suspects les autres dogmes qu'ils leur enseignoient contraires à l'antiquité catholique : que ces réflexions qu'elle n'avoit jamais faites lui donnoient beaucoup d'inquiétude et lui faisoient prendre la résolution de chercher à s'éclaircir. Chardon trouva qu'elle avoit raison, et dès ce même jour ils se mirent à chercher la vérité, puis à consulter, enfin à se faire instruire. Cela dura plus d'un an, pendant lequel les parties et les amis de Chardon se plaignoient qu'il ne travailloit plus, et qu'on ne pou voit plus le voir ni sa femme. Enfin secrètement instruits et pleinement persuadés , ils se déclarèrent tous deux , ils firent une abjuration nouvelle, et tous deux ont passé depuis une longue vie dans la piété et les bonnes œuvres, surtout dans un zèle ardent de procurer à leurs anciens frères de religion la même grâce qu'ils avoient reçue. Mme Chardon s'instruisit fort dans la controverse, elle convertit beaucoup de huguenots. Le comte d'Auvergne l'attira chez sa femme. L'une et l'autre avoient de l'esprit et de la douceur. La comtesse la vit volontiers, Mme Chardon en profita, elle en fit une très-bonne catholique. Tous les Bouillon, outrés de ce mariage, l'avoient reçue fort froidement; sa vertu, sa douceur, ses manières à la fin les charma. Elle devint le lien du père et des enfants , et elle s'acquit le cœur et l'estime d'eux tous et de tout ce qui la connut particulièrement, dont elle fut extrêmement regrettée.

Le prir.ce d'Espinoy ne le fut pas tant à beaucoup près. Il mourut de la petite vérole à Strasbourg, par l'opiniâtreté d'avoir voulu changer de linge trop tôt et faire ouvrir ses fenêtres. C'étoit un homme d'assez peu agréable figure, qui avoit beaucoup d'esprit et l'esprit fort orné, avec beaucoup de valeur. J'avois été élevé comme avec lui , c'est-à-dire à nous voir continuellement plusieurs que nous étions enfants , puis jeunes gens. Sa pière l' avoit gâté et c'étoit dommage, car il avoit des

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talents pour tout et beaucoup d'honneur. Mais je n'ai connu personne plus follement glorieux ni plus continuellement avantageux. Il abusa donc de tout ce qu'il avoit de bon et d'utile, ne ménagea personne, voulut surpasser chacun en tout, et fut le fléau de sa femme, parce qu'elle étoit d'une maison souveraine qui avoit un rang qu'il n'avoit pas, et un crédit et une considération à la cour et dans le monde dont il ne vouloit pas qu'on crût qu'il voulût dépendre. Avec ce rang des siens et cette faveur si déclarée de Monseigneur , elle se conduisit avec lui comme un ange, sans qu'elle ait jamais pu rendre sa condition plus heureuse avec lui; aussi se trouva-t-elle bien délivrée, quoiqu'en gardant toutes les bienséances. Presque personne de la cour ni des armées ne le plaignit. Il laissa un fils et une fille, desquels la catastrophe mérita, trente ans après, la compassion de tout le monde , et combla les malheurs que leur mère avoit commencé d'éprouver.

Il arriva en ce mois de septembre un étrange assassinat. Le comte de Grandpré, chevalier de l'ordre en 1661, frère aîné du maréchal de Joyeuse, chevalier de l'ordre en 1688, mort sans enfants, avoit laissé des enfants de deux lits. Sa seconde femme étoit fille et sœur des deux marquis de Vervins, l'un après l'autre premiers maîtres d'hôtel du roi. Le dernier des deux mourut jeune en 1663. Il étoit gendre du maréchal Fabert , par conséquent beau-frère du marquis de Beuvron et de Caylus , père de celui qui a passé en Espagne , du mari de Mme de Caylus , nièce à la mode de Bretagne de Mme de Maintenon , et de l'abbé de Caylus que nous venons de voir évèque d'Auxerre. Vervins avoit épousé l'aînée qu'il laissa grosse de Vervins dont il s'agit ici, et qui se remaria depuis en Flandre au comte de Mérode. Vervins eut force procès avec ses cousins germains, enfants de la sœur de son père et du comte de Grandpré, dont il fut étrangement tourmenté presque toute sa vie. Enfin il étoit sur le point d'achever de les gagner tous, lorsqu'un de ses cousins germains, qui avoit des prieurés et se faisoit appeler l'abbé de Grandpré, le fit attaquer comme il passoit dans son carrosse sur le quai de la Tournelle , devant la communauté de Mme de Miramion. Il fut blessé de plusieurs coups d'épée et son cocher aussi , qui le voulut défendre. Sur la plainte en justice, l'abbé s'enfuit en pays étranger d'où il n'est jamais revenu, et bientôt après, sur les preuves, [futj condamné à. être roué vif. Il y avoit longtemps que Vervins étoit menacé d'un mauvais coup de sa part.

Vervins se prétendoit Cominges, des anciens comtes de ce nom. Son bisa'ieul , père du premier des deux premiers maîtres d'hôtel du roi , étoit ce Saubole, gouverneur de la citadelle de Metz, qui est si connu dans la vie du duc d'Ëpernon , et dans les Mémoires de ces temps-là , qui avoit épousé l'héritière de Vervins qui étoit Coucy. Le grandpère de ce Saubole étoit second fils d'Aimery , dit de Cominges . seigneur de Puyguilhem, dont le père, nommé aussi Aimery, étoit cru sorti des vicomtes de Conserans, mais dont l'union n'étoit pas bien prouvée. Pour ces Conserans. leur auteur Roger étoit marqué comme étant quatrième fils de Bernard II , comte de Cominges et de Diaz de

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